Campus drivers Tome 4 - Love Machine
39 - Rafael
39
Rafael
Assis dans ma voiture, mon pied valide bat la mesure d’un tempo inexistant. Les trois derniers jours des vacances sont passés en un claquement de doigts. Nous voilà déjà mardi. Et que les choses soient claires, je déteste le mardi, à partir de maintenant. D’ailleurs, c’est le jour de la semaine qui ressemble le plus au mot « merde », ça aurait dû me mettre la puce à l’oreille durant toutes ces années.
Je lorgne la vieille horloge de mon tableau de bord en renâclant. Il est 17 h 49, et j’attends que Juliet se pointe. Ou peut-être que son rencard arrivera avant elle, qui sait ?
— Garde la pêche, Raf…
Mon amie sans attaches est bel et bien de retour sur la Love Machine. Il lui aura fallu un simple week-end pour définitivement sauter le pas. Je suppose que ses frères et sa sœur l’ont encore traquée avec ça.
Je ne comprends pas cette manie de pousser les gens à se mettre en couple. Ce n’est pas naturel, bordel. D’autant que je n’imagine pas une seconde Crocsy sortir avec quelqu’un. Elle est beaucoup trop compliquée.
Nous n’avons pas eu l’occasion d’en rediscuter, j’ai préféré me tenir loin d’elle ces jours-ci, histoire de ne pas me transformer en connard désagréable. Lorsque Luke a reçu la notification de réservation en début d’après-midi, je n’ai même pas eu besoin de lui demander de me la transférer. Il l’a fait d’office, avec un petit SMS en prime.
LUCKY LUKE : Je t’ai rebasculé la résa de ta sex-friend sans
sexe. J’espère que ça te fait plaisir de voir à quel point je suis le
meilleur pote que t’as jamais eu !
Pour la énième fois, j’ouvre l’appli. C’est ma seule course, ce soir. Heureusement qu’une autre mission ne m’attend pas à la fin de celle-ci.
— Dylonthebeach, je lis à voix haute le pseudo du mec qui va, lui aussi, arriver d’une minute à l’autre.
Je n’adhère pas, c’est plus fort que moi. Quel genre de points communs peut-il avoir avec Crocsy pour qu’un algorithme les ait mis en relation ? Et qu’est-ce qu’elle va bien pouvoir lui dire en une heure, quand je vois le temps qu’il lui a fallu avec moi ?
— Je suis un Campus Driver, j’articule à voix haute.
Plus loin devant ma voiture, je reconnais justement Juliet qui remonte le trottoir. Il fait doux ce soir, mais elle a enroulé une écharpe en tissu autour de son cou et s’accroche aux deux bouts comme si elle s’obligeait à avancer.
Elle lève le nez du sol et tique une seconde en découvrant mon Alfa. À l’inverse des réservations classiques, les clients de la Love Machine ne savent pas qui de nous leur servira de chauffeur. Pour autant, elle n’affiche aucun étonnement. Au contraire, je suis presque sûr de l’avoir vu esquisser un sourire rassuré. J’aime qu’elle se sente en sécurité dans ma voiture, c’était mon objectif numéro 1 en intégrant cette équipe, ce que je me martèle à mesure qu’elle approche.
Allez, mec, ravale ta fierté et ta mauvaise humeur, sois cool. C’est Juliet.
— Salut, Crocsy ! je l’accueille avec un sourire tandis qu’elle s’assied à l’arrière.
Elle me scrute pour évaluer mon état d’esprit. Logique, vu la manière dont s’est conclue notre dernière entrevue.
— Salut, le skateur.
Je la trouve différente. Si je reconnais facilement son attitude stressée, elle s’est habillée de façon moins décontractée que d’habitude, a tiré un trait de crayon noir au coin de ses yeux et a mis du gloss sur ses lèvres. Elle est mignonne. Ce maquillage léger lui va bien, elle paraît moins fragile. Merde, elle est même carrément très jolie, et ce décalage me laisse perplexe. C’est définitif, je ne la trouve pas à sa place dans cette équation. Et pour un féru de math, ça devient un problème insoluble. Je me retiens de lui en faire la remarque, ce ne serait pas sympa dans un moment comme celui-là. Elle a le droit de tester cette fichue application. Pas question de la braquer. Je dois adopter une posture professionnelle. Et amicale…
— T’es bien silencieux, elle note en pressant ses lèvres entre elles.
