Campus drivers Tome 4 - Love Machine
38 - Rafael
38
Rafael
Je reprends l’ordinateur pour me concentrer sur autre chose que cette Love Machine qui aura ma peau, mais Juliet s’agite sur le sofa en mâchonnant son ongle.
— Je te l’aurais dit. Je pensais pas que ça t’intéresserait autant, à vrai dire.
Je ferme les yeux en poussant un soupir bruyant.
— Tu m’as détaillé une foutue tarte aux pommes pendant une demi-journée. Ta jauge d’intérêt est bizarrement construite.
— Oh ! Ça va !
— Qu’est-ce qui s’est passé pour que tu te relances subitement là-dedans ?
Elle se racle la gorge en grattant le tissu du canapé.
— Mes frères et ma sœur m’ont persuadée de retenter ma chance.
Évidemment.
— Mais t’en as envie ?
Je la vois hésiter.
— Bien sûr.
Il lui a fallu quatre secondes pour répondre, c’est louche.
— T’es pas très convaincante.
— C’est un bon moyen de rencontrer des étudiants.
— Tu déconnes ? Aller à des fêtes, voilà un bon moyen de faire des rencontres.
— Je ne reçois pas d’invitation.
— On n’est pas à l’école primaire, Crocsy. Les gens ne vont pas t’envoyer un carton d’invitation pour leur anniversaire. Il suffit de jeter un coup d’œil sur les réseaux et de se pointer avec un pack de bières.
— J’ai pas l’âge pour acheter de l’alcool, elle contre pour avoir le dernier mot.
— T’as réponse à tout quand tu ne veux pas lâcher le morceau ?
— Tu vois, moi aussi, j’ai un don inné.
— Ou une malédiction, ouais. Et je te rappelle que je t’ai invitée à venir manger chez moi !
— Tu… C’est différent.
— Ah bon ?
— Je ne compte pas sortir avec l’une de tes tantes ni avec tes collègues chauffeurs.
— J’ai deux cousins ! je réplique sans réfléchir.
Elle lève les yeux au ciel en secouant la tête.
— T’en fais toute une histoire parce que t’as pris cette appli en grippe pour je ne sais quelle raison. J’ai seulement réactivé mon compte, en plus. Je n’ai accepté aucun des rendez-vous qu’on m’a proposés, pour l’instant.
— T’en as déjà reçu plusieurs ?
J’ai vraiment rien vu venir !
Mon intonation effarée la pique au vif.
— Qu’est-ce qu’il y a de si extraordinaire à ça ? elle rétorque vivement.
— Ce n’est pas…
— Apparemment, ça te semble impensable que je puisse attirer l’attention d’un étudiant. Mais figure-toi qu’en quarante-huit heures, j’ai potentiellement quatre âmes sœurs !
…ce que je sous-entendais. Mais elle m’a coupé la parole avant que j’arrive au bout de ma phrase. Quatre ?
— Waouh ! La magie du match ! j’ironise. Si c’est un programme informatique qui te le dit, je meurs d’impatience de voir ça. C’est une occasion en or de te soûler avec mon aversion pour la Love Machine et de te donner mon avis en direct. J’adore de plus en plus être ton ami.
J’ai involontairement insisté sur les deux derniers mots. Mais pourquoi je réagis de cette manière ? Je me mets une gifle mentale pour arrêter de me comporter comme un abruti vexé.
— T’as pas intérêt à faire ça ! Ce n’est pas un jeu, Rafael… elle murmure d’une voix tendue.
— Je plaisantais, je me sens obligé de préciser.
Oui, je suis même mort de rire intérieurement.
— Tu n’as pas idée de…
Elle rattrape la fin de sa phrase et se tourne vers la fenêtre.
— De ? je tente sans grand espoir.
— Rien.
Bien sûr. Encore et toujours ce « rien » qui commence à me peser sur l’estomac.
— Je plaisantais, d’accord ? je me force à articuler de nouveau. Ça m’a surpris, c’est tout. Mais promis, je serai le chauffeur le plus inexistant de tes rencards. Tu ne te rendras même pas compte que je suis là.
