Campus drivers Tome 4 - Love Machine
51 - Juliet
51
Juliet
Je ne me souviens pas avoir traversé le salon ni m’être assise dans le fauteuil. Tout est embrouillé par les pics d’émotions qui viennent de se succéder. Je suis passée du plaisir à l’incompréhension, à la colère, à l’épouvante puis… plus rien. Un court-circuit. Une absence.
Face à mes parents, mes frères et ma sœur, je cligne des yeux comme si je venais de me réveiller dans une autre galaxie, après des années de sommeil.
— Juliet ? m’appelle ma mère.
Sa voix est lointaine, étouffée.
— Hum ?
J’ai l’impression d’être ivre, mon cerveau est sens dessus dessous, et mon cœur bat si vite que j’y vois trouble.
— Est-ce que c’est vrai ? demande mon père en tirant sur le col de sa chemise.
Ce n’est pas une véritable question, mais je devine qu’il est trop choqué pour dire autre chose.
— Owen a… commence Sonny avant de pincer ses lèvres entre ses doigts.
— Juliet ? insiste Dana, les joues humides.
Je les observe un à un et m’arrête plus longuement sur Warren. Le nez vers le sol, il remue la tête comme s’il était le seul à entendre de la musique. Je voudrais lui dire quelque chose, leur dire n’importe quoi à tous, mais ma mâchoire est scellée.
Je m’étais promis de ne jamais leur révéler la vérité sur cette nuit tragique. Pourtant, j’avais déjà imaginé cette scène. Parfois, j’avais besoin de me la jouer pour faire semblant de me libérer de ce mensonge, mais ça ne m’a pas préparée à la vivre pour de vrai.
Je suis encore ahurie d’avoir tout déballé à Rafael, brûlée par ce qu’il m’a jeté au visage et démoralisée par la disparition de cette Juliet floridienne à laquelle je croyais.
— Juliet, s’il te plaît, parle-nous, murmure ma mère d’une voix tremblotante.
Leur parler. C’est aussi ce que voulait Rafael, comme si ce seul silence couvrait tout ce que je peux leur dire chaque jour. Comme si cet unique secret me définissait tout entière et formait une barrière infranchissable, une plaque de verre entre le reste du monde et moi. Un bocal tout juste assez grand pour que je tienne assise dedans, dont je discerne les contours seulement à l’instant. Est-ce que j’ai envie d’être cette personne-là, prisonnière ? Je n’en sais encore rien, mais maintenant que ma famille a découvert le pot aux roses et que je retrouve mes facultés, autant plonger.
Je m’entends alors tout leur expliquer, d’une voix aussi familière qu’étrangère. La voix de cette fille de Portland, qui n’a finalement jamais disparu malgré mes efforts. Chaque mot que je prononce la libère un peu plus, et le poids sur mes épaules s’allège. Il n’y a pas assez de place pour nous deux.
Cinq paires d’yeux écarquillés se braquent sur mon visage tandis que je dévoile absolument tout. Au point où j’en suis, je ne leur épargne rien. Je suis entraînée par mes mots, poussée en avant par des maux qui trouvent enfin une faille dans laquelle se faufiler.
— Quand j’ai émergé du coma, vous aviez déjà tous conçu votre propre version des événements. Je n’ai eu ni la force ni le courage de vous contredire, je conclus, essoufflée.
— Le courage ? tique Sonny.
— Owen est mort à cause de moi.
Le dire à voix haute ne sonne pas le glas que j’avais imaginé. Comment une pensée peut-elle être mille fois plus percutante quand on la tait ?
— C’est n’importe quoi ! se révolte Warren. Pourquoi tu dis une chose pareille ? Owen est mort parce qu’il a volontairement quitté la route !
Il saute sur ses pieds et tourne autour du sofa en inspirant et expirant.
— Mais enfin, Juliet, sanglote ma sœur, des millions de gens se séparent sans que ça ne finisse en tragédie. Ce n’est pas ta faute.
