Campus drivers Tome 4 - Love Machine
44 - Rafael
44
Rafael
J’ai le sentiment d’avoir fermé les yeux depuis quinze minutes quand une grande paume tiède s’enfonce dans ma joue. La journée qui débute s’annonce à la hauteur de la nuit de merde que je viens de me taper. À ce stade, on peut même carrément parler d’une semaine merdique.
— Debout, Raf.
— Meurs, je marmonne en repoussant la main qui m’assaille.
— Tu t’es réveillé du mauvais pied ? raille Luke.
— Hilarant.
— C’est lequel le mauvais, dans ton cas, d’ailleurs ?
— Celui qui va s’écraser sur ta tronche, si tu continues.
— Ta douceur matinale me réchauffe le cœur. Il faut que tu te lèves, charmant jeune homme.
— Fous-moi la paix, Lucky.
— J’en rêve, mais Lane vient d’envoyer un message sur le groupe. On doit se connecter en visio tout de suite.
J’ouvre péniblement les yeux.
— La réunion hebdomadaire a eu lieu avant-hier, pourquoi en refaire une ?
— Aucune idée, mais on va vite le savoir.
Je l’entends pianoter sur son ordinateur portable, puis la voix de Donovan résonne dans l’ampli. J’abats mon oreiller sur mon visage en pestant.
— Bien dormi, Lucky ? il lance à mon coloc.
— Tu dis ça parce que j’ai une tête de cul ce matin, n’est-ce pas ? C’est à cause de Raf, il a passé la nuit à se retourner en marmonnant. C’était comme partager la chambre avec un gros bébé hargneux et insomniaque.
Encore allongé dans mon pieu, je lève mon majeur vers lui.
— Il est là ? s’enquiert Adam.
— Ouais, dans son lit, juste en face. Il essaie de s’étouffer avec son coussin mais il s’y prend mal.
— Montre-toi, Torres ! crie Lane.
Mon pote quitte son matelas et vient poser ses fesses au bord du mien. Je m’assieds pour partager l’écran avec lui.
— Salut, les gars, je lance sur un timbre rauque.
— Tu ressembles à une papaye cubaine flétrie, m’envoie gentiment Dallas dont j’entends la voix à travers la porte de notre salle de bains commune.
— Tout va bien, Torres ? démarre Lewis en collant presque son nez à la caméra.
— Comme sur des roulettes. Et toi, grand maître incontesté ?
— Ça va, il répond bizarrement. Et avec Crocsy ?
— Quoi avec Crocsy ?
— Ben, je sais pas. Ça va ?
Depuis le dîner au Purple Bay en début de semaine, on ne s’est revus qu’une seule fois, au Lot 11 hier, et on a passé plus de temps à rider qu’à bavarder. À vrai dire, je n’avais pas envie d’engager la conversation comme je l’ai toujours fait, et de toute façon, Georgia et ses copines ont accaparé Juliet. J’ai remarqué certains regards qu’elle m’a lancés mais je suis resté focus sur ma planche. Je n’ai pas digéré le repas de Jane et Pablo et j’essaie de prendre du recul. Je déteste ce que Juliet me fait ressentir depuis quelque temps, je n’ai aucune idée de comment me comporter avec elle. J’aspire à retrouver mes états d’âme habituels, qui consistent à vivre ma vie en me foutant des autres. C’est pas gagné.
— Pourquoi tu me demandes ça ?
— Adam va t’expliquer, il chantonne.
Je fronce les sourcils et lorgne la case dans laquelle apparaît Adam.
— J’ai reçu un mail de la Love Machine ce matin, il précise. En analysant les enquêtes de satisfaction des utilisateurs, il semble que plusieurs étudiants se soient plaints de toi récemment.
— Quoi ?
— Trois, pour être exact.
— Vu la centaine de cœurs à prendre que j’ai conduits dans toute la ville, je trouve que c’est un maigre pourcentage d’insatisfaits.
— Je te l’accorde. Mais tu connais l’importance que l’on donne à la satisfaction de nos clients.
— Me dis pas que je suis le seul de nous cinq à avoir reçu trois malheureuses mauvaises notes ? Amy, par exemple, j’peux pas croire qu’elle soit irréprochable.
