Campus drivers Tome 4 - Love Machine
19 - Rafael
19
Rafael
Je traverse le campus sur ma planche pour gagner du temps. Je déteste en effet être à la bourre. Devant la bibliothèque, j’accroche ma board à mon sac à dos et entre dans le bâtiment. Mes semelles couinent sur le sol, et j’écope d’une œillade outrée de la femme assise derrière le comptoir d’accueil. Elle tend son stylo vers le panneau exigeant le silence. Je me fige et pointe du doigt ma prothèse apparente.
— Il faut que je mette de l’huile, je chuchote en tordant ma bouche.
Elle baisse les yeux vers ce que je lui montre et se décompose. Je suis un enfoiré, mais ça me fait marrer à chaque fois.
Je me remets en marche en contrôlant mes pas et cherche Crocsy du regard dans la grande salle. Il y a du monde, mais je la repère presque tout de suite. Assise à une table près de la fenêtre, elle ne m’a pas encore vu. Son attention rivée à l’extérieur, le menton posé dans sa paume, elle est plongée dans ses pensées.
Mes pas ralentissent sans raison, je m’arrête au milieu de la bibliothèque et m’appuie contre une étagère pour l’observer un instant. À première vue, c’est une fille lambda, qui se fond dans la masse. Mais il émane d’elle une complexité que je perçois maintenant que je la connais un peu. Très peu, à vrai dire. Pourtant, je l’aime bien. Mais j’aime encore plus sa froideur amicale très… rafraîchissante. Ce projet de reportage tombe à pic. D’un côté, ça m’aide à décompresser ; et de l’autre, ça me booste pour la compétition à venir. Sans compter que je peux filer un coup de main à Crocsy pour son devoir et son souci de voiture.
Je quitte mon poste d’observation et avance vers elle.
— Désolé pour le retard, je lance en tirant une chaise.
Elle sursaute et cligne des yeux. Je ne sais pas où son esprit était parti, mais loin d’ici.
— Je suis tombé sur un client bavard, j’ai failli déclencher le bouton d’urgence de l’application pour que l’un de mes potes me vienne en aide.
— Ça existe vraiment ?
— Bien sûr ! Si on a un pépin, il suffit d’appuyer sur une icône, et ça lance un SOS.
— C’est une bonne idée.
— Maintenant qu’on s’entend bien, je peux t’avouer quelque chose. J’ai hésité à l’actionner quand Tory a réservé cette première course et que tu braillais sur le trottoir.
— Je chantais !
— Ah ! Parce que tu le faisais consciemment ?
— Non ! Enfin si, mais… C’était de la sorcellerie, ce truc, je ne veux plus jamais en parler.
Elle aligne ses stylos et croise ses mains.
— T’as déjà commencé à noter des choses, je remarque en pointant le cahier devant elle.
— J’ai ébauché la ligne directrice et les éléments qui me sont venus à l’esprit.
— Super, montre !
Je me penche et retourne son cahier dans le bon sens de lecture avant de survoler les premières questions qu’elle a rédigées en hochant la tête. Je ne le laisse pas transparaître, mais Juliet ne pose jamais celles auxquelles je m’attends. Comme pendant ce déjeuner, jeudi, où elle s’est montrée curieuse sur ma prothèse uniquement au travers du skate. Elle ne m’a pas interrogé sur ce qui m’était arrivé et, maintenant encore, elle ne le mentionne nulle part sur cette feuille.
— C’est pas mal, je commente en lui rendant son travail. Je commence à avoir une petite idée de ce que ça pourrait donner et ça me plaît assez.
— C’est un premier jet. Je me dis que le reste viendra aujourd’hui, puis sur le vif. Qu’est-ce que tu aimerais dire sur toi ?
— J’ai pas envie de m’épancher sur des détails qui ne regardent personne, je la préviens quand même.
Elle hoche la tête, comprenant parfaitement ce que ça sous-entend. Je n’arrive pas encore à deviner si elle retient sa curiosité ou si ça lui passe complètement au-dessus.
— Commençons depuis le début, elle entame en enlevant le bouchon de son stylo.
— La première fois que je suis monté sur un skate, j’avais neuf ans.
— Moi aussi, j’avais…
Elle s’interrompt, pince les lèvres, récupère son cahier et reprend :
— Moi aussi, j’avais pensé à parler de ça. Tu as des films de toi à cette époque ? Ce serait cool d’intégrer de vieilles bandes.
