Campus drivers Tome 4 - Love Machine
3 - Juliet
3
Juliet
Ce double-rideau est vraiment affreux. Je me le dis chaque matin en ouvrant les yeux, et pourtant, il est encore pendu là, à me narguer. Il faut que je m’occupe d’en acheter un nouveau, mais les jours se succèdent et rien ne change. Comme le reste.
Je suis réveillée depuis près d’une demi-heure, clouée à mon matelas. Aujourd’hui n’est pas une bonne journée, je le sens au fond de mon estomac noué. Je crois que je vais glander sous ma couette, à m’empiffrer de bonbons français que j’ai commandés sur Amazon. Trois semaines à patienter avant qu’on me les livre enfin hier. C’est le signe que je ne dois pas sortir de chez moi et sécher la fac.
— Debout, double maléfique !
La voix de mon frère jumeau, qui fait irruption dans ma chambre, me provoque un grognement rauque.
— Ne m’insulte pas ! il s’exclame.
— J’ai rien dit !
— Je sais reconnaître tes râles injuriants. J’suis sûr que c’est ancré en moi depuis les neuf mois qu’on a passés dans le ventre de maman. Ça résonne comme un lointain souvenir traumatisant.
— Justement, on a déjà partagé de longs moments de proximité. Pourquoi tu me laisserais pas tranquille, maintenant ?
— Parce que j’ai développé une dépendance à ta présence, pardi.
— Va-t’en, je dors.
— Tu es réveillée.
— Faux. Je suis somnambule. Si tu continues à me parler, tu risques de me tuer.
— Ferme-la et lève-toi, sinon on va arriver en retard.
— T’es déjà prêt, t’as qu’à partir devant.
— Primo : je vois d’ici que tu n’as pas l’intention de bouger tes fesses de ce pieu et je mets mon veto. Deuzio : je n’ai pas envie de marcher seul jusqu’au campus. Marcher tout court me casse les pieds dans tous les sens du terme ! C’est une activité physique dangereuse, un type est mort en marchant avant-hier.
Warren Monroe : la flemme incarnée.
— Alors passe ton permis, je lâche en bâillant.
— Pour quoi faire, puisque t’as le tien ?
— Tu penses réellement que je te servirai de chauffeur toute ta vie ?
— Évidemment ! Bon, il faudrait déjà que tu acceptes de conduire à nouveau, pour ça… Mais je ne perds pas espoir.
Il me jauge avec cet air insupportable, qui s’accentue à mesure que mon accident de voiture recule dans le calendrier.
— C’est le deal des jumeaux, il poursuit sur un ton plus léger. On doit tout diviser par deux !
— Rappelle-moi ce que tu prends à ton compte ?
— J’ai de l’humour pour deux, un corps de rêve pour deux, un pénis pour deux.
— Je n’ai pas besoin de pénis.
— Tu dis ça parce que tu n’en as jamais eu.
— Disparais au lieu de raconter n’importe quoi !
— Allez, Juliet, je ne sortirai pas de cette pièce tant que tu n’auras pas quitté ton lit. Je passerai la journée entière posté ici, à te dévisager en mangeant les petites peaux de mes lèvres. Je ferai ce bruit insupportable avec ma bouche en inspirant lentement à intervalles réguliers.
Il ne rigole pas.
— Oh ! Bon sang, ça va, j’me lève !
Je remue pour me défaire du drap qui s’enroule invariablement autour de moi chaque nuit.
— Il faut vraiment que je te filme quand tu dors pour comprendre comment tu parviens à te saucissonner comme ça. C’est surnaturel ! ricane mon frère.
Je redouble d’efforts et réussis à extraire un genou, qui envoie valdinguer quelque chose par terre. Je penche la tête sur le côté pour voir de quoi il s’agit avant de braquer des iris menaçants sur Warren.