Sur l’écran, je vois le sourire d’Hitman s’étirer.
— Je suis la mieux notée, elle se vante en m’envoyant un baiser.
— Parce qu’ils craignent tes représailles, Belzébuth, je contre.
— On ne le saura jamais, elle rétorque en plissant les yeux.
— T’es pas le seul, Lane prend la parole. Luke aussi est mentionné à plusieurs reprises, mais…
— Quoi ? s’étrangle le concerné.
— Ah ! j’exulte en le pointant du doigt.
— Qui se plaint de moi ? Qui ? il déclame comme un acteur de tragédie.
— Mais ce ne sont pas des arguments recevables, termine Lane. Certains mentionnent que tu leur fais de l’ombre pendant leurs rendez-vous.
— Ah ! il me renvoie, fier comme un coq. Je suis donc innocent ! Comment pourrais-je lutter contre cette beauté dont la nature m’a doté ?
— Perso, je te trouve hideux, je le tacle.
— Arrête, Raf. Ça commence souvent comme ça dans les grandes histoires d’amour, c’est Carrie qui me l’a dit, il argue en approchant sa bouche de la mienne.
Je le repousse et lui arrache l’ordinateur des mains pour le poser sur mes cuisses.
— Qu’est-ce que j’ai fait de si répréhensible à ces trois pauvres types ? je demande aux boss.
J’ai beau me creuser la cervelle, je ne vois pas. OK, cette mission est de loin celle que j’apprécie le moins, mais j’ai toujours su rester pro.
— Après investigation, ils ont tous eu un rendez-vous avec une certaine @Springroll, alias Juliet Monroe, m’indique Adam.
Ces trois bouffons sont… Non, mais je rêve !
— T’es en train de me dire que ces trois sacs à merde m’ont mal noté ?
— Apparemment, tu prends un peu trop de place pendant le rencard, précise Lane.
— Et un certain Matthew se serait plus particulièrement senti menacé lorsque tu t’es immiscé dans la conversation, ajoute Don en essayant de cacher son rire.
— La première chose qu’il a demandée à Juliet, c’est si elle était du genre « olé olé » ! je me révolte.
Je regrette illico d’avoir balancé ça en observant les tronches de mes collègues sur le PC. Moi-même, en le prononçant, ça me perturbe tout à coup.
— Il a entendu une rumeur sur le campus disant que tu te serais toi-même coupé la jambe pour t’extraire d’un gouffre, reprend Don. Autant dire qu’il était pas rassuré.
J’éclate de rire intérieurement. S’il est assez con pour avoir gobé ça…
— Tu bosses bien avec les autres. Le souci, ce sont les rencards de Juliet, intervient Adam.
— Tu veux qu’on en parle ? susurre Lewis.
La façon qu’ils ont tous de me regarder me gonfle. Ils se trompent sur toute la ligne.
— Non, y’a rien à dire. J’y peux rien si elle matche avec de gros abrutis.
— Oui, ça, c’est sûr, ricane Amy sans raison.
— Du coup, on est contraints de te punir un peu, reprend Lewis. Parce que bon, c’est une honte.
Crocsy et ses rencards, acte 3.
— Je comprends, patrons. Privez-moi définitivement de Love Machine, c’est mérité.
— Tu rêves, Torres. Comme Adam te l’a dit, tu bosses bien avec les autres. En conclusion, t’as simplement plus le droit de t’occuper des dates de Crocsyyy.
J’ai l’impression que Lewis et les autres attendent une réaction de ma part. Même Luke me scrute en pinçant les lèvres.
— Si ça vous fait plaisir, je m’en fous.
C’est faux, évidemment. Intérieurement, ça me fait bouillir. Il ne reste à Juliet qu’un seul rencard. En théorie, du moins. Et encore, je garde l’espoir que les paroles de Tory ne l’aient finalement pas convaincue. Mais si elle compte réellement retenter un ultime rendez-vous avec la Love Machine, hors de question de le louper.
— C’est parfait, alors, me sourit Lewis.
— C’est parfait, ouais.
— L’histoire est réglée.
