Campus drivers Tome 4 - Love Machine
37 - Rafael
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Rafael
Depuis que j’ai ramené Juliet chez elle après que son frère l’a percée à jour, je n’arrête pas de me demander comment ça s’est passé pour elle ensuite. J’espérais un petit débriefing par texto, des signaux de fumée ou un pigeon voyageur, mais que dalle… Est-ce qu’elle s’est remise à m’en vouloir d’avoir parlé d’elle à mon boss ?
Au fur et à mesure que le temps défile, ma frustration grandit, et je me surprends à vérifier mon portable beaucoup plus souvent qu’avant. On est seulement jeudi, mais j’ai l’impression de ne plus avoir vu Juliet depuis un bail. Qu’elle puisse me manquer m’énerve profondément, et je m’oblige donc à ne rien envoyer le premier.
— Crocsy, t’es une vraie plaie, tu le sais ? je marmonne en marchant jusqu’à ma voiture.
J’ouvre la portière et me laisse tomber sur mon siège en soufflant.
— Excuse-moi, tu aurais l’heure ? me demande un étudiant en s’arrêtant devant ma fenêtre.
— Jeudi.
Quasiment deux jours sans nouvelles, bordel !
— L’heure, pas le jour, il rit nerveusement.
— Oh ! 15 h 20.
— Merci, bonne journée !
Je scrute mon portable sur son socle et ouvre l’appli Campus Drivers. Les étudiants qui ne sont pas partis à Cancún pour le Spring Break sont tous sur la Love Machine, ma parole. Je vais enchaîner ma troisième course d’affilée pour des matchs. À croire que le printemps qui approche émoustille tout ce petit monde ! Je t’en foutrais…
Je valide la réservation pour annoncer mon arrivée dans quinze minutes avant de basculer sur ma conversation avec Crocsy. Trente-six heures, j’en ai ma claque.
RAFAEL : Si tu as fait semblant de ne plus être fâchée contre
moi mais que tu l’es encore, je débarque chez toi en dévoilant à
tes parents que tu m’as mis enceint.
Pas de réponse immédiate, je ronge mon frein. Fierté foutue pour foutue…
RAFAEL : Si ton silence n’a rien à voir avec ça et que ton frère
t’a enfermée à la cave pour te punir de ton mensonge, tape 1.
RAFAEL : Si tout va bien et que tu es trop occupée à
t’empiffrer de tarte aux pommes pour me répondre, tape 2.
JULIET : Si j’ai subi l’interrogatoire de mes trois frères et sœur,
je tape quoi ?
Enfin !
RAFAEL : 3 ?
JULIET : OK, 3.
RAFAEL : Non, je veux dire, il y en a d’autres que Warren ?
JULIET : Eh oui… Une première paire de jumeaux.
Quoi ? Elle a mentionné sa sœur une fois, c’est vrai, mais pas l’existence d’un autre jumeau. Est-ce qu’il est aussi perché que le sien ? Ce n’est pas une info capitale, mais cette petite pièce de puzzle supplémentaire se rajoute au portrait de Juliet que je galère à façonner. Celui qui prend beaucoup de place dans mon esprit et dont les morceaux manquants m’obsèdent de plus en plus. Aucune date butoir n’a été fixée entre nous, mais j’agis comme si elle pouvait se volatiliser du jour au lendemain et me laisser au bord de la route avec mes questions. Putain, mais pourquoi j’y accorde autant d’importance, sérieux ?
RAFAEL : C’est dingue tout ce qu’il me reste encore à
apprendre sur toi, cachottière ! Donc tout est bien qui finit bien,
sinon ?
JULIET : Oui, oui.
RAFAEL : Ça veut dire que j’aurai plus besoin de te récupérer
à cent mètres de chez toi, dorénavant ? Je pourrai même sonner
à ta porte d’entrée ?
Je vois qu’elle est en train d’écrire sa réponse, mais le message tarde à apparaître, comme si elle hésitait, effaçait et recommençait. Sans raison, je me mets à craindre qu’elle modifie notre routine pour un motif qu’elle seule connaît.
JULIET : Je me tâte encore, je profite des vacances pour
réfléchir.
Réfléchir à quoi ?
RAFAEL : Tu me mets au chômage technique pendant les
vacances ? C’est une honte !
JULIET : J’ai la baraque pour moi toute seule jusqu’à lundi, ce
qui est un miracle. J’ai une dizaine de séries en retard à mater,
mes jambes à épiler, et je ne compte pas quitter ma chambre à
moins que ce soit une question de vie ou de mort.
RAFAEL : Lâcheuse !
JULIET : T’en as pas marre de me voir ?
Non.
RAFAEL : Si, tu as raison. Ton absence me permettra d’afficher
mon amour des équations au grand jour. C’est difficile de vivre
cette idylle cachée.