— Pas touche, j’articule en tâchant de me libérer. Pas t…
Évidemment, il se rue sur mon bullet journal avec une expression victorieuse sur le visage.
Toujours coincée dans mon drap, je me propulse au sol en espérant écraser mon carnet sous mon corps. Malheureusement, Warren l’attrape avant que j’y parvienne, et je m’affale à plat ventre par terre pour rien.
— C’est quoi, ce bruit ? s’inquiète notre frère aîné en apparaissant sur le pas de la porte. Est-ce qu’une armoire est tombée ?
— C’est Juliet, répond mon jumeau en donnant un coup de menton vers moi.
— Comment est-ce qu’elle se débrouille pour s’entortiller comme ça ?
— Mystère !
— Et si tu me filais un coup de main au lieu de me regarder, Sonny ? je râle.
— C’est son bullet que tu tiens ? il lance à Warren sans tenir compte de ma remarque.
— Ouais. Je l’ai intercepté avant qu’elle ne s’échoue dessus.
— Cool !
— Dana ! je crie pour équilibrer les choses. Dana !
Le quatrième membre de la fratrie Monroe daigne se pointer au bout du septième appel à l’aide. Heureusement que je ne suis pas en danger !
— Il se passe quoi ?
— Ils font de moi leur victime, je scande en désignant les garçons du menton.
Dana me détaille en grimaçant et croise les bras sur sa poitrine.
— Tu me déçois, Juliet… C’est comme ça que tu mets en application mes conseils pour être le membre dominant du binôme ?
— Attends, tu te fais passer pour la dominante de nous deux ? s’exclame Sonny en la fusillant du regard.
— Je le suis. Je faisais 300 grammes de plus que toi à la naissance. La nature a décidé.
— La nature a juste décidé que tu serais plus grasse que moi !
— Entre nous, en tout cas, c’est limpide. C’est moi le leader, intervient Warren en me souriant.
Deux paires de jumeaux, nés à deux ans d’intervalle, réunis sous le même toit. Une angoisse !
— Regarde comme ils sont adorables, tous ensemble, s’émerveille ma mère en calant sa joue contre le bras de mon père.
Je n’ai même pas entendu nos parents arriver. Non, mais c’est pas vrai ! J’ai souhaité une journée tranquille et je me coltine une assemblée familiale dans ma chambre !
— C’est vous qui avez enroulé Juliet comme ça ? les interroge notre père.
Enfin quelqu’un qui se soucie de moi.
— C’est super bien fait, il ajoute, impressionné.
— Papa ! je râle en fronçant les sourcils.
— Eh non… On y est pour rien, rigole Warren. Je ne comprends même pas comment elle y arrive toute seule, je ne risque pas de le reproduire !
— Elle bougeait déjà énormément dans mon ventre, précise ma mère.
— Sortez de ma chambre ! je feule en me tortillant.
— Le petit-déjeuner est servi. Dépêchez-vous avant d’être à la bourre, conclut papa en disparaissant dans le couloir, entraînant sa femme avec lui.
Je parviens enfin à me dégager et saute sur mes pieds.
— Donne-moi ça, Warren, je reviens à la charge en montrant mon bullet journal du doigt.
Il fait mine de me le tendre mais le ramène illico sous son nez et l’ouvre à la page du jour.
— Survivre au deuxième semestre de fac ? il lit en arquant un sourcil. T’as rien trouvé de plus positif ?
— Chacun ses résolutions. Est-ce que je juge les tiennes ? Je t’ai entendu dire à maman que tu prévoyais de te mettre au sport. Nous savons pourtant tous que ça n’arrivera jamais, et on se passe de te le faire remarquer, j’assène sur un timbre faussement moralisateur.
Il m’adresse un coup d’œil désabusé et poursuit sa lecture. S’il n’y a aucun secret inavouable à l’intérieur, mes petites notes de nouvelle année ne le regardent pas.
— Bon, il est temps.
