Campus drivers Tome 4 - Love Machine

C. S. Quill · Chapitre 30 sur 63

Pages du PDF

Campus drivers Tome 4 - Love Machine

29 - Juliet

29

 

 

Juliet

 

Il est affreusement tôt pour que je me retrouve hors de chez moi, les bras enroulés autour de mes flancs, à marcher rapidement dans la fraîcheur de février.

Il fait encore nuit, j’ai donc pu sortir par la grande porte. Aucune chance que Warren soit debout à une heure si matinale un dimanche.

Je remonte la bretelle de mon sac à dos, dans lequel Fran et Rosetta sont rangées, en inspirant et expirant. J’ai beau avoir été percée à jour jeudi soir au Lot 11 et avoir passé un excellent moment à rider avec Rafael, je suis fébrile à l’idée de réitérer aujourd’hui.

Pour une raison inconnue, qu’il soit au courant de ma passion me rend presque timide. J’ai accepté les clauses de cette amitié particulière avec le sentiment d’en maîtriser la direction, mais quelque chose me souffle que le seul qui tient la route dans cette histoire, c’est Raf. Il est tellement plus sûr de lui que moi, et il commence à connaître un peu trop de trucs sur moi. J’ai peur qu’il pousse la Juliet du passé à réémerger, et ça m’oblige à combattre un paquet de petits soldats intérieurs qui montent la garde devant la forteresse dans laquelle j’ai choisi de m’installer. Surtout quand, au détour d’une conversation, il évoque mon accident. En étant amie avec lui, j’oscille entre le confort d’avoir une vie plus agréable et la crainte de tout faire foirer.

Comme pour couvrir mes pensées, le bruit d’un moteur vrombit au bout de la rue. Je tourne la tête et aperçois la voiture orange devenue aussi familière que son chauffeur.

Raf se gare à l’endroit habituel. Je le rejoins, ouvre la portière et m’assieds sur le siège passager.

— Bien dormi ? il m’accueille d’une voix plus calme que d’habitude.

Ses cheveux sont désordonnés, il a l’air crevé.

— Vu la marque d’oreiller qui traverse ta joue, ma réponse sera la même que la tienne : pas suffisamment.

— Hier soir, c’était mon tour de faire la sortie des bars pour ramener les étudiants à bon port. Et ensuite, j’ai mis un temps fou à trouver le sommeil.

Il est bizarre ce matin ou c’est moi qui suis mal réveillée ?

— Y’a un souci ? je me renseigne.

Il tourne la tête vers moi, me regarde deux secondes, avant de baisser les yeux.

— Tu m’as plongé dans une réalité alternative, Crocsy. Maintenant, chaque fois que je ferme les paupières, je te revois faire tes pirouettes surnaturelles tout en me demandant quel affreux talent tu caches encore.

— Aucun, c’est le seul et unique, je ris.

— Et j’en reviens toujours pas que tu sois pote avec ma cousine ! il s’exclame alors en quittant le bord du trottoir.

— Pote, pote… C’est seulement la deuxième fois que je la voyais, et tu me connais.

Il me jette une œillade furtive et se tape le front.

— Bien sûr ! Où avais-je la tête ? Il faut au moins quatorze rencontres avant que Juliet n’accepte de signer une charte d’amitié.

— J’ai encore rien signé avec toi, donc…

— Ttt-ttt-ttt, toi et moi, c’est différent. On est liés par le pacte sacré du « on se fout la paix mutuellement ». T’as déjà oublié ?

— Non, je m’en souviens parfaitement.

J’aime ce concept, c’est d’ailleurs grâce à lui qu’il m’a eue. Pourtant, là, alors qu’il l’énonce de sa voix encore rauque et endormie, ça sonne un peu tristement. Comme une résignation qui devrait m’enchanter. Pas me procurer le sentiment d’être clouée sur son siège telle une poupée inanimée.

— Par contre, j’te préviens, Crocsy, il y a une règle indéfectible : t’as pas intérêt à accepter l’invitation de Georgia à venir manger chez nous un mercredi sans avoir accepté la mienne avant.

— C’est promis, je pouffe.

Il y tient, décidément ! Pour l’instant, nous ne nous sommes vus qu’en tête à tête. Les deux seules exceptions, soit les moments que nous avons passés au parc d’attractions et au Lot 11, étaient le fruit du hasard. Accepter d’entrer dans son cercle m’effraie encore. Je me le suis interdit quand… j’ai provoqué cet accident. C’est ma faute si Owen… Je ne supporterai pas de commettre la même erreur une deuxième fois, mais je ne peux pas non plus rester isolée indéfiniment. Monter dans la voiture de Rafael, le considérer comme plus qu’un simple chauffeur, il y a un but derrière tout ça, et si je l’oublie, je m’oublie aussi.

— J’ai pris une Thermos de café, il m’indique en manœuvrant pour se garer.