— Ce ne sera peut-être pas toi au volant, si ? C’est pas aléatoire ?
Même pas en rêve.
— Je m’arrangerai avec les gars pour qu’ils redirigent tes courses sur moi.
Sa grimace me hérisse.
— Il va bien falloir que je monte dans d’autres voitures à un moment donné.
Même pas en rêve ! Cette pensée intempestive me surprend moi-même. Deuxième gifle mentale. À ce rythme, je vais en venir aux mains avec moi-même.
— Ils ne sont pas au courant de ta peur, je trouve ça risqué.
— Justement, j’ai bien réfléchi depuis mardi soir, et tu peux leur en parler, tout compte fait.
Je repose l’ordinateur si brusquement sur la table basse que Juliet tressaute.
— Quoi ? Mais pourquoi ?
C’est notre truc à tous les deux, qu’est-ce qui lui prend subitement ?
— T’avais raison, j’ai juste eu un accident qui m’a déclenché la peur de remonter en voiture. Rien qui nécessite que ce soit un tel secret.
Ses paroles ressemblent à une récitation apprise par cœur. Ce sont mes mots, mais sortis de leur contexte !
— On en reparlera, je dois filer.
Elle ouvre la bouche, mais je suis déjà debout et trace vers la porte d’entrée. Ma mauvaise humeur est de retour, démultipliée par un coefficient bien trop grand pour rester ici.
— Merci pour l’épisode, on le finira plus tard. On se voit à la rentrée, profite bien de ta tranquillité.
— T’es en colère contre moi à cause de ça ? elle me lance depuis l’encadrement.
Je m’immobilise sur la dernière marche du perron et me mords la langue.
— Non, pas du tout. Je suis à la bourre, rien de plus. C’est top pour toi. Et pour moi. Je suis officiellement le meilleur chauffeur du campus grâce à toi. Je vais pouvoir me vanter auprès de mes potes, maintenant, je suis refait.
— Oh ! Félicitations.
— Merci, je souffle en me retournant.
J’étire ma bouche en un sourire forcé, elle ne mérite pas que je me montre si désagréable.
— À mardi, Crocsy.
— Bye, Ra.
Elle disparaît à l’intérieur de chez elle, et mes lèvres redeviennent un trait crispé.
Une fois à bord de ma voiture, je scrute le pommeau du levier de vitesse en me rejouant cette conversation inattendue. Imaginer Juliet monter dans une autre caisse me gave, mais qu’elle utilise cette Love Machine… Hérésie !
Son brusque changement me fout sens dessus dessous. L’énigme qu’elle représente provoque chez moi des états d’âme qui ne me ressemblent pas. Merde, je prends trop à cœur la vie de cette fille, c’est en train de me jouer des tours. Dans quoi je me suis fourré avec elle ?
Je repars sur le campus en chopant une course au passage, histoire de me changer les idées. En théorie. Ma cliente est aussi une étudiante de première année, comme Juliet, à l’énorme différence près qu’elle me déballe un tiers de sa vie en six minutes après que j’ai prononcé un simple « ça roule ? ».
Quand je débarque dans ma chambre, j’espère la trouver vide, mais Luke est déjà rentré. Assis par terre, il regarde des vidéos sur son portable en buvant une boisson protéinée.
— Mate ce furoncle de la mort, Torres !
— J’te jure, Lucky, je souhaite jour et nuit qu’il t’en pousse un au milieu de la tronche. Ça te fera passer l’envie de visionner ces putains de vidéos dégueulasses.
— Ouh ! Pas content Rafael !
Il coupe son téléphone et le balance sur son lit.
— Tu m’as lâché tout l’aprèm et tu reviens d’une humeur de chien, t’abuses !
Je dépose mes affaires sur mon bureau et place mes paumes dessus en regardant par la fenêtre.
— Mauvaise journée ?
