Campus drivers Tome 4 - Love Machine

C. S. Quill · Chapitre 18 sur 63

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Campus drivers Tome 4 - Love Machine

17 - Juliet

17

 

 

Juliet

 

Ayant encore une petite demi-heure devant moi avant de retrouver Rafael, j’en profite pour rejoindre Tory qui est installée près de la fontaine. Le SMS mystérieux qu’elle m’a écrit tout à l’heure pique ma curiosité. Tout est possible avec elle quand elle envoie un « Jupiter revient en Poisson ».

— Salut, je déclare en posant mon sac à côté d’elle. Ça va ?

— J’ai matché ! elle couine avant d’entamer une danse gênante.

Il me faut plusieurs secondes pour comprendre de quoi elle parle.

— J’te jure, j’ai cru que ça n’arriverait jamais, elle poursuit. Jupiter ! Elle scande en pointant le ciel avec ses deux index.

— T’es inscrite sur la Love Machine depuis quoi, un peu plus de deux semaines ?

— Je ne suis pas patiente, elle réplique comme si ça valait tous les arguments plausibles.

— Raconte, c’est qui ?

— Il s’appelle Cédric, il est dans l’équipe de foot et il aime les cocktails, si c’est pas un signe !

— Pourquoi ? T’as une passion pour ça, toi aussi ?

— Non, mais potions ou cocktails, qui voit la différence ?

Probablement tout le monde sauf elle !

— J’ai rendez-vous avec lui demain soir et quand je me suis tiré les cartes ce matin, je suis tombée sur le chameau doré.

— C’est vachement plus sympa que le rat pendu, je note.

— C’est signe d’un amour qui a traversé les âges et qui revient, elle m’explique. Bon, faut se méfier des interprétations, mais y’a de grandes chances pour que Cédric soit investi d’une âme prédestinée à la mienne depuis des siècles.

— Waouh ! C’est… long.

Elle fait claquer sa langue contre son palais avant de s’étendre dans l’herbe puis étire ses bras au-dessus de sa tête en fermant les yeux.

— J’ai hâte d’être demain, j’ai besoin de renouveau dans ma vie. Je m’ennuie. Un truc inédit me fera le plus grand bien. Bon, j’ai besoin d’une mise à jour. T’as disparu ces derniers jours. Aurais-tu trouvé quelqu’un qui occupe tout ton temps ?

— Oui, mais pas pour le genre d’activités auxquelles tu penses, je la préviens.

— Oh ! Nul.

— Te plains pas, c’est de ta faute.

— Pourquoi ?

Je lui raconte ma décision de réserver des courses régulières avec Rafael en espérant ne pas revivre un nouvel épisode de panique.

— Je savais que tu le reverrais ! elle déclare en tapotant sa narine. Et je suis contente que tu sois réconciliée avec les voitures.

— J’irais pas encore jusque-là mais je suis plutôt fière de moi.

— Ça signifie que tu vas bientôt pouvoir trouver ton Cédric ?

— On verra… Je ne suis pas plus convaincue que ça. La Love Machine et moi, ça a mal démarré.

Avec le recul, ce premier rencard était une hérésie. J’ai une montagne de pas à faire avant d’envisager pouvoir m’ouvrir à quelqu’un amoureusement parlant.

— On verra, oui, elle prononce avec un sourire énigmatique en touchant à nouveau sa narine.

— Quoi ? Encore une prémonition ?

— Le rat pendu, Juliet, elle clame avec ferveur.

Au même moment, mon téléphone posé entre nous s’anime, et l’écran affiche une notification.

— Skateurk ? demande Tory en lisant le nom entré dans mon répertoire.

— C’est Rafael, je dois y aller.

— Entraîne-toi bien !

— Tiens-moi au courant pour Cédric.

— Compte sur moi !

Arrivée au point de rendez-vous la première, j’attends mon chauffeur assise sur le rebord du trottoir, sous les 22 °C de cette journée de janvier. La différence avec Portland est flagrante. Là-bas, la température doit tout juste atteindre un 8 °C glacial. J’aime prendre conscience de ces petites choses si distinctes. Ça me facilite la tâche pour modeler une nouvelle moi et dire adieu à celle du passé.

Rafael ne devrait plus tarder. Je scrute de tous les côtés pour m’assurer que Warren n’est pas à proximité. Son département est de l’autre côté du campus, mais mieux vaut rester sur ses gardes.

— Je suis là !