— Et moi des cookies. C’est ma mère qui les a confectionnés, et mon père n’a pas participé. On ne risque pas de mourir prématurément.

— Par curiosité, tu as écopé des gènes de qui ? J’te demande ça dans le cas où tu m’offrirais un truc à bouffer un de ces quatre.

— Pour la cuisine, ceux de ma mère, et pour le reste…

— OK, on peut donc estimer que j’connais déjà M’sieur Monroe.

Je m’apprête à lui poser des questions sur ses parents, mais il reprend la parole.

— Au fait, comment tu te sens en voiture ? il s’enquiert sur un timbre étrange en pianotant sur son volant.

— Hum. Mieux…

Beaucoup mieux, même.

— Tu te sens en confiance quand je conduis ?

— Euh… oui. Pourquoi tu me demandes ça aujourd’hui ?

— Parfois, je flippe d’oublier pourquoi tu t’assieds presque tous les jours dans ma bagnole. Je m’assure juste que je respecte ce que tu attends de moi.

À vrai dire, je l’oublie aussi, la plupart du temps.

— Te tords pas le cerveau, Rrraaa, ta conduite est parfaite, je le rassure avec sincérité. Et on se voit pas pour ça, ce matin. Enfin, pas tout à fait. Enfin si, mais…

Ses doigts cessent de tapoter son volant, et il relâche un long sifflement.

— Youhou ! Ce qu’il a pas fallu manigancer pour que tu clames ma perfection ! Encore un peu et je laissais couler une petite larme pour te pousser à l’admettre.

— Tu te paies ma tête ? j’articule, prise de court.

— Non, j’opère juste un récap matinal avec la version upgradée de ma copine Crocsy, il réplique avec un clin d’œil. Y’a vraiment pas une autre surprise à ton propos que tu gardes dans ta poche ?

Une bonne, non…

— Tu en connais déjà beaucoup trop sur moi, je marmonne.

— Chouette ! C’est allé super vite entre nous, je suis trop fort.

— Quel tocard !

Il se gare, coupe le moteur et se tourne entièrement vers moi. Sans un son, sa bouche forme un mot.

— Non, j’articule sans bruit à mon tour.

Il recommence.

— Non, ça n’inclut pas que je vienne à Tampa avec toi, j’annonce à voix haute cette fois.

— D’accord.

Il sort de la voiture sans se départir de son rictus espiègle. Pendant qu’il ouvre son coffre pour récupérer son équipement, j’enfile mes meilleures amies et mes protections, le cœur battant. Puis je sors à mon tour, bascule mon sac sur mon dos et referme la portière. Let’s go.

Je roule doucement jusqu’à l’arrière, où Rafael est occupé à sangler ses coudières.

— Une compétition de skate, ça implique un tas de skateurs réunis dans un périmètre réduit. Impossible à supporter ! j’en remets une couche.

Ses épaules tressautent sous l’effet d’un rire étouffé. OK, c’est quasiment mon seul argument pour me défiler.

— Tu as perdu toute crédibilité depuis que t’as grimpé sur ma Krooked, Crocsy. Admets que tu exagères. C’est pas grave, ça arrive à un tas de gens bien de se remettre en question et d’accepter leurs erreurs de jugement.

— J’étais faible psychologiquement et en hypoglycémie ce jour-là, je me justifie.

Je tourne sur moi-même et m’immobilise en posant une main sur ma hanche.

— Je n’ai pas changé d’avis sur tes congénères, j’argue.

— Oh ! Allez ! L’ambiance sera cool, et on aura même le temps de faire un tour en ville. Je suis sûr qu’ils font les meilleures tartes aux pommes des États-Unis, là-bas.

— Tu crois pouvoir m’amadouer avec une pâtisserie ?

— En général, avec les filles c’est ça ou un massage. Voire les deux, si elles sont particulièrement dures en affaire.

— Je suis un peu trop d’accord avec toi sur ce coup, j’adore qu’on me masse les pieds. Mais c’est toujours non. Je trouve que c’est un peu tôt pour passer un week-end entier avec toi. Imagine que je sois insupportable et que tu décides de m’abandonner là-bas, je serais obligée de rentrer à pied.

— Il y a beaucoup trop de pieds dans cette conversation, tu cherches à me mettre mal à l’aise ?

— Oui, dès que j’en ai l’opportunité, je saute à pieds joints dedans. J’adore, j’y prends un pied d’enfer et j’espère que ça te fait une belle jambe.

Le coin de sa bouche se relève, marquant une fossette sur sa joue.

— Tu t’inquiètes pour que dalle, Crocsy. Je suis déjà au courant que t’es insupportable. Je t’invite à Tampa en toute connaissance de cause.

— Oh ! Une invitation ? Mais ça change tout si mes dépenses sont couvertes !

— N’exagère pas.

— Dommage, j’étais à cinq doigts de pied de flancher. Repose-moi la question quand tu accepteras de m’entretenir.