Je suis persuadé que ce n’est pas ce qu’elle comptait dire mais je laisse couler.
— Je jetterai un coup d’œil chez moi mercredi prochain. D’ailleurs, autant que tu le saches tout de suite, certaines parties de ce reportage pourraient t’obliger à t’immerger dans ma famille.
— Pourquoi ça sonne comme une mise en garde ?
— Parce que c’est l’une des familles de Little Havana qui compte le plus de membres. J’espère que t’as très envie d’avoir une bonne note pour ce devoir, car il te coûtera sûrement un peu de ton âme.
— Une vraie journaliste ne recule devant aucune menace, elle argue.
— Sois prudente avec tes certitudes tant que tu n’as pas rencontré les Torres.
— Les Monroe sont peut-être peu nombreux, mais je suis sûre qu’ils sont de bons concurrents.
— Tu veux parier ?
— Combien t’es prêt à mettre ? elle me défie.
— Cent billets ?
— Ton assurance va te coûter cher, le skateur.
— C’est ce qu’on verra.
— Continuons. Petit Rafael commence le skate à neuf ans… Et ensuite ?
J’hésite pendant quelques secondes.
— Il adore ça mais ne vise pas une carrière pro pour autant. Il s’éclate avec ses cousins et leurs potes, ils rident ensemble sur tout ce qui leur passe sous la roue et se font ramener quelques fois à la maison par les flics. À seize ans, ce truc lui pousse sous le genou, et le skate devient son moteur pour ne pas partir en couilles.
Je reprends mon souffle, Juliet est concentrée sur mes mots, qu’elle note rapidement. Elle lorgne sa feuille quelques secondes puis relève la tête vers moi. Je me prépare à recevoir sa question. Celle que tout le monde pose. C’est certain.
— Ça devient ton moteur OK, et… ?
Ou pas. Son attitude me fait perdre le fil.
— Depuis ça, je m’entraîne énormément. C’est ma façon de garder un cap et d’être convaincu chaque jour que je peux faire autant de choses qu’avant. Rester le même.
Cette dernière phrase me met mal à l’aise.
— On n’est pas forcés de présenter ça comme ça, je corrige en passant une main dans mes cheveux.
— J’ai compris. Le plus important pour toi est de mettre en avant ta passion pour le skate, pas tes traumas perso.
— Quelque chose comme ça, ouais.
— Comment sont les mentalités dans cette discipline ? Est-ce que les skateurs sont du genre tolérants ?
— Je croyais que tu avais ton avis sur la question, je la taquine en lui filant un coup de pied sous la table.
— Je m’efforce d’être impartiale. Et j’imagine que ce ne serait pas très vendeur de sous-entendre que vous n’êtes tous que de gros idiots arrogants.
— Crocsy… Chacune de nos rencontres me fixe un nouvel objectif. File-moi ton cahier.
Je le récupère, pique un stylo et note dans la marge. « Changer Juliet. »
— Me changer ? elle lit en penchant la tête. Rien que ça ? C’est plus un objectif, là, c’est la mission d’une vie.
— J’ai pas la prétention de te modifier tout entière, y’aurait trop de boulot pour dompter ton mauvais caractère. J’ai seulement l’intention de venir à bout de ton rejet du skate, je chuchote.
— Bon courage, elle me provoque, souriante.
Elle tire à son tour sur son cahier.
— Réponds à ma question au lieu de t’éparpiller. Comment est le monde du skate ?
— Plutôt ouvert. Je mentirais en te disant que j’ai pas croisé quelques connards. Il y en a, comme partout. Mais j’ai jamais ressenti de différence quand je skate. C’est sûrement pour ça que je m’y sens aussi bien.
Durant plusieurs minutes, elle écrit, rature, griffonne des flèches, des astérisques et toutes sortes de symboles qu’elle seule comprend. Quand elle semble satisfaite, elle arrache la feuille et recopie tout au propre.
— T’en penses quoi ? elle me demande en me renvoyant son cahier.
Elle est douée.
— C’est nickel. Bon travail.
— Merci, Rafael.
— Tu peux m’appeler Raf, je réplique naturellement.
— Non, merci.
J’arque un sourcil, mais elle regarde ailleurs.