Il échange une œillade entendue avec Sonny et Dana, et tous trois viennent s’asseoir sur mon lit. Debout face à eux, je me renfrogne.
— Quoi ?
— Tu ne peux pas continuer comme ça, débute Warren.
— Ça dure depuis trop longtemps, enchaîne Sonny.
— On se fait du souci pour toi, termine Dana.
— Qu’est-ce qui vous prend ? je souffle en me balançant d’un pied sur l’autre.
C’est la première fois qu’ils se comportent comme ça depuis…
— Je vais bien !
— Hein, hein ! Tu vas peut-être mieux mais tu ne vas pas bien, réplique ma sœur. Ça fait deux ans, et…
— Je n’ai pas envie de reparler de ça ! je la coupe en durcissant le ton.
— D’accord. Alors, parlons de toi.
— Vous êtes sérieux ? C’est le jour de la reprise, il n’est pas encore 8 heures du matin, et vous voulez qu’on parle de moi ?
— On veut juste que tu te remettes en piste, balance Warren. T’as aucune vie sociale !
— C’est faux. Je me suis fait une amie !
— Ouais… Tory. Une amie bizarre que tu ne fréquentes même pas en dehors du campus. Et puis, ce n’est pas ce que j’ai en tête.
— Il faut que tu sortes avec un mec ! précise Dana.
Hein ?
— Voilà, approuvent mes deux frangins.
— Ou une fille, d’ailleurs. Enfin, quelqu’un, quoi.
Je me pince la joue pour vérifier que je ne suis pas en plein cauchemar.
— Je n’ai pas besoin de rencontrer qui que ce soit.
— Je t’assure que si. Tu m’angoisses, grimace Sonny.
— Un grand frère n’est pas censé empêcher sa petite sœur de sortir avec des garçons ?
— Je t’empêcherai de le revoir si c’est un connard.
— Oubliez cette idée, je lâche d’un ton tranchant. Je préfère attendre une petite dizaine d’années, histoire d’être sûre de…
Je m’interromps avant d’en dire trop. De ne pas me planter encore.
— …de ne pas souffrir encore, je termine à la place.
— Dis pas ça. Ce qu’il s’est passé avec Owen est…
Ma grimace fait taire Warren. Entendre ce prénom me tourmente toujours, même deux ans après.
— Une douloureuse exception, complète ma sœur en pesant ses mots.
Qu’est-ce qu’ils en savent ? Ils ne connaissent que la moitié de l’histoire.
— C’est toujours non. Je ne m’en sens pas capable.
— De quoi exactement ? s’enquiert ma sœur.
Faire les bons choix. Me comporter de la bonne manière.
— La liste est longue… Rencontrer quelqu’un, m’attacher à lui, monter dans une foutue voiture… Autant se l’avouer de suite : personne ne voudrait se traîner un boulet pareil. Résultat : mieux vaut pour tout le monde attendre une décennie.
Dana me dévisage en cogitant puis s’empare de son portable et fait glisser son index dessus à toute vitesse.
— J’ai exactement ce qu’il te faut ! J’ai vu une publication passer sur Instagram qui va solutionner tout ça !
Elle oriente alors l’écran vers moi en souriant.
— La Love Machine collabore avec les Campus Drivers à partir d’aujourd’hui !
— Waouh… je m’enthousiasme faussement. C’est quoi, la Love Machine ?
— Non, mais Juliet ! Tu vis dans quel monde, sans déconner ? T’es sûre que tu vas à la fac depuis septembre ?
— Étant donné que vous êtes tous les trois dans la même fac, tu sais que oui.
Les jumeaux Monroe sont tous inscrits à FIU. Warren et moi en première année, Dana et Sonny en troisième. Impossible de leur échapper. Je l’écoute me faire un topo sur ce site de rencontre réservé aux étudiants tout en réfléchissant à la meilleure manière de quitter cette pièce sans être poursuivie pour finir ligotée sur une chaise. Mes frères et sœur ont l’air résolus à prendre ma vie en main. Super année en perspective !
