Campus drivers Tome 4 - Love Machine
34 - Rafael
34
Rafael
Je profite du tour que fait Juliet dans la salle de bains du rez-de-chaussée pour m’échapper vers celle qui est à l’étage. Je monte les marches aussi vite que possible, défonce presque la porte avant de la claquer derrière moi. Une fois seul, je libère la quinte de toux que je garde prisonnière depuis plusieurs minutes.
— 1 ¡Buñuelos de mierda! je feule en m’aspergeant la tronche d’eau fraîche.
Je ne sais pas comment j’ai réussi à cacher à tout le monde l’apocalypse buccale dont je suis victime ni comment j’ai pu parler sans que ma langue gonflée n’attire l’attention. Quoique je me demande si Juliet n’a pas décelé un indice sur mon visage.
La porte des Enfers s’est ouverte dans ma bouche, des flammes lèchent mon œsophage. Je savais que cette tradition familiale perchée était un piège dangereux mais je découvre que c’est une attaque chimique.
J’ai dû souffrir en silence pour empêcher mes tantes de se lancer dans les préparatifs de mon mariage dès ce soir. Juliet se serait liquéfiée dans la seconde. Elle est déjà sur le qui-vive en amitié, alors si on y ajoute une telle superstition made in Torres, je la perds dans la seconde.
Comment j’ai pu naïvement la laisser sans surveillance dans cette maison ? J’aurais dû me méfier de la lueur qui s’est allumée dans les prunelles de mes tantes quand j’ai mentionné la venue de Juliet ce soir. Hormis mes potes chauffeurs, je n’ai jamais ramené qui que ce soit ici, surtout pas une fille, mais je ne pouvais pas leur expliquer que c’était un exercice pour ramollir la carapace de Crocsy.
Je parie que ma cousine a fait monter la mayonnaise, alors si elles savaient que j’ai pioché le rosquilla mágica, aucun doute qu’elles auraient toutes sauté sur mon âme sœur.
J’avais une chance sur cinquante de tirer ce foutu truc ! Même si je me moque de ce délire depuis deux décennies… je l’ai choisi.
Je croise mon regard dans le miroir, et ce que j’y lis me fout la chair de poule.
— Arrête ça direct, connard.
Les effets secondaires du piment me grillent les neurones, parce que je me mets à envisager la possibilité que Crocsy soit…
— Va boire une bière, tu divagues.
Il n’est pas question de ça avec Juliet. C’est tout juste si on sait être amis, elle et moi.
Je quitte ma planque et opère un crochet par la cuisine pour me prendre à boire. À partir de maintenant, je ne lâche pas Juliet d’une semelle jusqu’à ce que je la redépose chez elle. Je ne perds pas de vue mon idée de faire céder ses résistances amicales, et pour l’instant, on ne peut pas dire que ma prestation soit magistrale. Je crois que l’épisode du grille-pain l’a achevée.
Je l’aperçois dans le couloir, en pleine discussion avec Conley. De là où je me trouve, j’ai une vue directe sur son visage timide. La différence frappante dans son attitude quand elle n’est qu’avec moi ravive la chaleur dans mon estomac. C’est le piment, mec.
L’air qui se plaque soudain sur sa figure m’est totalement inconnu. Elle est en colère. Et lorsqu’elle me repère, me voir n’améliore visiblement pas son humeur.
— Qu’est-ce qu’il y a ? je m’inquiète en m’approchant à grands pas.
Elle mord l’intérieur de ses joues en respirant fort par le nez. Elle ne m’a jamais regardé de cette façon. Je déteste le sentiment horrible que ça diffuse en moi.
— Tout va bien, Raf.
Je devrais être ravi qu’elle utilise enfin mon prénom raccourci, si elle ne l’avait pas craché.
— Lewis était en train de me demander comment se déroulait ma thérapie automobile.
Mes iris passent d’elle à mon boss emmerdé, et je jure tout bas. J’avais promis de n’en parler à personne. Elle est furieuse.
— Je vais prendre l’air, j’ai un coup de chaud, elle articule en faisant volte-face.
Je commence à la suivre, mais Lewis m’attrape le bras.
— Désolé, Torres.
— Comment t’as su que Juliet était la fille dont je t’avais parlé ?
— Une intuition de Campus Driver, il répond sur un timbre presque mystique. J’voulais juste savoir comment elle allait, j’ai pas percuté que ça te mettrait dans la merde.
— Je m’en doute.
— Quand je l’ai vue blêmir, je lui ai dit que j’étais le seul au courant et pourquoi tu m’en avais parlé.