— T’as répertorié les lieux comme prévu ? elle revient à la charge après une minute d’absence.
— Ouais.
J’ouvre la fermeture Éclair de mon sac à dos et en tire une feuille pliée en quatre. Je la défroisse avant de la lui tendre. Elle l’attrape entre le pouce et l’index et la fait flotter entre nous.
— Très soigneux comme garçon.
— Arrête, j’ai préparé ça avec beaucoup d’engagement ! En rouge, ce sont les skateparks classiques ; en bleu, les endroits stylés de Miami, et en vert, d’autres spots un peu plus éloignés…
— Éloignés ?
— Moins que Tampa, je rétorque. Step by step, j’articule en me frottant les mains.
J’ai bien l’intention de l’embarquer avec moi là-bas. J’étais sérieux en disant que c’était l’un de mes objectifs. Ce sera la ligne d’arrivée. Je ne peux pas le lui dire, mais elle représente à elle seule ce pour quoi j’ai intégré les Campus Drivers.
— T’as choisi le vert parce que c’est la couleur de l’espoir ?
— T’es perspicace.
— T’es surtout tellement prévisible.
Elle lit ce que j’ai préparé en mordillant l’ongle de son index. Je prends conscience que je la dévisage quand ses yeux migrent plusieurs fois vers moi.
— Il y a beaucoup d’endroits que je ne connais pas, elle murmure.
— Depuis combien de temps tu vis à Miami ?
— Un an et demi.
N’importe qui préciserait où elle vivait avant, mais pas elle.
— Et tu es originaire d’où ? je l’interroge donc.
— De Portland.
On avance un peu.
— Se déplacer à pied limite forcément tes possibilités pour découvrir la ville.
Je prenais déjà à cœur ma mission de la décoincer en voiture mais je vais pouvoir faire d’une pierre deux coups en l’emmenant dans des coins de Miami qu’elle n’a jamais vus.
— Heureusement que j’ai un chauffeur particulier, alors. Est-ce qu’il y a une remise après plusieurs courses ? Genre neuf courses achetées, la dixième offerte ?
— Tu m’as pris pour un pizzaïolo ?
— Radin.
— Gratteuse.
— Skateur.
— C’est pas une insulte ! j’éclate de rire.
— Chhhuuuttt ! s’agace quelqu’un.
— Bon, maintenant qu’on a posé tout ça, essayons de faire un planning, elle reprend en parlant tout doucement. T’es dispo quand, toi ?
— On tourne pas mal avec les Campus Drivers, mais j’ai forcément un dimanche sur deux et mon mercredi soir de fixe. Pour le reste, ça peut changer d’une semaine à l’autre.
— OK.
— Et toi ? Des contraintes particulières ?
— En dehors de mes heures de cours, aucune, donc je pourrai m’adapter à ton emploi du temps.
— Ça serait peut-être sympa de filmer à différentes heures de la journée, t’en penses quoi ?
— Je suis d’accord, ce sera moins rébarbatif.
— Rébarbatif, carrément ?
— Pardon, j’avais dit im-par-tiale, elle prononce en passant une main devant son visage comme pour se recentrer. Une petite rechute.
Sur une feuille vierge, nous notons nos plages libres en commun la semaine prochaine, et elle me donne carte blanche pour choisir les lieux de tournage tant qu’ils ne sont pas trop éloignés.
— On a fini, elle décrète en s’étirant.
Je lorgne l’heure sur mon portable. Nous avons bossé plus rapidement que ce que je pensais.
— J’ai le temps de te ramener, si tu veux. Gratuitement, j’ajoute. Vois ça comme un supplément œuf sur ta pizza.
— J’accepte cette offre charitable.
Elle réunit ses affaires dans son sac, puis nous nous levons et traversons la bibliothèque. Elle marque une pause à mi-chemin.
— C’est toi qui couines comme ça ?
— Oui, ça arrive chaque fois que je suis content, je réponds.
— Si tu ajoutes que tu remues la queue, je rentre à pied.
— Dis donc, Crocsy, en voilà des manières ! Qu’est-ce que c’est que ces sous-entendus !
— Rappelle-moi ce qui m’a pris de te proposer ce reportage… elle demande pour la forme.
Elle rabat sa capuche sur sa tête et ouvre la marche vers la sortie.
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