Campus drivers Tome 4 - Love Machine
10 - Rafael
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Rafael
— Vous avez réservé une course ?
Je suis super content d’être de service pour une mission classique en cette merveilleuse fin d’après-midi. Correction : j’étais super content, jusqu’à deux secondes en arrière, parce que parmi les deux nanas qui me dévisagent, si l’une d’elles me couve d’un regard joyeux, je suis certain que l’autre m’adresse des malédictions. Bizarre, j’aurais parié sur la première pour ce genre de trucs, elle a tout l’air d’une sorcière échappée de Salem avec toutes ses breloques multicolores.
— Ouaip ! elle valide justement. Je suis Tory.
— Non, réagit la seconde en même temps.
OK…
— Si ! insiste la fille aux cheveux rouges.
— Non ! répète l’autre en braquant des iris assassins sur elle. Même pas en rêve !
Finalement, c’est peut-être sa manière de mater tout le monde. Charmante !
— Sauf en cas de rêve prémonitoire.
— Non.
— Sss…
Ça va durer encore longtemps ? Les courses traditionnelles sont supposées être ma safe place, bon sang !
— Décidez-vous, mesdemoiselles, je m’interpose calmement en contournant ma voiture pour monter sur le trottoir. C’est oui ou c’est non ? Une flopée d’étudiants m’attend aux quatre coins du campus en trépignant.
J’en rajoute à peine.
— Je t’en prie, fonce ! m’envoie la moins avenante des deux.
Alors que je m’immobilise à quelques pas d’elle, mon sourire provocateur se fane. Je penche la tête sur le côté et plisse les yeux. Je ne suis pas sûr à cent pour cent, mais…
— C’est pas toi qui as failli vomir dans ma bagnole la semaine dernière pendant un rendez-vous ?
Je prends un risque en posant une question pareille, ça ne correspond pas au code de bonne conduite des Campus Drivers, mais je tiens plus à mes sièges qu’à mon job. Son regard mortifié oscille entre sa copine et moi, au ralenti. On dirait que j’ai visé juste.
— Je ne vois pas du tout de quoi tu parles ! elle réplique précipitamment. Tu confonds avec une autre.
J’aurais pu la croire si elle était meilleure actrice.
— Pourtant je suis presque sûr de te reconnaître.
— Je te dis que tu as tort. Ta confusion provient certainement de la fois où t’as failli m’écraser avec ton skate !
Hein ! C’était elle ?
— Putain, t’es la fille aux Crocs ?
J’éclate d’un rire bref.
— Tu cumules un peu, non ?
Loin de la faire marrer, ma plaisanterie la pique. Elle plisse les yeux comme si elle m’en voulait encore pour ça et pivote face à sa copine.
— J’ai changé d’avis, Tory. Oublions la désensibilisation.
La quoi ?
— S’il conduit comme il manie son skate, je ne vivrai pas assez longtemps pour voir le soleil se coucher.
Elle est sérieuse ?
— De quoi tu parles, Juliet ? s’étonne la fameuse Tory.
— Hey ! Je suis le meilleur chauffeur que ce campus ait jamais connu ! je rétorque, vexé.
— Eh bien, c’est flippant pour les autres, alors.
— Aucun de nous ne gerbe dans les buissons d’un MacDonald’s.
— C’était un Taco Bell !
— Tu es donc bien cette fille-là, je constate, ravi de lui avoir fait avouer la vérité.
Une tête s’intercale entre nous et lève ses mains qui forment un T.
— Temps mort. J’ai loupé une étape, je ne capte rien à ce duel.
— De tous les chauffeurs que tu pouvais choisir, tu as opté pour celui-ci ! Il conduisait le soir où… enfin, tu sais quoi. Et c’est encore lui qui a failli me renverser avec son skate il y a quelques jours. Tu n’es pas une amie, tu es un monstre.
— C’est le destin, je raille.
— J’allais le dire ! confirme Tory. J’admets qu’à première vue, ça ne place pas mon plan d’attaque sous les meilleurs auspices, mais j’ai confiance en l’invisible.
— La désensibilisation ? Un plan d’attaque ? j’énumère en arquant un sourcil. Dans quoi j’ai atterri, précisément ?
— Peu importe, reprends ton vaisseau et quitte cette planète, m’invite chaleureusement la fameuse Juliet.
— Mon amie a besoin d’un chauffeur, balance l’autre en la muselant avec sa paume. T’es bien libre pour un tour ?
— Mememusememonmermamememui, tente de revendiquer sa copine.
