Campus drivers Tome 4 - Love Machine
31 - Juliet
31
Juliet
Je gigote sur mon siège comme s’il était recouvert de clous et tire sans relâche sur ma ceinture de sécurité. Pourquoi j’ai mis cette robe ? Je n’en reviens pas d’être dans cette situation, qui m’effraie autant qu’elle me rassure sur mon évolution. C’est fou tout ce qui a changé depuis début janvier. Je monte en voiture sans enfoncer mes ongles dans mes paumes, j’ai réussi à nouer des liens avec quelqu’un qui ne s’appuie pas sur moi pour la moindre chose. Et je m’apprête à passer la soirée avec ses amis et sa famille. Bon, Raf est quand même gonflé d’avoir usé de son gage pour y parvenir.
— T’as les fesses irritées pour remuer comme ça ? me questionne Rafael.
— Ce sont les tiennes qui vont l’être avec les coups que je vais te mettre.
Oui, je ne peux pas m’empêcher de jouer la fille revêche en toutes circonstances.
— Être menacé d’une fessée est terriblement excitant, Crocsy.
Je l’observe à la dérobée, prête à lui renvoyer une petite pique supplémentaire… qui bute derrière mes dents.
Avec sa chemise impeccable repliée sous les coudes, ses cheveux encore légèrement humides et son sourire en coin, il est séduisant. Vraiment séduisant.
Je visualise soudain sa taquinerie sous un angle affreusement réaliste. Le stress te rend de plus en plus instable, ma pauvre. Tout à coup, cette invitation prend presque des allures de rencard dans mon esprit. Nous ne sommes pas dans le contexte classique de nos rencontres, et je me mets à divaguer. Ça ressemblerait à quoi de sortir avec Rafael ? À bien y réfléchir, ce ne serait pas compliqué. Après tout, il est sympa, il connaît mes limites et les accepte parfaitement. Il est attirant, il…
— Pourquoi tu me mates comme ça ?
Je me rends compte que je le regarde encore.
— Tu t’imagines me mettre la fessééée, il ajoute d’une voix traînante.
— Non, je me répétais que t’es un enfoiré, j’assène pour la quatrième fois depuis qu’il est revenu me chercher.
— Tu vas bien t’amuser, Crocsy.
Nous entrons dans le quartier de Little Havana où je viens pour la première fois. J’avais vu sur des photos que c’était un coin vivant et coloré de la ville, mais l’atmosphère est encore plus animée que dans mon imagination. Ma tension nerveuse se dissipe un peu.
— J’espère que t’as faim, reprend Rafael en remontant une longue rue bordée de bâtisses de toutes les couleurs. Y’aura assez de nourriture pour l’État entier.
— J’ai mangé une petite part de cheesecake, j’avoue du bout des lèvres.
— T’es sérieuse ?
— J’ai pas pu résister, Warren l’aurait dévorée sinon ! Et j’ai eu besoin d’une dose de sucre pour me relaxer.
— T’as aucune raison de stresser, j’t’assure. Tu connais déjà ma cousine, sa bande et les autres chauffeurs.
— Ouais, il ne reste que ta demi-douzaine de tantes et leurs autres filles, c’est pas si énorme, effectivement, je raille.
Rafael se gare derrière une longue file de voitures et coupe le contact.
— Vous avez invité tous les voisins ? je m’étonne en voyant un tas de personnes sortir des maisons autour et se diriger vers celle à la façade bleu clair.
— Nous sommes les voisins, il rit. Toute ma famille vit dans cette rue.
— Comment c’est possible ? Vous avez menacé les habitants pour qu’ils se tirent ?
— Les Torres sont installés à Miami depuis quatre-vingts piges. Ils se sont réunis ici petit à petit.
Le long du trottoir d’en face, une vieille voiture comme celle de Rafael termine son créneau, et trois mecs en sortent. Je ne les ai jamais vus, mais l’un d’eux porte un énorme cadeau. Ce qui me rappelle un détail auquel je n’avais pas prêté attention.
— Quand t’as dit que c’était un jour férié pour l’anniversaire de tes boss, t’aurais pu préciser qu’ils le fêtaient ce soir !
— Ah ! T’as déjà compris… Il va donc falloir que je te jette sur mon épaule pour te faire entrer de force.
— T’es un…
— Enfoiré, oui, je sais. Et j’adore te l’entendre dire. Ça me chatouille dans le ventre chaque fois.
— On sera combien exactement ?
— Suffisamment pour que tu sois pas obligée de parler à tout le monde.
— Tu… C’est une bonne réponse, je le félicite, moi-même estomaquée qu’il soit si pertinent.
Oh ! Oui, il serait vraiment très simple de sortir avec lui…
— Merci. Je suis un expert en ce qui te concerne. Toi et ton affreux caractère, vous n’avez plus aucun secret pour moi, Crocsy.
J’aimerais que ce soit le cas. Ça signifierait être débarrassée de ce mensonge qui pèse une tonne.
Je lâche un souffle pollué et repose mes yeux sur mon chauffeur. Il me contemple en silence, et je me surprends à l’observer aussi.
— Quoi ? il chuchote.
— Toi, quoi ? Tu me regardais le premier.
— Parce que c’était ton tour de parler.