— Une tragédie ? crie Warren. On appelle ça une tentative de meurtre, chez moi.
Il s’accroche au dossier du canapé et pousse un râle déchirant qui me laisse pantoise. Sa nervosité se branche sur la même fréquence que la mienne, et je ressens la tempête qui rugit sous son crâne.
Mon père se lève, pose ses fesses sur l’accoudoir de mon fauteuil et croise ses mains tremblantes sur ses cuisses. La dernière fois que je l’ai vu si marqué, c’était à mon réveil à l’hôpital.
— Tu te souviens de Ruth ? il me demande.
— Ta collègue de travail à Portland ?
— Oui. Tu te rappelles ce qu’elle a vécu avec son mari ?
— Évidemment.
Il la battait, et nous l’avions accueillie chez nous quelques jours, le temps qu’elle organise son déménagement. Pourquoi il reparle d’elle ?
— Tu penses qu’elle méritait ce qu’il lui faisait ? Que c’était sa façon de se comporter qui justifiait les coups qu’elle recevait ? Que c’était sa faute à elle ?
— Bien sûr que non ! Elle…
Je referme la bouche en comprenant le parallèle que vient de faire mon père.
— Ce n’est pas la même chose, papa… je bafouille en remuant sur mon siège.
— C’est une autre histoire, oui, mais tu saisis où je veux en venir ? T’y es pour rien, mon petit oiseau. Tu n’as absolument rien fait qui puisse justifier ce qu’Owen a commis.
Mes yeux se remplissent de larmes. L’admettre est compliqué. Partager les torts, c’est plus facile pour donner du sens aux actes qui n’en ont pas. Et puis j’ai l’impression de minimiser la mort d’Owen en acceptant de n’être qu’une victime. Une part de moi le déteste pour ce qu’il a fait, mais une autre est triste pour lui malgré tout.
— Je ne voulais pas qu’il meure, je pleure.
— Alors que lui, oui ! siffle mon jumeau, qui s’est remis à faire les cent pas.
— Warren, du calme, chuchote ma mère.
— Si je n’avais rien dit, il serait encore en vie.
Mon père pose son bras sur mes épaules pour me ramener contre son flanc.
— Et toi, tu serais quoi ? Tu serais qui ?
Une Juliet complaisante, fabriquée, muselée et… malheureuse. Un peu comme celle de Miami, me souffle une petite voix.
— Il n’aurait pas dû mourir si jeune, pas pour ça. Mais ce qu’il a fait n’est pas normal, Juliet, poursuit mon père en contrôlant ses intonations.
Contre le mien, son corps est dur comme la pierre. J’admire sa maîtrise.
— Ses actes sont injustifiables et ils ne t’appartiennent pas. Ce n’est pas en te changeant toi que tu changeras les autres ou ce qu’ils peuvent faire. Que tu aies seize ou quarante ans, tu ne dois pas accepter de travestir qui tu es pour te modeler à ce qu’un individu attend. Tu dois être toi-même. Certains voudront plus, d’autres moins, parfois quelques concessions seront nécessaires, bien sûr, mais tant que tu respectes celle que tu es au fond de toi, tu agiras toujours de la bonne façon. Votre histoire aurait dû connaître une tout autre fin, mais tu ne peux pas te reprocher d’avoir souhaité rompre avec lui. Ces conséquences, c’est Owen qui les a choisies.
En un battement de cils, je me retrouve attirée sur le canapé, entourée des miens. Mon visage est inondé de larmes, je me sens comme une marionnette dont les fils auraient été sectionnés. Maintenant que j’ai vidé ce sac si lourd, mes muscles sont à bout de forces. Tout le monde est dans le même état, d’ailleurs. Et si ça me fait mal parce que je voulais les protéger de ça, être étreinte au milieu de ma famille soigne ma plus grande plaie. Il y a encore beaucoup de choses sur lesquelles je dois travailler, mais je ne suis plus seule à porter mon fardeau.
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