Campus drivers Tome 4 - Love Machine
21 - Juliet
21
Juliet
Il y a cinq minutes, je m’inquiétais de me retrouver dans ce parc avec Rafael. Comme deux potes. Maintenant, la source de mon inquiétude — pour ne pas dire sidération — est tout autre. Devant nous s’étend une large piste d’autos-tamponneuses.
— C’est ça, ta brillante idée ?
— Affirmatif.
— Que des voitures miniatures me foncent dessus ?
— C’est la piste pour enfants, Juliet.
J’avais remarqué. Mais quand même !
— C’est un excellent moyen de travailler ton appréhension, il continue en m’obligeant à avancer vers la caisse.
— Qui est l’idiot qui a décrété ça ?
— C’est moi ! Mais tu as choisi le plus grand idiot du campus comme chauffeur personnel, tout est donc de ta faute.
— Le hasard ! je martèle pour la énième fois.
À l’intérieur de sa petite guérite, une femme aux cheveux noirs fume un énorme cigare.
— C’est réservé aux gosses, j’argue en le forçant à ralentir. On n’a pas le droit.
— Tu doutes de ma légendaire force de persuasion ?
— Elle n’arrive pas à la cheville de celle de Tory.
L’entendre rire me détend. Après tout, partie comme je le suis dans cette espèce de thérapie expérimentale, autant m’y jeter à corps perdu. Advienne que pourra.
— Vas-y, je l’encourage. J’ai hâte d’être témoin de la manière dont tu vas te faire refouler.
Il rit encore en arrivant devant la vitre en plastique. La femme derrière celle-ci lève la tête de son magazine, nous toise tour à tour et appuie sur le bouton vert, près de sa tasse de thé.
— 1 ¿Qué haces aquí ? résonne sa voix dans un haut-parleur.
Je ne comprends pas un mot d’espagnol, mais son ton n’est pas très accueillant. Rafael pose un coude sur le comptoir pour se pencher davantage. Je n’ai aucune idée de ce qu’il balance en retour ni de ce qu’elle ajoute ensuite. Il parle forcément de moi, puisqu’il me pointe du doigt.
La caissière me détaille à plusieurs reprises, l’échange s’éternise. J’espère qu’il ne dépeint pas mon portrait pathétique. Je scrute rapidement derrière nous : une file d’enfants impatients me mate de travers.
Je me remets de face pour découvrir que la femme me dévisage intensément.
— 2 ¡Hay que ser valiente para salir con ese imbécil!
— Elle ne parle pas espagnol, ricane Rafael en me tapotant sur la tête comme si ça faisait de moi une pauvre ignorante.
Son interlocutrice affiche une moue indéfinissable avant d’ouvrir la petite vitre qui nous sépare. Un nuage de fumée s’en échappe. Je suis persuadée qu’elle va nous envoyer bouler, mais pas du tout.
— Dix dollars, elle réclame avec un fort accent.
Merde, il n’avait pas tort, il se débrouille bien pour parvenir à ses fins.
— Tu prends l’argent de ton unique neveu ? il s’indigne alors.
— Attends, c’est ta tante ? je réagis.
— Non… il répond en grimaçant.
— Je croyais que tu étais doué en négociation, espèce de tricheur !
Il affiche une moue taquine en posant un billet dans la paume tendue de sa tante. Elle hoche la tête et nous fait signe de choisir un véhicule.
Rafael attrape ma main et m’entraîne sur le champ de bataille. J’inspecte les petites voitures.
— On ne rentrera jamais à deux là-dedans, je fais remarquer.
— L’idée c’est de prendre chacun la sienne, Juliet.
— Ah.
C’est stupide et irrationnel, mais l’appréhension me gagne. Ce n’est qu’une fichue auto-tamponneuse pour gamin, pourtant je crains ma réaction au premier choc. Je me rends bien compte qu’il n’y a aucune chance que je fasse une sortie de piste, mais mon esprit me renvoie de mauvaises sensations.
— Juliet ?
Rafael perçoit mon hésitation et prend les devants.
— Bon, OK, on partage. Mais juste pour le premier tour, il soupire en s’installant comme il peut.
Ses grandes jambes trouvent difficilement leur place dans l’espace réduit, et je culpabilise légèrement.
— Ce qu’il faut pas faire ! il râle en cherchant la meilleure position possible. Je suis à deux doigts de retirer ma prothèse pour gagner dix centimètres.
— Tu veux traumatiser ces pauvres gosses ?
Dès qu’il est calé, il repousse sa casquette en arrière et s’essuie le front.
— À ton tour de te faxer.
— Comment veux-tu que je rentre tout entière là-dedans ? je tique.
