Campus drivers Tome 4 - Love Machine

C. S. Quill · Chapitre 24 sur 63

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Campus drivers Tome 4 - Love Machine

23 - Juliet

23

 

 

Juliet

 

D’une flexion de coude, Rafael me ramène contre lui, passe un bras derrière mes épaules et pose sa paume contre ma tête. C’est bizarre, mais je suis trop lasse pour lui demander ce qui lui prend ou m’échapper.

— Tu as tort, je l’entends répéter deux fois. Et tu rêves si tu imagines une seconde que je t’autoriserai à abandonner.

— Qu’est-ce que ça peut te foutre ?

— D’abord, j’ai pas envie que Tory m’envoie les cavaliers de l’Apocalypse. Ensuite…

Il prend une pause, suivie d’une grande inspiration.

— Ensuite, je connais cette impression de ne plus être capable de rien, de se réveiller un jour en ayant perdu une part de soi-même. De se sentir bancal, d’être obsédé par ses erreurs…

Entre les lignes, je saisis qu’il évoque sa jambe et je suis sidérée par la justesse de ses mots et l’écho qu’ils ont en moi. Pour la première fois depuis que j’ai aperçu sa prothèse, je nous découvre un point commun. Il comprend… Plus encore, ça instille du courage dans mes veines et calme le pic d’angoisse qui vient de me traverser.

— C’est vachement bien tout ce que tu fais, il continue. Si tu cales maintenant, ce sera plus difficile de redémarrer, et tu vas le regretter. C’est normal que tu te sois sentie mal, ça signifie que tu réagis.

Je renifle et hausse les épaules.

— T’as besoin que je te rafraîchisse la mémoire sur la Juliet du mois dernier qui a vomi dans les buissons d’un MacDonald’s ? il me taquine.

— C’était un Taco Bell, je marmonne contre son pull.

Sa poitrine tressaute sous son rire, qui devient communicatif.

— Tu montes en voiture presque tous les jours, maintenant. Tu es trop dure avec toi-même et trop négative, Crocsy. Lâche prise.

— Tu ne me connais pas, je réponds en me reculant.

Je sens le souffle de son soupir sur mon visage. C’est vrai que je me suis améliorée ces dernières semaines, mais je n’arrive pas à me faire confiance sur la durée.

— Effectivement, il admet sur un ton jovial. Par contre, je connais une recette miraculeuse pour les coups de déprime.

— Une tarte aux pommes ? je bredouille en rivant mon regard au sien.

— Elle t’obsède, ma parole ! Non, sauter sur ma board et rider jusqu’à ce que je tombe de fatigue.

Moi aussi, Fran et Rosetta m’empêchent de ressasser trop longtemps. Avec mes Impala aux pieds, les mauvaises ondes se dissipent dans mon esprit.

— Bouge pas, je vais chercher quelque chose.

Raf court vers sa voiture, ouvre son coffre pour en extraire sa planche et revient vers moi avec le sourire du mec qui est enfin parvenu à ses fins.

— Monte, il décrète en la déposant à terre.

Dans n’importe quelle autre circonstance, je lui aurais ri au nez. Pourtant, face à sa détermination à me réconforter, je ne peux pas lui faire ça. Je le soûle autant que possible avec sa discipline par pure solidarité envers Fran, Rosetta et leur grande communauté à roulettes. Pour aujourd’hui, je suis prête à faire une exception en considérant une planche de skate comme le cousin éloigné relou de la famille. On le tolère pendant un repas par an, et c’est largement suffisant.

J’essuie mes joues d’un revers de manche et pose un premier pied sur le

grip 1.

— Je vois des petites étoiles danser devant mes yeux, s’émerveille Rafael. C’est un miracle ! Attends, il faut que je vérifie si ma jambe n’a pas repoussé.

— Tu pensais que j’allais dire non ? je fais semblant de m’étonner tandis qu’il tire sur son pantalon.

— Sans détour.

— Je commence à te cerner, Rafael Torres. Je m’économise de longues tentatives de persuasion de ta part. Autant te montrer tout de suite que ta Krooked et moi, on ne vivra jamais aucune histoire ensemble.

— Je suis têtu aussi, Crocsy.