Elle se défait de son bâillon humain et s’éloigne en maugréant.
— Elle va se détendre. Ne bouge pas de là, je reviens ! assène Tory en s’emparant d’une petite fiole dans son sac.
Elle la secoue, retire le bouchon et saute devant la fuyarde.
— Respire ça.
— C’est quoi ?
— Un mélange d’huiles essentielles relaxantes. Allez, Ju !
— Tes potions m’inquiètent.
— Elle est inoffensive. Te débine pas, j’te jure que tu peux le faire.
Juliet hésite. À sa place, je n’y toucherais pas, mais elle hoche finalement la tête en signe d’accord. Ni une ni deux, Tory lui rentre le goulot dans la narine. Je la vois inspirer à fond avant de repousser le bras de son amie.
— Pas besoin de l’enfoncer si loin. Ça pique, en plus ! Tu ne…
Elle s’interrompt et ferme les paupières quelques secondes, comme prise d’un vertige.
— Tu ne… elle essaie encore avant de refermer les yeux.
— Elle va se détendre, répète l’autre en me gratifiant d’un coup d’œil intrigant.
— Tu ne trouves pas que l’oxygène qu’on respire à Miami a un goût de pamplemousse ? termine finalement Juliet.
Elle forme un rond avec sa bouche et aspire l’air en réfléchissant.
— J’adore le pamplemousse. Est-ce que ça signifie que j’adore Miami ? J’étais persuadée de préférer Portland, mais j’avais tort. C’est fou.
Mon système cérébral carbure à plein régime pour donner un sens à tout ça.
— Oh ! J’avais jamais remarqué à quel point c’est malin, une boîte aux lettres, elle déclare à présent en matant intensément celle qui trône à côté de nous.
Bordel, mais qu’est-ce qu’elle a inhalé comme saleté ?
— C’est incroyable, quand même, elle poursuit sur sa lancée. Tu te glisses dans la fente, et te voilà en route pour de folles aventures à travers le monde. En fait, c’est une machine de téléportation. Vous pensez que je peux me faufiler à l’intérieur et me retrouver en Australie ? Combien il faut de timbres pour ça ?
Probablement une centaine de carnets ! Qu’est-ce que je fabrique à y réfléchir sérieusement ? Ces deux énergumènes me font perdre la tête.
— If you like piña coladaaas… entonne alors Juliet de but en blanc.
Tory, qui tient toujours sa fiole entre son pouce et son index, la jauge avec anxiété. Puis elle la jette par terre et, d’un coup de semelle vif, elle la brise et balaie les morceaux vers le caniveau. Lorsqu’elle relève la tête, elle surprend mon air hagard, pour ne pas dire totalement sidéré. Elle s’apprête à parler, mais la voix éraillée de Juliet l’en empêche.
— And gettin’ caught in the raiiin…
— Tu l’as droguée ou quoi ? je m’inquiète.
— If you’re not into yogaaa…
— Tu me prends pour qui ? Ce sont des huiles essentielles et quelques racines de plantes tout à fait inoffensives ! Bon, j’ai peut-être un peu forcé la dose, vu sa réaction…
— If you have half a braiiin…
Par pitié, qu’elle se taise !
— Les effets se dissipent dans combien de temps ? je questionne en grimaçant.
— C’est encore un prototype, mais elle devrait revenir à la normale d’ici une dizaine de minutes. Grand max quatre-vingt-dix.
Allez, c’est tout pour moi. La plaisanterie a assez duré.
— J’me tire, bonne soirée.
— Attends ! Tu vas pas nous abandonner là, au milieu de nulle part, en proie à de terribles dangers tapis dans l’ombre ?
— Primo : le seul danger notable ici, c’est toi, je balance en la dessinant dans l’air avec ma main. Deuzio : vous êtes à l’entrée du campus et il fait encore jour. Vous survivrez.
— Alors c’est ça, la grande classe des Campus Drivers ? Tourner le dos à des étudiantes en détresse. Accepter une course pour finalement se barrer…
— J’ai accepté une course, pas une rencontre du troisième type. Bye.
— Tu viendras pas te plaindre quand il te poussera un buisson d’orties entre les miches ! Je vais piquer si fort ta poupée vaudoue que tu te rouleras par terre en implorant ma miséricorde.
— Tu me fais du chantage ? j’articule en m’arrêtant devant mon capot.
— T’as sous les yeux un exemple concret de ce que je suis capable de faire quand je ne fais pas exprès, alors imagine les possibilités infinies si je décide de bosser sur ton dossier.