— Je te l’ai dit vendredi : je serai sage comme une image, ce soir.
— Hum… J’ai besoin de le voir avant d’y croire.
— C’est quoi, le programme ?
— Rien qu’un verre au Coffyz, elle souffle comme s’il s’agissait d’une montagne à gravir. Ça suffira pour une première fois.
— C’est la deuxième.
— Non, celle du vomi ne compte pas, j’ai même pas échangé deux mots avec le type.
— En parlant de ça, j’ai choisi un nom de code, si t’es de nouveau victime d’une nausée foudroyante. Mieux vaut prévenir que vomir. Tu n’auras qu’à dire « Raf », et je mettrai un coup de volant.
— Raf ?
— Quoi, déjà ? Le moteur est même pas en marche !
— C’est une manœuvre pour que j’utilise ton diminutif comme les autres ?
— Pas du tout, je réponds avec une innocence feinte. Mais ton « Rrraaa » est trop risqué, c’est un appel à la gerbe.
— On peut parler d’autre chose, s’il te plaît ? Mieux, ne plus parler du tout.
On ne change pas une équipe qui gagne !
Je vérifie l’heure sur mon tableau de bord et tourne la tête des deux côtés pour voir si son rendez-vous est en approche. À l’arrière, j’entends le souffle bruyant de Juliet en boucle. Elle expire par la bouche en fermant les yeux. À force, elle va me communiquer son stress !
— Arrête de respirer aussi fort, je lui lance en la scrutant dans le rétro. Il va y avoir de la buée partout sur les vitres, et ton rencard va croire que tu veux rejouer la scène dans Titanic.
— Rappelle-moi pourquoi j’ai accepté de réitérer ces rencontres motorisées ! elle grommelle en tirant sur son écharpe.
— Aucune idée, puisque tu ne m’en as pas parlé ! Certainement pour te prouver quelque chose que toi seule trouves utile ?
— Tu ne m’aides pas, là.
— Je ne suis que le chauffeur, joli cœur.
— Pas les rimes. Pas maintenant.
— C’est donc OK pour plus tard ?
— Va te faire foutre, s’il te plaît.
— J’espère pour ce pauvre garçon que tu seras plus aimable avec lui qu’avec moi.
— J’ai dit « s’il te plaît ».
— Ravi de voir que ta mise en pratique sur moi porte ses fruits.
J’ai parlé sur un timbre légèrement désagréable qui nous surprend tous les deux. J’ignore le regard de Juliet dans le rétro pour me remobiliser.
Lorsque j’aperçois un étudiant arriver d’un pas assuré vers ma voiture, une pointe de déception me transperce. Pas de lapin en vue, fait chier.
— Il est là, j’annonce en donnant un coup de menton dans sa direction. Comment il s’appelle ?
— Dylan.
C’est vrai. Pseudo : Dylonthebeach… Prodigieux.
— Merde, qui porte encore des chemises à carreaux de nos jours ?
— Ne commence pas ! murmure Juliet comme si son rencard pouvait nous entendre.
À travers le pare-brise, il lève sa main en guise de salut avant d’ouvrir la portière passager. À l’avant. Il est con ou quoi ?
— Je suis désolé pour le retard, il s’excuse en s’asseyant à côté de moi.
Je le dévisage, perplexe, pendant qu’il boucle sa ceinture. Qu’est-ce qu’il fout ? Sa place est derrière à côté de Juliet !
— Dis-moi, Dylan, je débute en insistant sur son prénom de merde, tu es au courant que ce n’est pas avec moi que tu sors ce soir mais avec elle ? je lui signifie en désignant Crocsy avec mon pouce.
Il me regarde, lorgne la banquette arrière et semble seulement prendre conscience de son erreur.
— Quel imbécile ! il s’esclaffe en se détachant.
J’te le fais pas dire…
Il ressort aussi sec et contourne ma caisse en riant encore. Comme un plouc. Un gros plouc.