— J’suis pas sûr que ce soit suffisant…
— Tu conduis une Alfa Romeo, tout ira bien, il conclut, confiant. Rattrape-la.
Je hoche la tête et emprunte le même chemin que Juliet.
Je n’en veux pas à Conley. Le soir où je lui ai confié la peur de Crocsy, je n’avais pas anticipé qu’on deviendrait aussi proches ensuite, elle et moi. Je pensais presque ne plus jamais la revoir, vu la façon dont elle s’était échappée de ma caisse. J’aurais dû la prévenir qu’il était au courant.
Je sors dans le jardin et scanne les alentours du regard à sa recherche. À l’angle de la rue, je la vois disparaître derrière la maison de Veronica.
— Juliet, attends !
Ma prothèse n’est pas faite pour courir. Je marche aussi vite que possible en espérant que Juliet ne se soit pas lancée dans une course pour me semer. Il y a peu de moments où je me sens handicapé par la perte de ma jambe, mais là, j’aimerais pouvoir sprinter comme avant, et ce constat est difficile à encaisser.
Je contourne la clôture de ma tante et suis soulagé de repérer Crocsy plus loin devant moi.
— Ralentis, s’il te plaît ! je la hèle en grimaçant.
— Va te faire foutre ! elle crie sans se retourner.
— C’est douloureux pour moi de marcher aussi vite, attends-moi.
L’admettre à voix haute l’est encore plus, je ne dévoile jamais mes faiblesses. Une décharge désagréable traverse mon genou, m’obligeant à m’arrêter et à lâcher un grognement rauque. Entre mes entraînements et les sessions avec Juliet, je force plus que d’habitude en ce moment, et la réalité me rattrape. J’ai déjà horreur de ça en temps normal, mais là, c’est pire.
J’abandonne ma poursuite et m’assieds au bord du trottoir en contenant une expiration crispée. J’étends ma jambe et jette un coup d’œil à ma droite, certain que la rue est à présent déserte. Mais contre toute attente, Juliet s’est immobilisée plusieurs mètres plus loin et m’observe en parlant toute seule.
— Reviens, s’te plaît, le voisinage craint ici.
— J’croyais qu’il n’y avait que des membres de ta famille, elle rétorque sans bouger.
— Ben ouais, justement.
Je remonte mon jean pour masser la zone sensible. Mes grands projets pour cette soirée sont tombés à l’eau, et je vais en prime passer une nuit de merde.
J’entends des bruits de pas se rapprocher, puis Crocsy s’installe dans la même position que moi en laissant deux bons mètres entre nous. Au moins, elle ne s’est pas tirée.
— Tu t’es réellement fait mal ou c’est une stratégie pour que je revienne sur mes pas ?
Je lui lâche une œillade blasée.
— En réalité, le jour où tu as vomi dans les buissons d’un Burger King, je me suis moi-même scié la jambe pour que tu remontes dans ma voiture.
— C’était un Taco Bell.
— Mes stratégies sont d’une finesse sans nom.
— Comme ta parole, elle me tacle, acide.
— Écoute, je suis désolé d’en avoir parlé à Conley. Ta réaction m’a pris au dépourvu cette fois où tu as paniqué à cause de moi. Ça m’a mis dans le mal vis-à-vis de mon rôle de Campus Driver, et j’ai eu besoin que Lewis m’aide. Je lui ai pas précisé que c’était toi, il l’a compris tout seul. Et je t’avoue que je pensais pas qu’on deviendrait ami, toi et moi.
— Tu m’avais promis de le garder pour toi.
Sa voix a changé d’intonation. Elle est déçue, et ça me retourne le bide.
— Je sais.
— Je croyais que t’avais compris ce que ça représentait pour moi.
— À ce moment-là, on se connaissait à peine. Et sans vouloir te rejeter la faute dessus, tu ne m’as jamais expliqué ce que ça représente vraiment pour toi depuis. Tu as évoqué un accident. Pour être honnête, je ne saisis toujours pas ce qui doit tellement rester secret là-dedans.
M’entendre dire ça me fout face à mes propres incohérences, mais je les recouvre d’un joli tapis. Si Juliet se décidait à me demander comment cette prothèse est apparue au bout de mon genou, je n’arriverais pas à lui avouer la vérité.