— Tu es avec moi, un dimanche matin, avant même que le soleil ne se lève, et tu m’as apporté des cookies. Si c’est pas le gage d’une amitié solide, ça…

— C’est pour obtenir une bonne note à un devoir important pour mes études. Et je n’ai jamais dit que je partagerais mes cookies.

Il referme le hayon de son coffre et se poste face à moi. Sans rien dire, ses doigts saisissent les lanières encore ouvertes de mon casque.

— J’aime te voir lutter contre l’évidence, il murmure en rivant ses yeux aux miens.

Cette phrase se faufile dans mes oreilles, s’insinue dans mon esprit et atteint une zone assoupie de mon cerveau. Si assoupie qu’elle doit forcément se cogner dans la table de nuit et se vautrer sur le tapis pour me pousser à donner un double sens à ces propos.

Clic. Le bruit du clip qui claque sous mon menton me ramène à la réalité.

— Allons-y, vilaine fille, sinon le soleil va se lever avant qu’on atteigne le point de vue et tu devras revenir demain matin.

— Le dernier arrivé a un gage ! je crie alors en l’abandonnant.

Je prends de la vitesse puis zigzague en étendant mes bras. J’adore ce que je ressens quand Fran et Rosetta me portent, et l’aube, qui pointe tout là-bas, me procure une paix agréable. Je dessine de grands « s » sur le sol. Un « s » comme sérénité, sourire et… satané skateur, qui me coupe la route et place un heelflip sans effort. Sans m’en rendre compte, je ralentis pour apprécier le spectacle. Raf est comme moi quand il monte sur sa planche. Ailleurs, mais plus présent que jamais.

— Prépare-toi pour ton gage, Crocsy ! il tonne avant de disparaître de ma vue.

— Merde !

Je fonce, mais l’écart est trop grand. Il est accoudé sur une table d’orientation quand je le rattrape.

— Loser, il fanfaronne en posant sa Thermos de café sur la table. Tu veux connaître ton gage maintenant ou tu préfères que ça soit une surprise ?

Pourquoi j’ai balancé cette histoire de gage, bon sang ?

— Maintenant, je marmonne en me débarrassant de mon sac à dos.

Je dispose la boîte pleine de cookies entre nous et fais signe à Rafael de me servir un café.

— Ça commence par « mer » et ça se termine par « credi soir ». Je choisis lequel, t’es coincée, fin de la partie, il annonce en me tendant un gobelet.

C’est ça, son gage ?

— Je m’attendais à Tampa.

— C’était tentant. Je serais content que tu viennes, parce que tes remarques sont toujours utiles et que se déplacer avec une journaliste, ça claque, mais pas question de te forcer à aller là-bas. Je préfère avoir le bonheur de te voir flancher toute seule.

Ce type me fatigue.

— Tu te rappelles quand j’avais dit que l’air de Miami avait le goût du pamplemousse ? je lui demande.

— C’est marqué au fer dans mon esprit.

— Tu trouves pas que l’atmosphère a subitement la saveur de ta défaite à venir ?

— Aucune idée, j’y ai jamais goûté, il argue avec cette assurance qu’il me sert bien trop souvent.

— Tu vas adorer.

— Crocsy… C’est toi qui vas adorer ce premier repas chez moi. Je viens d’avoir un flash, et ça y est, j’ai choisi la date de ta venue.

— C’est quand ?

— Pour qui tu me prends ? Si je te donne cette info, tu seras capable de construire la meilleure excuse possible pour y échapper. Je te le dirai deux heures avant.

— Je t’éviterai chaque mercredi jusqu’à la fin de ma vie, je réplique.

Je m’amuse beaucoup à lui tenir tête, ce serait dommage de lui avouer maintenant qu’une part de moi viendra presque avec plaisir.

Il avale une dernière gorgée de café en souriant au-dessus de son gobelet, déplie sa perche à selfie et me l’envoie. J’y fixe mon portable pour lancer cette troisième session de tournage.

On a déjà filmé plusieurs séquences. En y ajoutant celle-ci, nous aurons toute la matière nécessaire pour entamer le montage des épisodes. J’ai hâte de voir le résultat.

Rafael s’élance, je le suis aussitôt, et le mobilier urbain devient notre terrain de jeu. C’est tellement plus pratique de le filmer en roulant moi aussi ! Ça me demande d’être plus vigilante que d’habitude, mais la vidéo va dépoter.

Comme si nous roulions ensemble depuis des lustres, nos mouvements se coordonnent sans que nous devions communiquer. Ma timidité passée, ça me fait un bien fou d’agir sans décortiquer chacune de mes actions, chacun de mes mots. Finalement, c’est la continuité de ce qui nous relie, Rafael et moi. C’est facile, ça roule tout seul, je n’ai pas besoin de parler ni de m’inquiéter qu’il appuie sur le mauvais détonateur. Et puis il apprécie cette Juliet remastérisée, donc mon expérimentation s’avère positive.

OceanofPDF.com