— C’est parfait pour toi ! insiste Warren. Un rencard dans une bagnole, tu vas pouvoir régler deux problèmes en un !
Bien sûr, c’est aussi simple que ça ! Mon cœur bat vite et ma jauge d’agressivité flirte dangereusement avec le sommet.
— Vous vous rendez compte de ce que vous me demandez ? Bien sûr que non, j’assène sèchement. Aucun de vous n’en a la moindre idée. Alors merci pour vos conseils matinaux, mais foutez-moi la paix.
Je me retourne vers ma penderie et en sors des fringues avec hargne, me retenant de hurler dans ce sweat violet que je ne porte jamais. Qu’ils s’occupent de leurs affaires !
— Vous pouvez me laisser ? J’aimerais m’habiller pour aller en cours, rencontrer un mec et me faire sauter à l’arrière d’un pick-up entre midi et deux.
— C’est exactement le souhait que j’ai fait pour la nouvelle année, réplique mon jumeau en me rejoignant.
Il m’enlace et m’étouffe contre lui.
— Moi, j’ai souhaité que tu chopes le ver solitaire le plus énorme jamais répertorié. Prions ensemble pour que tout ça soit exaucé ! je rétorque comme je peux, en manquant d’air.
Le reste du trio infernal quitte mon lit et se joint à ce câlin suffocant.
— C’est gênant, là…
Ils me libèrent et reculent enfin vers la sortie.
— Réfléchis-y, Juliet, souffle Sonny en repoussant une mèche derrière mon oreille. Je sais qu’on n’était pas dans cette voiture avec toi, mais on a vécu ça à tes côtés. On te connaît comme personne et on t’aime plus que n’importe qui. On essaie juste de t’aider à redevenir toi-même.
Toujours la même rengaine. Mais il parvient à me faire culpabiliser de les avoir envoyés bouler.
— Peut-être que cette fille n’existe plus, je murmure.
Et ce n’est pas plus mal, quand on voit ce qui s’est passé.
— Je suis un scientifique, il me faut des preuves lorsqu’on me présente une théorie. Et qui dit preuves dit expériences.
— Et ton brillant cerveau n’a rien dégoté de mieux qu’une inscription sur un site de rencontre en voiture ? je contre en levant les yeux au ciel. Tu trouves pas que c’est too much ?
— Warren avait proposé une lobotomie. Tu devrais me remercier de veiller sur toi.
— Fais un tour sur l’appli, insiste Dana. Je viens de t’envoyer le lien. Comme je te parraine, ta première course romantique est gratuite !
— Depuis quand t’as besoin d’un site de rencontre, toi ? je m’étonne.
Ma sœur a toujours eu un succès fou avec les garçons.
— On ne sait jamais, j’voudrais pas passer à côté de quelqu’un. Tu me connais, j’ai les yeux partout ! Et cette collab avec les Campus Drivers est top ! C’est ultra encadré, au moindre pépin le gars te sort du pétrin.
— Quand Dana fait des rimes, c’est toujours bon signe, approuve Sonny.
— J’vais y réfléchir, OK ? je capitule devant leurs prunelles brillantes.
— Tu dis pas ça pour te débarrasser de nous ? demande Warren tout en me sondant du regard.
— Comme si ça suffisait…
— Fais-nous confiance, se réjouit Sonny. On est la Team Monroe !
— Bouya Bouya ! s’égosillent les deux autres.
— À taaable ! hurle ma mère depuis le rez-de-chaussée.
Tout le monde s’évapore aussitôt. Je m’empresse de m’habiller, craignant de les voir rappliquer.
Je sais qu’ils pensent bien faire. J’ai de la chance d’avoir une fratrie aimante et j’ai très envie de croire que les choses peuvent se régler aussi facilement pour moi.
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