— Débrouille-toi, Crocsy. T’as insisté pour qu’on partage cette merde, alors tu vas poser ton petit cul ici d’une façon ou d’une autre.
— J’ai pas insisté ! J’ai même pas ouvert la bouche !
— Ton front ne ment jamais.
Il recommence avec ça !
Je passe une première jambe dans la voiturette puis pose une demi-fesse sur le siège en plastique et reste bloquée. Je force pour pousser mon copilote le plus à droite possible, enfonce mon coude dans son flanc et remue des hanches pour m’insérer millimètre par millimètre. Encastrée dans cette boîte de conserve, les genoux quasiment au niveau du menton, mon dos est collé contre le flanc de Rafael.
— Bon sang, j’te déteste, il grommelle.
— C’était ton idée, le skateur. Assume.
— Non, mes idées sont toujours très simples. C’est toi qui as cette incroyable faculté à tout rendre imprévisible.
— N’importe quoi.
— Si ça peut te rassurer, y’a peu de chance qu’on dépasse les deux kilomètres heure. J’suis même pas certain qu’on bouge tout court.
Une sonnerie stridente retentit, indiquant aux conducteurs de se tenir prêts à enfoncer la pédale. Allez, Juliet, ça va aller.
Malgré l’inconfort cuisant du contexte, la compagnie très rapprochée de Rafael me donne du courage. Je m’arrime au volant et plisse les yeux, comme si je jouais mon destin.
— T’es flippante ! commente celui qui conduit habituellement. Pourquoi tu prends cet air de kamikaze ?
— J’analyse le danger, je murmure en scannant la piste.
— Quel danger ? L’âge moyen des gosses autour de nous dépasse à peine les six ans.
— Ne te fie pas à leur innocence apparente. Regarde le petit garçon là-bas, celui avec des lunettes et un chapeau de cow-boy. Il a le vice dans les iris.
— Tu te mets à faire des rimes toi aussi, tu t’en rends compte ?
— Oh ! Tais-toi ! J’te dis qu’il prémédite une attaque contre moi.
— En fourrant son doigt au fond de son nez ?
— Mon grand-père m’a toujours dit de me méfier des conducteurs qui portent un chapeau et des lunettes. Je le prenais à la légère mais je comprends enfin qu’il avait raison.
— Tu dérailles complètement.
— Il me scrute.
— Et ça te paraît bizarre ? Tu te rends compte de quoi on a l’air, là tout de suite ?
Je n’ai pas l’occasion de lui répondre, la deuxième sonnerie lance les hostilités. Une quinzaine de véhicules se mettent en mouvement. Les premiers chocs retentissent et résonnent dans ma poitrine. Je contracte les fesses, mais elles sont tellement endolories par l’étau dans lequel je les ai fourrées que je ne sens plus rien.
— Lance-toi ! s’impatiente Raf. Fais gaffe, ça arrive fort sur ta g…
Boum. La collision m’arrache un croassement et fait blanchir mes phalanges sur le volant.
Boum. Boum. Boum. La même auto-tamponneuse enchaîne les attaques, je sens presque ma nuque grincer quand je tourne la tête vers mon agresseur.
— Ah ! J’le savais ! je crie en reconnaissant le petit garçon. Qu’est-ce que je t’avais dit ? j’envoie à mon siamois.
— Avance ! il m’ordonne tandis que ce morveux persiste à nous rentrer dedans sans s’arrêter. Magne-toi, sinon je vais me le faire !
Crispée comme jamais, je réussis à bouger le bout de mon pied pour lancer la machine.
Beaucoup trop lourds, on progresse laborieusement.
Devenus une cible de choix pour une armée de gosses vicieux, on se prend des rafales de tous les côtés. Rafael jure dans sa barbe, adresse des regards noirs à la ronde, mais force est d’admettre que nous avons perdu toute dignité en nous emboîtant dans une voiturette pour enfant. Nous accaparons l’attention des chauffards en couche-culotte.
— Allez-vous-en, progénitures du diable ! je braille.
— C’est pas normal que ça dure si longtemps ! s’agace Rafael en matant la cabane vitrée dans laquelle officie sa tante. La garce, j’aurais dû m’en douter !
Alors que nous sommes encore ballottés par les collisions à répétition, je déporte mon regard vers elle. Debout, son cigare dans la bouche, elle apprécie le spectacle. Son neveu lui hurle une flopée de mots en espagnol, et si la situation ne s’y prête carrément pas, l’entendre s’énerver dans une autre langue me déclenche un fou rire nerveux.
— T’es sérieuse ?
