Campus drivers Tome 4 - Love Machine
6 - Rafael
6
Rafael
Après quatre pulvérisations, pas de réaction inquiétante en vue. Dommage, c’était une excuse parfaite pour me tirer.
— Je t’en prie, installe-toi, Clarissa.
Elle ouvre la portière arrière et s’assied pile derrière moi. Je compte jusqu’à cinq et me lance.
— BonjouretbienvenuedanslaLoveMachine, je débite d’une traite.
— Comment ?
Fait chier.
— Bienvenue, je me contente de répéter avec un sourire accueillant alors qu’elle me scrute dans le rétro.
— Merci. Je suis un peu stressée, c’est la première fois que je m’inscris sur un site de rencontre, j’espère que ça va bien se passer !
Elle n’a pas l’air aussi flippée qu’elle le dit, plutôt impatiente de découvrir sa proie. Faudrait me payer cher pour participer à ce genre de délire.
— Comment se sont déroulées les autres rencontres ? elle s’enquiert avec intérêt.
— Aucune idée, tu ouvres le bal, en ce qui me concerne. Mais Luke m’a dit que ça s’était super bien passé de son côté, si ça peut te rassurer.
Son profil se matérialise au milieu des deux sièges avant. J’en ai la chair de poule.
— Luke Winchester ? Le lanceur de l’équipe des Panthers ?
— Lui-même, je valide en me décalant un peu sur la gauche pour m’éloigner de son souffle.
— Oh ! Je n’étais pas au courant qu’il était chauffeur, elle répond sur un ton pensif. C’est bon à savoir.
— Désolé, il n’est pas inscrit sur la Love Machine.
— Pourquoi ? Il est en couple ?
J’hésite une demi-seconde.
— Pas du tout ! La voie est libre !
Je suis certain qu’il vient de gagner une nouvelle cliente régulière, voire une groupie envahissante. Après tout, il a demandé des conseils à Donovan pour obtenir une armée de fans, ils ont même débattu sur le meilleur surnom à leur donner, alors je lui rends service. Je suis un monstre. La seule chose qui pourrait le sauver, c’est que l’amour la foudroie ce soir et la détourne de lui. Cela dit, les minutes s’égrènent, et son rencard se fait attendre. Luke, ton avenir se joue en cet instant, mec ! Elle s’agite à l’arrière, l’atmosphère est pesante, je me sens forcé de meubler.
— Tu étudies quoi ?
— L’hôtellerie.
— Et ça te plaît ?
— Beaucoup. En plus, j’adore Miami ! Je suis passionnée d’alligators et j’aime trop les lamantins !
Vivants ou morts ? Je regrette immédiatement d’avoir enclenché la conversation, qui s’éternise neuf minutes sur ce sujet. Heureusement, un dénommé Thomas se pointe enfin, et je n’existe ni pour l’un ni pour l’autre. Apparemment, lui aussi voue un culte aux crocodiles.
Je chante fort dans ma tête pour couvrir leurs bavardages et la musique que Clarissa a choisie pour le trajet.
Un aller-retour plus tard, j’ai rempli ma première mission. Survivre. La quiétude revient dans ma voiture et dans mon esprit.
— Bon, le premier rencard est passé, je me dis à moi-même.
Luke avait raison, c’était pas si terrible, dans sa globalité. Le détail le plus emmerdant, c’est ce cœur en moumoute qui monopolise mon champ de vision, et la playlist hors de mon contrôle.
Le trajet a été plutôt rapide, le verre que mes deux clients ont bu ensemble aussi, je me sens d’attaque pour un deuxième round. J’ouvre notre appli pour découvrir la course à venir. Une certaine Juliet@ doit se faire courtiser par Lebron_boss. Ça me tire un souffle railleur que je ravale par pur professionnalisme. Qui suis-je pour juger ? Je roule, on me paie, ces deux-là peuvent bien faire ce qui leur plaît tant qu’ils ne relancent pas le sujet de la faune floridienne.