Je ne comprends pas Juliet. Ses actions n’ont pas de sens. Elle ne laisse aucun espace à personne dans sa vie, et la voilà qui se relance sur cette application de rencontre à la con. Pour quoi faire, putain ? Elle ne voit pas combien c’est incohérent de…
— Mauvaise journée ? insiste Luke en se calant à côté de moi.
— Ça va.
Le soupir de mon pote ramène mes yeux sur lui. Je me plains de Juliet mais je ne vaux pas mieux la plupart du temps.
— C’est juste Juliet qui… Elle me les brise ! Je te jure, Lucky, elle me rend cinglé.
— OK… J’étais pas prêt à t’entendre me répondre. Donne-moi dix secondes pour relancer mon processeur.
Il me tourne le dos, se frotte le visage, se file deux petites claques et se repositionne face à moi.
— Commence par poser le contexte. C’est quoi, votre délire, à tous les deux ? Vous flirtez ou un truc comme ça ?
— Rien à voir.
— Pardon, j’oubliais que Rafael Torres ne flirte pas avec les filles. T’as une armoire remplie de Post-it pour me rafraîchir la mémoire. D’ailleurs, j’en ai pas vu de nouveaux depuis un petit moment, t’as des problèmes d’érection ?
— Ferme-la, je marmonne en m’asseyant pour retirer ma prothèse. Je suis à fond ces derniers temps, j’ai juste pas de place dans mon agenda.
— Pathétique, il tousse. Continue, t’es de mauvais poil à cause d’elle parce que…
— Elle s’est inscrite sur la Love Machine !
— Oh ! C’est pour ça ? Pourquoi ça te soûle ?
— Parce que c’est de la merde !
— T’es jaloux ?
— Carrément pas, ça n’a aucun rapport.
À vrai dire, ce que je ressens se rapproche un peu de la jalousie, mais pas pour les raisons auxquelles il pense. Si elle ne me dévoile déjà pas grand-chose, qu’est-ce qu’elle veut raconter à ces abrutis d’étudiants célibataires ? Je suis sûr que la plupart cherchent seulement à coucher, en plus !
— Elle n’a rien à faire là-dedans, c’est tout. Ça ne lui ressemble pas.
— Donc vous êtes de simples amis ?
— Ouais…
— T’as pas l’air sûr.
— « Simple » n’est pas le terme le plus adapté. Elle est hyper fermée, c’est difficile de la cerner. Elle ne me parle de presque rien, c’est frustrant.
Luke se redresse en écarquillant les yeux.
— Aurais-tu rencontré ton alter ego ? il s’exclame.
Le buñuelo de Divina se met à flotter dans mon esprit, je le balaie en secouant la tête.
— Tu te rends compte que tu es exactement comme ça, toi aussi ? il insiste en pointant son doigt vers moi.
Bien sûr, c’est ce qui me plaisait chez elle au début. Mais à la longue, ça devient énervant de rester bloqué sur le pas de sa porte.
— Pas du tout.
Luke grimace en se bouchant le nez, attrape son déodorant qui traîne sur sa table de nuit et m’en vaporise dessus.
— Arrête !
— Tu pues la mauvaise foi, Torres ! Crois-moi, on se connaît depuis plusieurs mois, et neuf fois sur dix, je me dis que de nous deux, je suis le seul à te considérer comme mon ami. Demande à Dallas et Andy, je suis persuadé qu’ils seront d’accord avec moi.
J’ai conscience que je ne suis pas un mec très expansif, mais les propos de Luke me désarçonnent.
— J’ai ma façon de fonctionner, mais vous savez que j’vous considère comme mes potes, je souffle, mal à l’aise.
— C’est le plus beau jour de ma vie, il rigole. Maintenant que c’est avoué, tu vas me raconter comment t’as perdu ta jambe pour sceller notre amitié ?
Quel petit connard.
— D’accord…
— Vraiment ?
— Je pense que c’est le bon moment, oui.
Je mets ma tête entre mes mains et prends une longue inspiration.
— Alors voilà, j’étais en vacances en Thaïlande, j’ai voulu m’offrir une fish pédicure, et ça a mal tourné. Des petits poissons cannibales m’ont bouffé jusqu’au genou.