Je balance à Juliet un coup d’œil au sens plutôt limpide. Un mélange de « je te l’avais bien dit » et de « quand est-ce que tu vas revenir dans le droit chemin ? ».
— Dernière chance, Crocsy. Je peux encore démarrer en trombes avant qu’il n’entre.
— Non !
Sa réponse me gonfle plus que de raison. Je mets ce sentiment sur le compte de cette appli de rencontre qui me pompe l’air depuis le début.
— Bonsoir, tu dois être Juliet ? questionne cet idiot en ouvrant la bonne portière cette fois.
Qui veux-tu que ce soit ? C’est plié, je lui file un zéro direct.
— C’est ça. Salut, elle souffle en levant deux doigts.
— Désolé pour ma bourde, j’ai le trac.
La lourdeur…
— T’inquiète, moi aussi.
Il faut que j’arrête de la regarder dans mon rétro, son malaise évident me donne mal au ventre.
— Tu es très jolie, il poursuit.
— Merci, tu es très gentil, elle bafouille en jouant avec sa bague.
Gentil ? Ça ne m’aurait pas plu ! Un pouffement m’échappe, le rétro me renvoie un coup d’œil menaçant de la part de Crocsy. J’articule un « désolé » silencieux.
— Bienvenue dans la Love Machine ! je lâche avec un entrain édifiant. En route, direction le Coffyz.
Avec un détour en enfer.
Si mes précédentes courses pour cette appli m’ont très souvent nécrosé de l’intérieur, celle-ci me dérange encore davantage. Maintenant que je connais Juliet, la voir participer à cette mascarade me fait bouillir. Quel intérêt de se caser avec un Dylan à carreaux ?
J’étais sérieux quand je lui ai dit qu’elle cherchait à se prouver quelque chose. Le cerveau de cette fille est trop complexe pour qu’elle fasse ça sans une idée derrière la tête. Le souci demeure le même, c’est qu’elle ne me dévoile rien, et cette fois plus que les autres, ça me fait profondément chier.
Cela dit, elle ne confie pas grand-chose non plus à Dylan, en ce moment. Le pauvre tient à lui seul les rênes de leur discussion. Si je ne m’assurais pas que Juliet est toujours en vie en la scrutant dans le petit miroir central, je pourrais croire qu’elle est tombée dans le coma. Hormis quelques sourires coincés, trois hochements de tête et six « c’est vrai », l’électrocardiogramme est plat. Honte à moi, mais ça me remplit de joie.
— Et voilà, on y est ! j’annonce en me stationnant devant le café.
— Super, merci ! On te retrouve ici dans une heure, c’est ça ?
— Tout à fait, Dylan. Mais si besoin, vous pouvez me biper plus tôt.
— J’suis certain qu’on n’aura pas assez de soixante minutes. Tout ira bien, il m’assure avec une bonne dose de confiance.
Mentalement, j’appuie sur un bouton de siège éjectable et l’imagine décoller vers l’infini et au-delà. L’au-delà, plutôt. En écho à mes pensées — ou presque — il quitte sa place et referme la portière derrière lui. Il me crispe.
— Tu veux toujours pas que je démarre en trombe et qu’on abandonne le bûcheron ici ? je chuchote à Juliet.
Encore assise dans ma voiture, elle reste pensive une poignée de secondes. La voir hésiter me rassure. Allez, n’y va pas…
— Ça ne se fait pas, elle déclare finalement.
— T’es pas contre l’idée, donc ?
— Une heure, c’est pas la mer à boire.
Difficile de dire lequel de nous deux elle essaie de convaincre.
— Bon rencard, alors, je largue avec dédain. Je reviens dans une heure tout pile.
Sous-entendu, démerde-toi avec Dylan.
Juliet quitte à son tour ma voiture. Quand la portière claque, je serre les dents. Je l’observe marcher vers le café puis y entrer, commander, s’installer à table, mettre un sucre dans sa boisson…
— Pars ! je m’ordonne à moi-même. Qu’est-ce que tu fous depuis cinq minutes ?
Je braque le volant à gauche et débouche entre les voitures.