JULIET : C’est mort, pas moyen que tu retombes dans tes vices.
J’accepte de t’accorder quelques heures demain après-midi. Je
serai seule. Viens si t’as pas de clients.
Désolé, Luke, tu devras gérer l’appli en solo.
RAFAEL : Tu m’invites chez toi ? C’est tellement amicalement
magnifique, Crocsy.
JULIET : C’est strictement professionnel. On s’occupera du
troisième épisode de mon reportage.
RAFAEL : Le dernier avant Tampaaa !
JULIET : Ce correspondant vient de vous
bloquer.Cordialement.
RAFAEL : Je dois décoller pour aller chercher de nouveaux
tourtereaux, de toute façon. Cordialement.
JULIET : Est-ce que ça donne de bons résultats, cette
application de rencontre, au final ?
Pourquoi elle me demande ça ? J’aimerais lui répondre que non, que c’est tel que je l’avais annoncé — c’est-à-dire une grosse daube —, mais en réalité, Adam nous a communiqué des statistiques qui parlent d’elles-mêmes.
RAFAEL : Les gens s’aiment dans nos voitures…
JULIET : C’est toujours aussi dur à digérer, hein ?
RAFAEL : Tu n’imagines pas à quel point. Il faut que je
reprenne la route. À demain, Crocsy (j’espère que tu as cette
fameuse tarte aux pommes dont tu te vantes depuis des lustres).
Le GIF qu’elle m’envoie en réponse me fait rire, et je repars en mission de bien meilleure humeur. Même lorsque mes deux clients se roulent des pelles bruyantes sur ma banquette arrière, je garde la pêche. OK, admettons que l’idée de les abandonner dans les Everglades me soit tout de même passée par la tête.
*
* *
Lorsque mon doigt s’enfonce dans la sonnette de chez Juliet à 14 h 09, j’éprouve une sensation bizarre de me retrouver là, devant sa porte, à découvert. Derrière le battant, j’entends des pas dévaler un escalier.
— Salut, elle lance en ouvrant en grand.
— Sa…
Sa tenue aspire la fin de ma phrase, et mon âme au passage.
— Bon sang, j’avais oublié qu’elles étaient aussi laides, je lâche en même temps qu’une grimace.
Elle baisse les yeux sur ses Crocs puis les relève en affichant un sourire satisfait.
— Si cette vision est trop difficile à supporter, je comprendrai que tu veuilles déjà repartir. Ça m’a fait plaisir de te voir sept secondes, bye.
— Bien tenté, Crocsy.
Je la bouscule légèrement pour rentrer et l’entends soupirer derrière moi. Sous ses airs bravaches, j’entrevois sa gêne de me voir pénétrer dans son espace privé. Je n’aurais loupé ça pour rien au monde.
— Où est-ce que je m’installe ?
— Au fond du jardin, elle m’indique, pleine d’ironie, en rouvrant la porte.
Comment cette sympathie personnifiée a pu me manquer ?
— Laisse-moi deviner, je suis ton premier ami à mettre les pieds ici ?
— Ouais…
— Je sens mes chevilles gonfler, ça se voit ? je lui demande en tirant sur les jambes de mon jean pour le faire remonter.
— Elles sont déjà énormes.
— Logique, il en faut pour porter un tel homme.
— Le salon, elle grogne en enfonçant ses paumes dans ma poitrine pour me pousser en arrière.
Je pénètre dans la pièce en rigolant, m’allonge de tout mon long sur le canapé et croise les bras derrière ma tête.
— T’inquiète pas, je sais me fondre dans le décor, tu me remarqueras à peine.
Elle s’attarde un bref moment sur mon tee-shirt qui s’est relevé avant de revenir sur mes yeux.
— Tu bois un truc ?
— De l’eau, ce sera parfait, merci.
Alors qu’elle quitte la pièce, j’en profite pour observer ce qui m’entoure. Sur l’un des murs, une immense photo de famille accapare mon attention. Juliet doit avoir sept ou huit ans dessus, et c’est la seule qui ferme les paupières et tire la langue. Elle était mignonne avec ses tresses.
— Bouge.
De retour avec deux bouteilles d’eau et un ordinateur portable sous le bras, elle fait un mouvement de tête en direction de mes jambes pour que je lui laisse de la place. Elle est encore mignonne avec ses tresses.
Elle s’assied en tailleur à côté de moi et pose son PC entre ses cuisses. Sans attendre, elle lance les nombreuses vidéos que nous avons en stock, et nous débattons sur la meilleure façon de les compiler une bonne partie de l’après-midi.
Juliet est vraiment douée, et même s’il n’est pas complètement finalisé, ce troisième épisode est clairement mon préféré.