Je valide le point de rencontre convenu pour envoyer une notification aux tourtereaux et me remets en route. Seul, je fais cracher mes amplis avec un morceau qui me plaît.
À deux cents mètres de l’arrivée, je coupe le son et me gare le long du trottoir. J’ai à peine fini ma manœuvre qu’un mec se présente devant la vitre passager.
— Salut ! il envoie alors que je fais descendre le carreau, penché sur le siège passager.
Il a tout donné avec sa chemise repassée et boutonnée jusqu’en haut.
— Lebron ?
— Ouais ! J’peux m’installer ?
Il est ponctuel et pressé.
— Bien sûr, vas-y.
Comme si je pouvais lui dire de rester dehors…
Il se glisse sur la banquette, pile derrière moi. Qu’est-ce qu’ils ont tous à vouloir autant de proximité avec l’arrière de mon crâne ? Il se lance dans une conversation ambitieuse, je participe sobrement par des « ouais », des « ah oui ? » ou des « grave ». Les mains arrimées à mon volant, je supporte sa voix au timbre haut, qui agresse mon système nerveux. Mon regain de motivation s’est déjà fait la malle, je me répète en boucle que ce n’est pas si horrible et que je vais m’y faire. Allez, Juliet, magne-toi !
— Elle est en retard, non ? il me demande en se penchant entre les sièges.
Son souffle chaud contre mon oreille me file des fourmis dans le cuir chevelu.
— Ouais.
— J’espère qu’elle ne va pas me mettre un lapin, j’ai bien aimé son profil. J’ai préparé plein de sujets de conversation, comme ça, pas de risque de blanc. Les filles aiment les hommes bavards, t’es pas d’accord ?
Il s’adresse à moi comme si j’étais son foutu coach censé le rassurer. J’ai pas signé pour participer à ça. Je conduis, un point c’est tout.
— Grave.
— Tu veux voir sa photo ? il persiste, comme si nous avions noué un lien privilégié en six minutes.
Je lève les yeux au ciel et mords l’intérieur de ma joue. Je commence à espérer que cette nana ne se pointe jamais.
— Il m’est interdit de voir à quoi vous ressemblez avant votre arrivée, je réplique sur un ton faussement formel. Ça fait partie des règles.
— Ah bon ? Pourquoi ?
— Pour éviter que j’aie un coup de foudre et que je fasse échouer toute l’entreprise.
— Tu te paies ma tête ?
Il n’est pas sûr. Il est bon public, je suis chaud pour étirer la blague, mais à mon grand dam, la tant attendue promise fait sa divine apparition devant mon capot. Elle vient de traverser la rue et s’est figée à trois pas de mon pare-chocs comme un animal effrayé. Un sursaut de bonté me donnerait presque envie de lui crier « fuis ! ». Lebron est d’un chiant… Je culpabilise légèrement.
— La voilà ! il se réjouit en posant ses mains sur mes épaules.
Je hais Adam, Lane, Lewis et Donovan. Luke, Amy, Andy et Dallas aussi. La totalité des Campus Drivers, en somme. Tout ça, c’est de leur faute.
— Elle m’a l’air aussi mignonne que sur sa photo !
Le soleil derrière elle m’empêche de la voir en détail. Je ne discerne que le haut de son corps, qui monte et descend frénétiquement. Elle a dû courir pour être autant essoufflée. Dans mon dos, Lebron aussi hyperventile subitement en la voyant contourner la voiture. Je l’entends bouger sur le cuir, inspirer vivement par le nez et se parler à lui-même à toute vitesse.
— C’est le moment d’assurer, mec. Tu t’es échauffé tout l’après-midi.
Je ne veux pas savoir comment.
— Elle entre, tu souris et tu lui demandes comment elle va, si elle n’a pas trop froid et si elle a faim.
S’il largue tout ça en guise d’introduction, je ne donne pas cher de sa peau.
— L’entrée en matière, c’est la base de la réussite, il persévère.
OK… Quel beau programme. Il s’interrompt tout à coup et inspire fort.
— Merde, tu crois que j’aurais dû acheter des fleurs ?