Elle se sent en sécurité quand elle monte dans ma caisse. C’est pour quelqu’un comme elle que je suis devenu Campus Driver. Si elle découvrait qu’on m’a amputé après un accident de voiture que j’ai moi-même causé, elle n’aurait plus confiance en moi. Je n’ai blessé que moi cette nuit-là, mais elle ne me verrait plus de la même manière, et je perdrais toutes mes chances de l’atteindre. Alors, oui, j’ai mes non-dits moi aussi, mais ceux de Juliet sont plus complexes, et leurs conséquences méritent que j’y fasse attention.
— J’ai mes raisons, elle reprend d’une voix rauque. Je dois déjà supporter le poids de mon propre jugement, je n’ai pas envie de devoir justifier mes réactions à qui que ce soit. Tu sais que je ne me suis pas levée un matin en ayant subitement la trouille de monter dans une voiture. Toi plus que les autres, tu aurais pu respecter ça.
— Je l’ai fait ! Je voulais t’aider du mieux possible. T’as pas le droit de me dire un truc pareil, sérieux.
Même si son discours pourrait être le mien presque mot pour mot.
Elle reste pensive quelques secondes puis replie ses genoux et y enfouit son visage. Même si cette barrière qu’elle dresse constamment devant elle me soûle, je ne veux pas qu’elle m’en veuille, ni perdre cette étrange relation que nous avons nouée.
Comme pour me narguer, le piment se réveille sur ma langue, que je fais claquer contre mon palais.
Je me décale jusqu’à être collé à elle, passe mon bras sur ses épaules et la serre contre moi.
— Je suis désolé, je murmure dans ses cheveux. Je te promets que c’était pour t’aider. Et Lewis ne dira rien aux autres. Des semaines se sont écoulées depuis, tu vois bien que ça ne change rien que mon boss soit au courant. Pas moyen que ça devienne un prétexte pour te dérober. Tu sais que j’te laisserai pas faire, j’ajoute en frottant mon poing sur le haut de son crâne. Je suis le meilleur des pires amis. Tu l’as dit toi-même, ce serait con de devoir t’en faire un nouveau alors que j’ai toutes les qualités que tu recherches réunies dans ce corps de rêve.
— Ce ne sont pas du tout mes mots, je l’entends marmonner.
— Ça ne change rien, je répète pour la convaincre.
Et me convaincre moi que je la considère exactement de la même façon qu’au début.
Elle relève la tête et détaille chaque centimètre de mon visage avec un soin particulier.
— Je suis ton ami, je prononce pour nous deux.
Elle pousse un énième soupir et, contre toute attente, blottit sa joue contre ma poitrine. Est-ce que c’est du dépit ou du lâcher-prise ?
J’ouvre la bouche pour avaler de l’air et contraindre mon cœur à réduire sa fréquence.
— D’accord, elle souffle.
Compte tenu de son fonctionnement si particulier, son calme et sa résignation me rendent incertain. Finalement, j’aurais préféré qu’elle me fasse un scandale plutôt que ce silence troublant.
— Ça y est ? je chuchote.
— Quoi ?
— On a déjà fait la paix ?
— Oui.
— C’était le clash le plus ennuyeux au monde, Crocsy. Tu es censée être ma pote divertissante.
Je la cherche, dans tous les sens du terme, sans parvenir à l’hameçonner comme d’habitude.
— À quoi bon t’en vouloir plus de cinq minutes ? J’ai compris pourquoi tu n’as pas tenu ta langue. Je ne suis pas aussi ingrate avec mes amis.
Son ton a changé sur ce dernier mot, mais dans sa position, je ne vois pas son visage.
— Même si l’envie de te mordre m’habite encore un peu, elle ajoute.
— Mords-moi le mollet, si tu veux, je propose en désignant celui qui ne craint rien.
Elle pose son index sur ma prothèse découverte et y dessine des triangles de plus en plus grands. Physiquement, je ne ressens rien, évidemment, mais le muscle de ma cuisse se contracte. Cette fille est un casse-tête qui défie toutes les normes. On vient plus ou moins de traverser notre première dispute, et pourtant, elle n’a jamais été aussi tactile. Elle me rend fou.
— Tu te sens capable de me ramener chez moi ou tu as trop mal ?
— Déjà ?
— Il est presque minuit, elle contre en rivant ses yeux aux miens.
— Presque comme… vingt-trois heures, je vérifie sur ma montre. Je t’ai rien vu manger, en plus, je tente de la convaincre de rester.
— J’ai le buñuelo sur l’estomac.
Difficile de déterminer si c’est du premier ou du second degré. C’est Crocsy, c’est forcément du premier degré. Sans compter que je la rejoins sur ce point. Ce piment de la mort m’a troué le bide.