Je reçois sa balle de base-ball sur le front.
— T’es chiant, mec.
— Ça fait du bien de se confier, je raille.
— Si je suis ton raisonnement, Juliet aussi a sa manière de fonctionner. Alors j’espère que tu vas bien galérer avec elle. Tu le mérites, quand je vois comment tu me traites.
— C’est pas comparable. À vrai dire, c’est assez difficile de coller une étiquette sur la relation que j’ai avec elle. J’ai décrété qu’on était amis sans attaches, donc en théorie, je…
— Stop ! Des quoi ?
— Des amis sans attaches.
— Genre des sex-friends mais sans sexe ? il me coupe, sidéré. T’es con ou quoi ? Y’a vraiment que toi pour avoir une idée pareille, sérieux. Tu sais ce que Lewis dirait ? C’est une honte. Des sex-friends sans sexe, j’aurai tout entendu !
C’est quoi, cet exemple ? Ce parallèle génère une drôle d’idée dans mon esprit. Une idée complètement inappropriée. Ça ressemblerait à quoi de coucher avec Juliet ? Un enchaînement d’images s’affiche sur mon écran mental, dans lequel elle…
— La Terre à Torres ! crie Luke en mettant ses mains autour de sa bouche. T’es parti vers quelle planète ? Celle des « bonnes amies » ? il raille en mimant des guillemets.
Je cligne des yeux et secoue la tête.
— Je suis son chauffeur particulier parce qu’elle flippe en voiture.
J’ai débité cet aveu d’un seul coup, pour changer de sujet. Pendant une seconde, j’ai l’impression de la trahir, puis je me souviens qu’elle m’a autorisé à partager cette information pas plus tard que tout à l’heure.
— Elle a eu un accident il y a deux ans et elle n’était plus jamais remontée dans une caisse jusqu’à début janvier. Elle a tenté avec moi, le courant est passé, et depuis, je la conduis régulièrement pour qu’elle soigne sa peur.
Le dévoiler me tord les boyaux.
— Tu fais ça depuis presque deux mois et tu m’en parles maintenant ? il s’étonne.
— Elle m’avait demandé de rien di…
— Deux mois ! Merde, Raf, je suis ému de tes progrès ! Il t’en a fallu autant rien que pour me lâcher ton numéro de téléphone, c’est un pas de géant !
— Tout ça pour dire que je me sens responsable d’elle, et que la voir essayer de trouver un mec via la Love Machine aussi rapidement, c’est… n’importe quoi. Elle est pas prête.
Il croise les bras et me scrute.
— T’es sûr que c’est la raison de cette réaction pour le moins surprenante venant de toi ?
— Oui.
Pas moyen de lui avouer que je n’ai pas envie de la partager avec qui que ce soit.
— Je vais me doucher, ça va me détendre.
Aidé de mes béquilles, je claudique jusqu’à la salle de bains, me défais de mes fringues et me glisse sous l’eau. Je monte la température pour que la chaleur fasse disparaître mes tensions. Je dois me débarrasser de cette mauvaise énergie. Ce n’est pas moi, je ne suis pas comme ça, et Juliet a le droit de faire ce que bon lui semble.
— Une sex-friend sans sexe, j’entends Luke répéter d’une voix effarée derrière la porte.
Oh bon sang !
— Tu vas la fermer ? je crie.
— Avoue que ça te donne des idées ! il braille en retour. Franchement, vu ce que tu me décris de votre amitié, vous êtes plus à ça près. Et ça te détendrait !
Maintenant qu’il a épinglé ce mot dans mon esprit, mon idiot de cerveau y réfléchit. Ça craint, putain ! L’envie de me rapprocher suffisamment de Juliet pour qu’elle s’ouvre davantage prend une tournure charnelle dont je devrais avoir honte.
— Baisse la température au max, me conseille Luke, comme s’il avait lu dans mes pensées.
L’eau soudain glacée ne résout pas tout. Quelque chose en moi est toujours en ébullition, mais c’est trop profond pour y accéder.
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