Oui, une gerbe funéraire pour ma mort prématurée.
— T’as pas de fleurs ? j’articule sur un ton scandalisé. Le gars juste avant toi est venu avec un bouquet de roses gigantesque. La nana avait les larmes aux yeux, j’ai assisté à la naissance d’une relation magnifique. C’était très émouvant.
Mon karma se chargera de me faire payer mes railleries, mais c’était trop tentant. Finalement, y’a moyen de s’amuser un peu grâce à ce partenariat.
— Je vais me rattraper, je vais…
Il n’a pas le temps de terminer sa phrase, la portière s’ouvre, et celle sur qui reposent tous ses espoirs… reste droite comme un « i » sur le trottoir. Je baisse la tête pour comprendre ce qu’elle fabrique. Elle avance, recule puis, alors que je m’attends presque à la voir filer en courant, elle se jette sur la banquette. De mieux en mieux !
— Bonsoir. Désolée, je suis à la bourre, y’a un chien bizarre qui m’a suivie, j’ai essayé de le semer, je me suis perdue et…
À bout de souffle, elle se tait pour respirer. C’est la pire excuse que j’aie jamais entendue pour justifier un retard.
— Bienvenue dans la Lo…
— Comment tu vas ? s’empresse de lui demander Lebron en me coupant la parole.
À ton avis, mon pote ? Pas besoin de me tourner vers elle, son reflet dans mon rétro est criant.
— Euh… Bien.
Mensonge ! Elle est blême et crispée. Encore un peu et du sang va lui couler des yeux, du nez et des oreilles. J’ai crié victoire trop vite avec Clarissa et Thomas, cette course-là défie toutes mes prédictions.
— Ça va ! il répond aussi sec sans se rendre compte qu’elle ne lui a pas renvoyé la question.
Je pince les lèvres pour réprimer un rire.
— Est-ce que tu pourrais la fermer ? je demande.
— Qui ça, moi ? réagit Lebron.
Si seulement !
— Je parle de la portière de mademoiselle.
Elle cligne des yeux et les fait remonter le long de son bras, jusqu’à ses doigts fermement accrochés à la poignée. Après une interminable attente, elle se résout à tirer sur celle-ci. Elle la fait bouger centimètre par centimètre, comme si elle scellait son destin dans ma bagnole.
Après qu’elle a clipsé sa ceinture, j’enclenche le moteur et braque le volant pour m’insérer sur la route. Qu’on en finisse le plus vite possible !
Soucieux de meubler, Lebron se jette à corps perdu dans ce qui ressemble à un énième monologue insupportable. Je lorgne malgré moi le visage anxieux de sa voisine. Sa main gauche est encore cramponnée à la portière, ses iris sont scotchés à la route, sa mâchoire est contractée et son front est couvert de sueur. Soit elle se retient de l’étrangler pour qu’il la boucle, soit…
— Arrlavture, elle éructe d’une voix bizarre.
— Comment ?
— Arrête la voiture, elle répète en insistant sur chaque mot comme si sa vie en dépendait.
Je ne me fais pas prier et immobilise ma caisse devant le parking d’un
Taco Bell 1.
— Y’a un problème ? s’inquiète Lebron en se penchant vers elle.
Elle s’y prend à deux fois pour ouvrir le loquet, s’échappe de l’habitacle bien plus vite qu’elle n’y est entrée et, trois secondes plus tard, se courbe au-dessus d’un buisson avec l’élégance d’une sortie de soirée arrosée.
— Qu’est-ce qu’elle fait ? il s’étonne.
— Elle se cueille un bouquet de marguerites ? je blague. Je t’avais dit pour les fleurs, c’est bête.
Il s’approche un peu plus en fronçant les sourcils. Il est con ou quoi ?
— Elle gerbe, Lebron, je me sens obligé de l’éclairer.
— Tu crois ?
OK, il est con. Et on dirait que son entrée en matière a foiré sur toute la ligne.
1. Chaîne de fast-food.
OceanofPDF.com