Je pose mon second pied sur la planche et cherche mon équilibre en répartissant mon poids sur mes jambes. Trahison, disgrâce, j’entends le Roi Lion chanter dans ma tête.

— Je préfère te prévenir, la dernière fois que je suis montée sur un skate, je devais avoir onze ans et j’ai fini avec un bras dans le plâtre pendant cinq semaines.

— Tu flippes pas d’une nouvelle chute ?

Intérieurement, je ricane. S’il voyait ma façon de patiner, il ne poserait pas cette question.

— Non.

— Mais tu flippes d’un nouvel accident de voiture…

Ses mots me tombent sur l’estomac. Ce sont deux choses diamétralement différentes, mais je comprends que ça l’interpelle.

— Ça n’a aucun rapport.

— T’es certaine de ça ?

— Eh, oh ! La séance de psy s’est conclue il y a trois minutes.

— OK, OK. Donne-moi tes mains, c’est plus sûr.

Je pose mes paumes sur les siennes et enroule mes doigts autour de ses poignets. Je n’avais pas remarqué combien ses mains sont grandes.

Alors que je suis debout sur sa planche, face à lui, nous sommes à taille égale. Son regard au même niveau que le mien m’épingle quelques secondes.

— Je suis pas censée être dans l’autre sens ? je le questionne avec mordant.

— On va d’abord travailler ta stabilité. Gaine ton corps pour éviter que ton buste parte d’un côté et tes jambes de l’autre, il m’avise avec sérieux.

— Tu parles en connaissance de cause ?

— Ne commence pas, il rigole en s’approchant un peu plus de moi. En tout cas, je remarque que la magie opère déjà. Tes prunelles ont repris ce petit éclat de tueuse.

Il raffermit sa prise autour de mes poignets et fait légèrement osciller la planche de gauche à droite.

— Prête ?

— À me faire traîner sur cinquante mètres pour que tu me foutes la paix ensuite ? La réponse est oui.

— Qui sait ? Peut-être que tu vas y prendre goût ?

— Ne me dis pas que tu nourris de grandes ambitions pour moi…

— J’ai deux objectifs en tête pour toi, depuis que je te connais : te faire aimer le skate et les maths.

Ses paroles me font l’effet d’un coup de bélier sur mes remparts.

— Pourquoi ?

Qu’est-ce qui le pousse à être aussi investi avec moi ? Je repose les pieds au sol et tire sur mes bras pour qu’il me relâche.

— Ouh là… J’ai prononcé les deux mots maudits dans la même phrase, c’est ça ?

— Pourquoi tu fais ça ?

— Sois plus claire, je comprends pas.

— Est-ce que tu agis de la même manière avec tous les étudiants qui montent dans ta voiture ?

— Non, pour l’unique raison qu’à ce jour, tu es la seule à me mettre dans cette situation.

— Mais je ne t’en demande pas autant…

— C’est quoi, ton problème, Juliet ? Explique-moi ce qui te pousse à te méfier des gens à ce point ? C’est si inconcevable qu’on puisse juste vouloir être sympa avec toi ?

— Je n’ai pas envie que ces gens dont tu parles puissent penser qu’on est amis.

Voilà, c’est dit.

— Développe encore, je capte toujours pas.

— Je ne veux pas d’amis. Pas pour l’instant, en tout cas.

— Et Tory ?

— Tory et son sixième sens aiguisé ont perçu mes limites. Elle a compris que je suis en phase de test avec elle.

— Personne n’a envie d’être solitaire à ce point. Qui t’a trahie pour que ton jugement soit aussi tranché ?

Moi. Owen n’était qu’un dommage collatéral. Ce ne sont pas des autres dont je me méfie, mais de moi.

— Je refuse que l’on compte sur moi, je déclare pour la première fois à voix haute. Quand tu noues un lien avec quelqu’un, tu prends le risque de devenir sa béquille, et je m’en sens pas capable.

Ce ne sont pas des paroles en l’air. Peu importe que Rafael ne comprenne pas, il me faut du temps pour être certaine de ne pas retomber dans mes travers. D’ailleurs, sans surprise, il me jauge étrangement.

— Tu as le droit de penser que ça fait de moi une égoïste, mais franchement, je ne suis pas apte à proposer mieux à l’heure actuelle.