Je roule sans but, relayant à d’autres chauffeurs les petites courses qui s’affichent sur l’écran de mon téléphone. En théorie, je pourrais valider une ou deux réservations pour occuper l’heure que j’ai devant moi, mais j’écarte rapidement cette possibilité.
Très vite, je reviens à mon point de départ et me gare à nouveau devant le café. Les baies vitrées me permettent d’apercevoir Juliet sans problème. Assise face à Dylan, un grand mug posé devant elle, je la vois hocher la tête tout en tournant sa cuillère. Ses lèvres ne bougent pas quand celles de son rencard n’en finissent plus de remuer. Dylan est à fond dans sa conversation et n’a pas l’air de capter la passivité de son interlocutrice. Eh bien ! Pour un type qui avait le trac…
Au bout d’un bon quart d’heure, il se lève et disparaît de ma vue, laissant Crocsy seule à la table. Je lutte contre mon envie d’aller m’asseoir à sa place en m’agrippant à mon volant. Juliet se masse les tempes, expire et parle toute seule. Son regard se porte sur la salle avant de se braquer sur la vitre pour observer l’extérieur. Elle semble pensive, presque triste. Je me demande bien ce qui lui traverse l’esprit.
Je me tâte à donner un léger coup de klaxon pour l’inviter à déguerpir, mais elle me remarque d’elle-même tout à coup. Ses yeux s’écarquillent puis s’étrécissent, et je devine sa bouche formuler des mots à mon intention. Elle pointe son doigt vers moi et bouge sa main de façon à me faire comprendre que j’ai intérêt à me tirer de là. En échange, je joue les idiots et lui envoie un petit coucou qui porte ses fruits. Elle se penche alors vers sa banquette, attrape son portable, et dans les trois secondes qui suivent, un message de sa part apparaît sur le mien.
JULIET : Tire-toi !
RAFAEL : T’inquiète, je t’attends, ça ne me gêne pas :)
JULIET : Dégage ! T’es flippant, à m’observer !
RAFAEL : Tu n’as pas ouvert la bouche. Pauvre Dylan, tu
pourrais fournir un petit effort.
JULIET : Je ne te demande pas ton expertise, va-t’en !
RAFAEL : Il porte une chemise à carreaux, Crocsy. C’est
inquiétant.
Les trois petits points signalant qu’elle écrit clignotent à l’écran. J’attends sa réponse mais ne reçois rien. Au moment où je relève le nez vers le café, Dylan a repris sa place et relancé son monologue. Je suis obnubilé par les lèvres de Juliet, tendu à l’idée qu’elle puisse se montrer plus bavarde avec lui qu’avec moi.
Pour calmer mon humeur et combattre ce sentiment insupportable, je lui envoie plusieurs SMS d’affilée, comme l’ami que je suis supposé être.
RAFAEL : Souris un peu.
RAFAEL : À sa tête, il vient de te raconter une blague, non ?
Rigole, enfin !
RAFAEL : Parle-lui de moi si tu ne sais pas quoi dire. Je peux te
donner des détails captivants.
RAFAEL : J’ai gagné un concours de calcul mental à l’école
primaire.
RAFAEL : Un jour, j’ai mis le feu au rideau de ma tante
Veronica avec une serviette en papier et un briquet.
RAFAEL : La première fois qu’une fille m’a embrassé, elle s’est
étouffée avec mon chewing-gum à la mangue.
Je surveille les réactions de Crocsy à chaque message, je sais qu’elle lorgne discrètement son téléphone.
Son doigt pianote rapidement, et un GIF s’anime sur notre conversation. Celui d’une voiture qui explose. Tout de suite après, elle balance son smartphone dans son sac et porte la tasse à ses lèvres.
RAFAEL : T’es pas drôle. C’est d’un ennui mortel.
Sachant qu’elle ne répondra plus, j’allonge mon siège et lance une playlist rageuse dans l’habitacle. Mes yeux reviennent systématiquement sur ce foutu café où Juliet persiste à écouter sagement son nouvel ami. Ah ! Non, l’ami, c’est moi. Lui, c’est…
Elle n’est pas si effacée quand on discute tous les deux. Au contraire, elle ne se prive pas de me balancer des piques. C’est clair que le délire n’est pas le même. La séduction n’existe pas entre nous…
OceanofPDF.com