L’espace d’un instant, je m’imagine tout lui déballer. La Juliet de Portland, Owen, sa voiture qui quitte la route… Mais à lui ou à un autre, ce n’est pas quelque chose que je pourrai avouer. Il apprécie la Juliet de Miami, celle que j’ai tant voulu forger pour oublier le passé. S’il savait…
— Allons-y, je balance en me détachant.
Les deux pieds bien ancrés au trottoir, je me prépare mentalement à ce qui va arriver.
— Suis-moi.
Je louche sur la main que me tend Rafael, essayant de déterminer si je dois littéralement la saisir ou si c’est juste sa façon de m’inviter à le suivre. J’arrête de cogiter et glisse mes doigts entre les siens. Il lorgne dessus un bref instant. Je me dis que j’ai effectivement mal interprété son geste, mais il m’entraîne vers sa maison sans me lâcher. Arrimée à lui, je me sens d’attaque.
Lorsque nous passons la porte d’entrée et pénétrons dans une immense pièce à vivre, la musique et le bruit des discussions couvrent toutes les inquiétudes que pourrait formuler mon cerveau sauvage.
— Pincez-moi ! braille une voix.
Quelqu’un attrape ma main libre et me fait opérer un demi-tour.
— Tu es venue, prononce une Georgia autant effarée que joyeuse.
— J’ai gagné, fanfaronne Rafael en me lâchant.
Il cale son coude sur mon épaule, et je remue mes doigts réchauffés par les siens.
— Ce n’est pas une vraie victoire, je précise en reprenant une attitude classique. Je lui devais un gage, il s’en est servi ce soir.
— Tricheur, le juge sa cousine.
— C’est le résultat qui compte, il rétorque. Juliet est là, et ce n’est pas grâce à toi.
— Va retrouver ta bande de potes douteux, Raf. Quant à toi, Juliet, viens avec moi. Je vais te présenter les Torres !
— C’est mon invitée, se rebiffe le chauffeur.
Georgia s’en contrefiche et me tire à sa suite. J’envoie à Rafael un regard d’appel à l’aide, auquel il répond par un haussement d’épaules. J’ajoute alors un doigt d’honneur rancunier qui le fait marrer. Super, il m’abandonne déjà !
Mue par une volonté de me présenter à la Terre entière, Georgia m’introduit auprès d’un nombre infini de personnes. Elles défilent si vite que je n’ai même pas le temps de mémoriser leurs prénoms. Je reconnais la femme des autos-tamponneuses, bien plus souriante que lors de notre première rencontre, et les filles du Lot 11.
Les tantes de Rafael sont plutôt faciles à identifier. Leur air de famille est frappant.
Quand je crois que toutes les présentations sont terminées, Georgia me pousse presque au milieu d’un groupe de nanas.
— Mesdames, je vous confie ce petit animal en cours de domestication, elle leur lance. Je dois aider ma mère à la cuisine, je reviens la chercher dans dix minutes. Si Rafael arrive avant moi, empêchez-le de la récupérer, elle est à moi !
Je ravale une grimace outrée mais lui adresse malgré tout des menaces mentales avant qu’elle ne s’échappe. Super…
— Bonsoir ! Je m’appelle Lois, et toi ? démarre une petite brune.
— Salut, Juliet. Enfin, non : c’est moi, Juliet. J’voulais dire : salut, je suis Juliet.
La fille la plus à l’aise de l’assemblée, c’est clair.
— J’avais compris, elle me sourit. Je te présente Carrie, Becca et Amelia.
— Salut ! elles prononcent toutes les trois en même temps.
Lois, Carrie, Becca, Amelia. Lois, Carrie, Becca, Amelia…
Je me répète leurs prénoms pour tenter d’en mémoriser au moins quatre ce soir.
— T’es arrivée avec Raf, non ? T’es sa copine ? me demande Becca.
— C’est l’enquêtrice de la bande, me souffle Carrie sans discrétion. Te sens pas forcée de lui répondre, même si elle est coriace et presque impossible à ignorer. J’en sais quelque chose !
— D’accord… Et la réponse est non, j’suis pas sa copine. Il m’a obligée à être son amie, par contre. Et à venir ici, aussi.
En le disant, je prends conscience à quel point il est doué pour me corrompre.
— Ça me rappelle quelque chose, ironise Amelia en matant Carrie. Elle aussi m’a obligée à venir à l’anniversaire de son mec l’an dernier.
— Grâce à ça, elle a rencontré l’homme de sa vie, réplique cette dernière.
— On parle encore de moi par ici ? demande un type immense qui débarque et enserre la taille de Carrie par-derrière.
Il fourre son nez dans son énorme chignon blond et inspire en la collant davantage à lui. Ils sont mignons, tous les deux.
Un second mec se pointe à côté de Lois et entoure ses épaules de son bras.
— Non, Don. On parlait d’Adam.
— Putain, mais vous n’avez que lui à la bouche ! Lane, il faut qu’on se débarrasse de notre meilleur pote parfait, j’en peux plus qu’il soit au cœur de toutes les conversations !
Ces prénoms m’éclairent sur qui ils sont. Avec Lewis, ils font partie des premiers chauffeurs dont Rafael m’a parlé. J’en déduis donc que ce groupe de filles est composé de leurs copines, devant qui j’ai clairement dit qu’on m’avait forcée à être ici. Génial, meilleure introduction de soirée de toute ma vie.
OceanofPDF.com