C’est ce qu’on verra.
— Absolument, j’articule.
— Bien.
— Bien.
La visio se conclut sur la main de Lewis qui m’adresse un petit au revoir d’emmerdeur.
Putain, on dirait qu’il sait que sa punition ne pouvait pas être mieux trouvée. Je redouble d’efforts pour prendre l’intuition de Tory à la légère mais je n’ai pas envie de courir le risque pour autant. Si ce dernier rendez-vous a lieu, je serai présent. Un point, c’est tout. Je suis son chauffeur, merde !
Je balance l’ordi sur le lit et enfile ma prothèse aussi sec.
— En plus d’être le meilleur chauffeur de ce campus, je suis le plus beau, fredonne Luke devant le miroir.
— Ferme-la et suis-moi, Narcisse.
J’entre dans la salle de bains, ouvre la porte communicante et déboule dans la piaule de Dallas et Anderson.
— Alors, vilain cancre… m’accueille Andy.
— Franchement, je suis rassuré, enchaîne Dallas. Finalement, y’a pas qu’avec nous que tu partages pas Juliet.
— Ben à partir de maintenant, il a plus le choix, ricane Luke.
Ils sont restés bien trop silencieux pendant la réunion, j’aurais dû me douter que ça n’allait pas durer.
— J’ai besoin que vous me rendiez un service, les gars.
Trois paires d’yeux se rivent à mon air renfrogné. Je n’obtiens qu’un grand blanc en guise de réponse.
— Allô ?
— Tu quoi ? ils prononcent d’une même voix étonnée.
— J’ai besoin de votre aide.
— J’ai entendu ce que vous avez entendu ? hallucine Andy.
— Il vient de nous demander un coup de main pour un truc ? renchérit Dal.
— Rafael Torres ? questionne Luke pour enfoncer le clou.
— C’est vraiment pas le moment, je grogne.
— Bah si, un peu quand même ! se marre Dallas. J’ai cru que je finirais ma vie sans que ce miracle ne se produise.
Bon sang, ils sont insupportables les uns comme les autres. Ma patience en prend un coup.
— Je vous préviens, les gars, si Juliet réserve une course avec cette saloperie de Love Machine et que l’un de vous s’en charge, je ferai de votre quotidien un enfer !
Ils me dévisagent comme si j’étais un inconnu inquiétant venant de faire irruption dans leur chambre. Pas la meilleure façon de leur demander ce fameux service, c’est clair.
— Ah ! ouais… En fait, il sait même pas comment on fait ça convenablement, raille Luke.
— Si vous recevez une résa de la part de Juliet, je vous remercie de bien vouloir me l’indiquer sans délai, je reformule le plus calmement possible.
— Waouh ! souffle Anderson.
— Je suis sérieux, je coupe Dallas sur le point de me vanner.
— Dis, t’es amoureux d’elle ou un truc comme ça ? il me questionne.
— Non, je…
— Juliet est sa sex-friend mais sans sexe, lance cette grande bouche de Luke.
Et c’est reparti ! Je devine que Dallas décortique difficilement cette phrase.
— Développe, mon pote. Je saisis pas le délire, il lâche après quelques secondes.
— Ouais, moi non plus, j’te rassure. En gros, ils sont amis sans attaches, il lui explique sur un ton encore sidéré.
— Et donc… sans cul ?
— Voilà.
— Genre même pas un petit frotti-frotta ?
— Voilà.
— C’est débile, non ?
— Tout à fait.
— Fermez-la, je crache.
— Mais comme toujours, y’en a un qui finit par s’attacher à l’autre, poursuit Luke. Et nous avons notre vainqueur ! il conclut en pointant ses dix doigts vers moi. Si c’est pas le karma, ça !
— Donc ça veut dire qu’il est am…
— Chuuut, siffle Luke en mimant une corde autour de son cou.
— J’vous demande juste de me prévenir si elle réserve une course.
Même si Luke n’a pas tort avec son histoire d’attachement, ils me fatiguent avec leurs conneries, et je n’ai pas l’intention de leur expliquer pourquoi ça me met dans un tel état de nerfs. À vrai dire, je suis incapable de l’expliquer tout court.
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