Incapable de me calmer, je n’arrive pas à répondre à Rafael. Dépité, il se renfrogne et prend son mal en patience. Mais même en pleurant de rire, j’y vois assez clair pour déceler son sourire contenu.
Le gong de fin résonne et le calme revient.
— Sors de là, s’agace le Campus Driver en tirant sur le col de son pull. J’vais crever.
Quand je parviens enfin à m’extraire de cette machine du diable, je ne sens plus mes jambes. Je tends les mains à Rafael pour l’aider à se relever, il accepte et tangue lui aussi lorsqu’il se remet debout. Le gamin avec son chapeau de cow-boy nous passe à côté. Je feule comme un chat en croisant son regard.
— Le respect est mort, je soupire alors qu’il mime un pistolet avec ses doigts pour me tirer dessus.
— Barrons-nous d’ici. Je suis traumatisé, gémit mon compagnon.
Une fois revenue dans l’allée principale de la fête foraine, je prends conscience que je tiens toujours la main de Rafael dans la mienne et la lâche spontanément.
— Le parking est de l’autre côté, non ? je lui lance tandis qu’il progresse dans le mauvais sens.
— Qui a dit qu’on rentrait déjà ? J’en ai pas fini avec toi, c’était juste l’échauffement.
Il se place dans mon dos et cache mes yeux sous ses paumes pour me faire avancer jusqu’où il souhaite.
Lorsque la lumière réapparaît, je plisse les paupières.
— Non, je siffle illico en remarquant ce qui se dresse devant moi.
Deux fois plus vaste que celle que nous venons de quitter, la piste pour adultes me nargue.
— C’est moi qui conduis, si tu veux, propose Rafael comme si de rien n’était.
— Vas-y tout seul. Promis, je suis prête à t’encourager derrière la barrière. Je crierai ton nom.
— C’est très tentant, il susurre en jouant des sourcils, mais en public, quand même… Je suis un jeune homme réservé.
— J’y crois pas une seconde.
— On s’est pas échauffés pour rien, Crocsy. Allez, viens !
Sans me donner le choix, il m’attrape par la taille, bloque mon dos contre son torse en m’encerclant avec ses bras et me force à avancer. Je lui écrase le pied de toutes mes forces.
— J’ai rien senti, il se marre.
Bien sûr, j’ai écrasé le faux !
— Hey, Raf, qu’est-ce que tu fous là ?
Alors que je suis toujours plaquée contre lui, il nous fait tourner sur la droite, vers la voix qui vient de l’interpeller.
— Oh ! Dallas ! T’es pas en service ? il s’étonne.
— Nope, je suis venu avec Lewis et Amy.
À son côté, un couple avance dans notre direction, main dans la main. Ils me lancent un bonjour, auquel je réponds par un « hello » coincé. Si Rafael voulait bien me lâcher… J’ai déjà vu le visage de deux d’entre eux sur l’appli des Campus Drivers, je sais qu’il s’agit de ses collègues.
— Amy ? s’étonne Rafael. Amy Hitman dans un parc d’attra…
— Ben alors, on prévient pas, les copains ? l’interrompt quelqu’un.
Raf nous fait pivoter d’un quart de tour, et nous nous retrouvons cette fois face à deux grands types. Eux aussi nous dévisagent avec curiosité. Super, la team au grand complet ! Alors que Raf m’étreint toujours sans souhait apparent de me relâcher. Je remue pour qu’il saisisse le message, mais il se contente de claquer sa langue contre son palais.
— Amy dans un parc d’attractions ? hallucine à son tour l’un des nouveaux arrivants.
— Conley m’a promis du tir à la carabine, annonce la seule fille du groupe sur un ton un peu flippant. Avec des cibles vivantes, elle précise en insistant sur le dernier mot. Je suis donc contente de tomber sur vous tous…
— Euh, j’étais pas au courant de ça, boss ! s’inquiète Dallas en cherchant le soutien de ses amis.
Boss ? Ce mec est leur patron ? Il me dit quelque chose, même si je ne pense pas qu’il soit un étudiant de FIU.
— Tu m’as vendu une course-poursuite en auto-tamponneuse ! se plaint Dallas. Je refuse de voir Amy avec une carabine entre les mains. Elle me terrifie déjà sans ça.
C’est vrai qu’elle dégage quelque chose d’impressionnant.
— C’était la seule façon de la traîner ici, il fait mine de chuchoter en désignant les autos-tamponneuses. Je compte bien lui mettre la raclée et, pour ça, je devais la prendre par surprise.
Il ouvre les bras vers sa petite amie avant de crier :
— Surprise !
— T’es un homme mort, elle assène en retour.
1. Qu’est-ce que tu fais ici ?
2. Il faut être courageuse pour sortir avec cet imbécile !
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