Mes tantes cubaines et leurs superstitions m’ont pourtant habitué à ce genre de menaces, mais un je-ne-sais-quoi résonne comme un avertissement à prendre au sérieux avec cette nana. J’ai déjà la guigne avec cette foutue Love Machine en ce moment, pas moyen d’en rajouter une couche.
— OK, montez. Mais j’te préviens, la sorcière rouge 1, après ça, tu m’oublies.
— Oui, oui, elle minaude en ramenant sa besace devant elle.
Je pensais avoir vu beaucoup de choses bizarres entre la fac et ma famille, mais j’avais tort. Tory ouvre la fermeture Éclair pour en extraire… un bouquet garni ? Elle s’arme ensuite d’un briquet et brûle l’une des extrémités. Au bout de quelques secondes, une épaisse fumée s’en dégage.
— C’est de la sauge blanche, elle m’éclaire en l’agitant devant moi. Pour purifier.
La seule chose à purifier ici, c’est son esprit. Finalement, les courses avec la Love Machine sont moins surprenantes, c’est dire le niveau de celle-ci.
— Tu te moques de moi ?
Mes yeux écarquillés la suivent tandis qu’elle tourne autour de mon Alfa Romeo en formant des volutes de fumée. Quand je vais raconter ça aux autres, ils ne me croiront jamais.
Dès qu’elle a terminé son rituel, elle chope le bras de son amie, qui massacre toujours la même chanson en boucle.
— En voiture, Juliet. Tu montes à l’avant.
— Je vais mourir, réplique cette dernière sur un ton étrange.
— Si elle y passe à cause de ta merde ensorcelée, je témoignerai contre toi, j’avertis Tory.
— Rien à voir, elle dit ça parce qu’elle a eu un accident de voiture. Elle n’ose plus remonter dans une bagnole depuis, c’est pour ça qu’on a réservé une course. C’est son épreuve du feu.
Cette information m’atteint en plein plexus malgré le caractère absurde de la situation.
— Si tu veux mon avis, elle a plus besoin d’un psy que d’un chauffeur pour régler ça.
— J’ai pas besoin de ton avis et encore moins d’un psy ! intervient la concernée avec une lucidité rassurante. Ni d’un mec ou d’un soutien-gorge, d’ailleurs. Je suis une femme libre.
Que répondre à ça ?
— OK. Est-ce que tu vas vomir ?
— J’ai pris un sac, précise Tory.
— C’est censé me tranquilliser ?
— J’ai aussi cinquante billets de pourboire, elle ajoute en levant les yeux au ciel d’impatience. Affaire conclue ?
Une petite voix me souffle que je vais probablement le regretter. Pourtant, je hoche la tête et tends le bras pour ouvrir la portière passager. C’est une histoire sans fin, autant embrayer pour m’en débarrasser.
— T’es en pleine possession de tes moyens ? je m’inquiète en constatant que Juliet n’a pas bougé.
— Si tu poses ta main sur ma cuisse, je te la brise. Ça répond à ta question ?
— C’est tout ce que je voulais savoir. Si Mademoiselle accepte de prendre place.
Elle inspire profondément, frictionne ses paumes sur son jean noir et s’installe sur le siège.
Mettant de côté nos chamailleries, je ne referme pas la portière immédiatement. Je sais d’expérience qu’il n’est pas simple de braver ses phobies et je ne veux pas la brusquer. Qui a dit que je ne pouvais pas être un gentleman de temps en temps ? Patient, en prime. Je bats toutes mes stats, aujourd’hui !
— C’est bon, elle souffle sans me regarder. Merci.
— À ton service, Crocsy.
Ce surnom qui vient de m’échapper fait trembler le coin de ses lèvres. Il faut que j’appelle Lane pour lui raconter ça, il va adorer.
— Je sens une légère nausée monter en moi, elle me signale en guise d’avertissement. Maintenant, fais ce pour quoi Tory te paie, qu’on en finisse.
— C’était pour détendre l’atmosphère.
— J’ai envie de te faire du mal.
Je me penche pour croiser le regard vert de Tory, assise sur la banquette arrière.
— Un effet secondaire de ton philtre ?
— Négatif.
— Merveilleux.
Je referme enfin la portière et jette encore un coup d’œil à travers la vitre. Bon sang, c’est la deuxième fois que cette Juliet monte dans ma voiture, et ça vire à nouveau à l’improbable.
1. Référence à un personnage Marvel et à la couleur des cheveux de Tory.
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