— Ce n’est pas ce que je pense. Mais je m’interroge sur ton inscription à la Love Machine. Tu ne veux pas de potes, mais un petit copain, ça passe ?

— J’ai jamais dit que je cherchais l’homme de ma vie ! j’objecte, pleine de certitudes.

— Et t’es pas non plus forcée de chercher les meilleurs amis, il contre.

— La Love Machine était une idée de ma sœur… C’est une manière comme une autre de mettre en application mes nouveaux principes.

— Donc ces pauvres étudiants sont tes cobayes ? il résume avec un effroi feint. Quels sont les nouveaux principes dont tu parles ?

— Traîner avec quelqu’un sans être investie.

C’est trop dangereux.

— Prendre du bon temps sans occuper une place trop importante dans la vie de l’autre, je continue. Dire seulement ce qu’on a envie de dire, s’octroyer le droit de ne pas répondre, être quelqu’un qui pourrait disparaître à tout instant sans que l’autre en soit blessé.

— D’accord, je comprends mieux…

— Pourquoi tu me dévisages comme ça ? je remarque en reportant mon regard sur lui.

— Tu as devant toi le candidat parfait. Je suis un mec indépendant, qui ne veut compter sur personne et déteste se sentir piégé par les principes courants de l’amitié. On peut donc affirmer que ça fait de nous deux les meilleurs amis qui peuvent coexister.

Je fronce les sourcils et baisse les yeux pour répéter mentalement ce qu’il vient d’énoncer.

— Je n’envisage pas une seconde de compter sur toi, et tu ne feras rien pour que ça arrive, il précise. Je t’ai attendue toute ma vie, il conclut en battant des cils. Dans mes bras, sista !

— Attends une minute… Je rêve ou t’es en train de décider tout seul qu’on est amis, toi et moi ?

— Absolument. Félicitations, tu accèdes à un nouveau module de ta formation.

Ce culot !

— Je deviens officiellement ton rat de laboratoire.

Mon rat…

— Ça ne fonctionne pas comme ça !

— Ah bon ? T’es une experte, tout à coup ?

Non, mais… Je ne m’attendais pas à ce qu’il réagisse de la sorte.

— Enfin, pourquoi diable veux-tu être ami avec moi ? Chauffeur, ça te suffit pas ?

Il remonte ses manches et lève son pouce.

— Premièrement, tu me divertis d’une façon inédite. Et c’est important d’avoir des potes distrayants.

— Ravie de l’apprendre ! J’ai trouvé ma place dans ce monde grâce à toi.

Il déplie à présent son index.

— Deuxièmement, tu me filmes, donc je me livre. Et je suis un garçon qui a besoin de repères sociaux. On ne se livre qu’à ses amis.

— T’as surtout besoin de médicaments, je rétorque pour la forme.

— Troisièmement, on a signé un contrat tacite sans date de fin, et je ne baisse jamais les bras avant d’avoir atteint mon objectif.

— J’ai seulement réservé des courses, je t’ai pas vendu mon âme !

— Quatrièmement, il hausse le ton en même temps que son majeur, tu as éveillé mon instinct de compétiteur en me mettant ce râteau amical. Alors, j’vais pas te lâcher jusqu’à ce que tu deviennes la sœur dont j’ai jamais voulu.

Non, mais il est malade !

— Je ne serai pas ton apprentie amie, je martèle. Tu pratiques le skate et les mathématiques, en plus. J’ai des standards, moi !

— Sois pas si farouche, Crocsy. Ça ne te déplaît pas de me côtoyer, tu prends beaucoup trop de plaisir à me dégommer. Rends-toi à l’évidence, on est déjà copains, tous les deux. Les bases sont posées.

Non, on n’est pas… Pour être tout à fait honnête, sa compagnie n’est pas désagréable. C’est simple de le fréquenter, même s’il kiffe les racines carrées.

— Profite de cette chance qui s’offre à toi, je coche toutes les cases pour être ton maître d’apprentissage, il renchérit. Les principes dont tu parles, je les utilise depuis des années.

Il coche des cases, c’est vrai…

 

1. Partie adhésive située sur le dessus du skateboard.

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