— T’as vraiment plus l’habitude des soirées.
— Je trouve que je me suis bien débrouillée.
— Tu aurais été le grille-pain le plus à l’aise du coin, je valide en pouffant.
— Je ne veux plus jamais jouer à ça, elle frémit.
Personnellement, j’en garde un bon souvenir.
— Allons-y, je conclus sans chercher à la convaincre.
C’est déjà énorme qu’elle soit venue.
Mes clés sont dans ma poche, nous rejoignons donc ma voiture sans repasser par la maison et prenons la direction de chez elle. Je suis dégoûté par ce fiasco final mais chamboulé par le reste. La tempête semble s’être calmée dans les prunelles de Juliet, mais un drôle de pressentiment refuse de me quitter. Je regrette de m’être vendu comme l’ami parfait qui n’attacherait pas d’importance à sa façon d’être et ne poserait pas de question. Ça doit venir d’elle, mec !
Non loin du parc pour enfants où je redépose toujours Juliet, je m’arrête à un stop, repasse la première quand la voie est libre et suis sur le point de passer la seconde au moment où un individu jaillit d’un buisson pour atterrir devant ma caisse. C’est quoi, ce bordel ?
Juliet pousse un cri d’effroi, j’enfonce la pédale de frein et tends mon bras contre la poitrine de ma voisine dans un réflexe protecteur. Mon Alfa s’immobilise pile devant ce cinglé, qui pose sur mon capot un objet improbable. Est-ce que c’est le marteau de Thor ?
Je n’ai vu ce type qu’une seule fois mais je le reconnais. Eh merde ! Le sort s’acharne. Cette soirée continue à dérailler.
— J’le savais ! il hurle en nous fixant du regard.
Contre ma main encore sous le cou de Juliet, je sens les battements rageurs de son cœur, mêlés aux soubresauts de sa respiration chaotique.
— De mieux en mieux, je crois l’entendre grommeler.
— Ça va ?
— Warren, elle articule avec un mélange de férocité et de terreur.
— Pourquoi est-ce qu’il a posé le marteau de Thor sur mon capot ? je me sens obligé de l’interroger.
— Warren… elle se contente de grogner.
— Pendant que je me les gèle en marchant, tu te fais conduire ! se révolte son frère jumeau derrière le pare-brise. Je vais déchaîner la foudre sur toi, espèce de sale petite traîtresse de Loki ! Ma propre sœur ! Ma sœur jumelle qui se joue de moi !
— Il est né comme ça ? je demande à ma voisine.
— Et il va mourir comme ça, elle réplique sur un ton lugubre. Détache ma ceinture, s’il te plaît, Rafael. J’ai un fratricide à perpétrer à mains nues.
J’accède à sa requête, et en deux temps, trois mouvements, elle est dehors.
— Non, mais t’es complètement malade ! elle lui crie dessus.
Elle ouvre la bouche pour poursuivre mais se laisse tomber assise par terre. La tête entre ses genoux, elle cherche de l’air, bouleversée. En une seconde, j’ai la main sur ma poignée pour la rejoindre, mais je ravale mon réflexe in extremis et choisis de lui foutre la paix. Derrière mon volant, je reste un simple spectateur.
— Espèce de connard, je l’entends maugréer par ma fenêtre entrouverte.
— Tu m’insultes parce que je t’ai percée à jour avec ta double vie. Affabulatrice !
— Je t’insulte parce que tu t’es jeté devant la voiture que j’occupais, triple débile ! Tu pouvais pas m’attendre sur le pas de la porte comme un être humain normal, quitte à me lancer un seau de javel à la figure ? Non ! Monsieur s’est dit qu’il allait faire irruption avec son marteau naze devant la putain de voiture dans laquelle je réussis enfin à monter sans vomir au bout de cent mètres !
Elle a beau être assise et sa tête atteindre tout juste la cuisse de son frère, son aura de colère surplombe entièrement son jumeau. Il serre son poing en se rendant certainement compte de ce qu’il a fait.
J’en profite pour scruter leur profil similaire. Hormis des traits plus masculins pour Warren et quelques centimètres en moins chez Juliet, ils se ressemblent énormément.
— OK, Juice. J’avoue, j’ai déconné. J’suis désolé. Viens là.
Il passe ses bras derrière les coudes de sa sœur et la tire vers lui. Dès qu’elle est assez proche, elle attrape le marteau toujours posé sur ma carrosserie et le lui enfonce si fort dans l’estomac qu’il tombe sur le cul.
Warren : 0 — Juliet : 1.
1. Beignet de merde !
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