— Le résultat est dingue ! Tu viens de me rendre fan de moi-même, c’est dire ton talent ! je la félicite en étendant mon bras sur le dossier du canapé.
— Tu parles, t’étais déjà fan de toi, j’ai rien à voir là-dedans.
— Quelle modestie, Crocsy !
— Je suis étonnée que tu connaisses ce mot, elle feint de s’effarer.
Mon bras est toujours derrière elle. Je le décale juste assez pour qu’il retombe sur ses épaules et approche mon visage du sien en plissant les yeux. Elle arque un sourcil.
— Qu’est-ce que tu fabriques ?
— J’attends que tu te mettes à m’idolâtrer.
— On dirait que tu vas me rouler une pelle.
Je mate instinctivement sa bouche.
— C’est une technique qui fonctionnerait ? je susurre en remuant mes lèvres.
— Si tu poses la question, c’est mauvais signe. Ça induit que tu n’es pas sûr de tes performances.
— N’importe quoi, c’est de l’humilité.
— Je suis étonnée que tu connaisses ce mot, elle répète sur le même ton que tout à l’heure. Et on n’embrasse pas ses potes sur la bouche.
— À quelle époque vivait la personne qui a décrété ça ?
Devant nous, sur la table basse, son portable émet deux bips qui coupent cet échange qui devenait intéressant. Je ne suis pas d’une nature curieuse, mais mes yeux se posent automatiquement sur l’écran par réflexe. Le bandeau d’une notification est affiché, et même si mon attention ne dure qu’une maigre seconde, cela suffit à mon cerveau pour déchiffrer l’expéditeur. Attends, quoi ?
Juliet se penche pour l’attraper, alors que l’écran est redevenu noir. Elle pousse un petit soupir en déverrouillant son mobile, tandis qu’une ribambelle de questions fuse dans mon esprit.
Je repose mon bras sur le dossier et m’y adosse en cogitant. Mais que fout Juliet de retour sur la Love Machine ? Quand on a évoqué sa théorie fumeuse des semaines en arrière, elle n’avait pas l’air de vouloir se relancer là-dedans de sitôt. Quand bien même, j’aurais cru qu’elle m’en parlerait avant.
— À quoi tu penses ? elle me demande.
— Pourquoi ?
— Tu tires une drôle de tête.
Est-ce qu’elle a eu des rencards entre-temps ? Dans une autre voiture que la mienne ? Luke m’en aurait parlé, non ? Dans un sens, ça devrait me faire plaisir si tel était le cas, ça voudrait dire qu’elle va mieux et c’est ce que j’espère pour elle, non ? Si, bien sûr que si. Alors, pourquoi ce sentiment qu’on a pénétré sur mon territoire est si pesant, tout à coup ?
— Eh, oh ?
— Tu t’es remise sur la Love Machine ?
Ce n’est pas ce que je comptais dire, pas comme ça et pas maintenant, mais je suis tellement désagréablement surpris que c’est sorti tout seul.
— Non, mais te gêne surtout pas et mate mon téléphone !
— Je travaille en fonction des sonneries de mon appli ! Mon cerveau est matrixé pour réagir dès qu’une notif retentit, j’ai pas fait exprès.
Son portable bipe à nouveau, je lorgne instinctivement dessus. Putain, mec, arrête ça ! Elle me cogne le bras et fourre son smartphone sous un coussin.
— Pourquoi tu m’en as pas parlé ?
— Pourquoi ? J’aurais dû ? elle rétorque en fronçant les sourcils.
Elle se fout de moi ? Zen, Raf.
— Parce qu’entre potes, on peut se raconter ce genre de trucs. D’autant plus toi et moi. J’suis là pour te filer un coup de main en bagnole depuis le foirage monumental de ton premier rencard. C’est la moindre des choses de me tenir au courant de ce que tu entreprends.
J’ai débité tout ça sur un ton dur, à la hauteur du coup que ça m’a mis et que je n’ai pas vu venir. La Love Machine, merde !
Juliet se recule tout au bout du canapé et ramène ses genoux contre sa poitrine.
— La moindre des choses ? elle articule comme si je l’avais insultée.
— Tu sais très bien ce que je veux dire, ne prends pas ton air de chat sauvage qu’on essaie de domestiquer.
Je suis de mauvaise foi sur ce coup. J’admets que ma phrase est abusive. Si je continue sur ce terrain-là, Juliet va s’évaporer.
— J’ai réinstallé l’appli depuis deux jours ! elle se défend.
Bon, c’est récent.
— Laisse tomber, je me force à souffler. Finissons le montage. Je bosse ce soir et je dois repasser par ma chambre avant ça. Il va falloir que j’y aille bientôt.
Je prends sur moi pour calmer mes ardeurs et ne pas tout bousiller, mais c’est dur.
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