Je reconnais la voix de Rafael avant de le voir. Il déverrouille les portes de sa voiture, et nous nous asseyons à l’intérieur dans une parfaite synchronisation. Je me sens encore honteuse de lui avoir crié dessus lundi, même s’il ne m’en tient pas rigueur. L’espace d’une minute, j’ai failli tout abandonner mais, finalement, je me suis servie de ce deuxième fiasco pour persévérer.

— Des bagels à emporter, ça te va ? il propose.

— Très bien.

— Nickel, je me suis déjà arrêté les acheter sur le chemin, ils sont dans mon sac à dos.

C’est sympa de sa part. Surprenant, aussi. Je souffle un merci gêné avant de revenir sur une tonalité classique.

— Je regrette de ne pas avoir répondu que j’en ai horreur rien que pour t’emmerder.

— J’avoue que ça m’a déçu, il déplore. Allez, on bouge, il me prévient.

Un coup de clignotant plus tard, il s’insère derrière un bus.

— On va rouler longtemps ?

— Tu prévois de compter les secondes dans ta tête ?

— Non, mais c’est moins stressant quand j’ai une indication temporelle.

— Vu que ce bus va me pourrir la vie, tablons sur huit minutes.

Je ne suis toujours pas débarrassée de ce poids dans ma poitrine mais je me réjouis de ne plus être aussi tendue qu’auparavant. Je ne crois pas être un jour complètement à l’aise dans un véhicule mais je ne suis plus pétrifiée, et c’est déjà énorme. Ne pas s’emballer, Juliet, et r…

— T’es dans quel cursus, déjà ?

La voix de Rafael s’invite dans mon monologue interne.

— En première année de journalisme. Et toi ?

— Deuxième année de math.

— De math ? je répète, horrifiée.

— Quoi ?

— Qui a envie d’étudier ça, sans déconner ?

— Ben… moi, entre autres.

— C’est la matière la plus angoissante qui puisse exister. Je déteste les maths. Je les vomis, je les renie, je les maudis !

— Carrément ? Comment s’appelait le vilain prof qui t’a traumatisée ?

— Mademoiselle Maudino. Elle avait une petite blouse blanche, des petites chaussures vernies, un petit chignon et, surtout, un tout petit sens de l’humour.

Rien que d’y repenser, j’en ai des frissons.

— C’est con, je commençais à te trouver des qualités, mais prendre une major en mathématiques, c’est rédhibitoire, je poursuis.

— Quelles qualités ? il s’intéresse d’une voix mielleuse.

— C’était une formule de politesse.

— Ne me sous-estime pas, Crocsy. Aujourd’hui, tu m’accompagnes déjeuner au skatepark, demain, on posera des équations en buvant une bière.

— Jamais de la… Attends, quoi ? je percute tout à coup. Tu m’emmènes manger où ?

— Ici.

Du regard, je suis la direction de son index. Je devrais être ravie qu’on soit déjà arrivés, mais…

— Espèce de manipulateur ! Tu as parlé d’une course entre midi et deux, je croyais qu’on mangerait dans ta voiture.

— Ça va pas, non ? Personne ne mange dans ma voiture, c’est très mal élevé.

— Tu m’as tendu un piège.

— Je n’avais aucune idée derrière la tête, il ment ouvertement. Je viens très souvent traîner ici quand j’ai pas de course le midi. Ça n’a rien à voir avec mon plan pour te faire changer d’avis sur les skateurs.

— Oui, bien sûr, une étrange coïncidence.

Cette fois encore, je tais mes propres habitudes. C’est d’autant plus facile que je n’ai jamais mis les pieds dans ce spot-là, caché entre quatre petits immeubles.

— C’est l’occasion d’apprendre à se connaître, il reprend en me balançant un regard fourbe. Tu désires ma présence tous les jours, il faut qu’on brise la glace pour que ça se passe bien.

— C’est autre chose que je souhaite briser, étonnamment…

— Amy Hitman, sors de ce corps innocent ! il clame avec ferveur.

— Qui ?

— C’est une Campus Driver qui pense très souvent à briser des crânes. Heureusement pour toi, tu n’auras pas affaire à elle de sitôt puisque tu me veux moi.

Je ravale une réponse cinglante et la remplace par un sourire qui laisse transparaître l’agonie que je lui souhaite. Il se gare près de la grille, s’empare de son sac et m’envoie un clin d’œil en saisissant sa planche derrière mon siège.

Après que nous sommes entrés, il salue trois types qui fument une cigarette au bord du pool et s’installe dans le coin opposé, sur un muret tagué.

— Donne-moi cinq minutes, j’ai besoin de me dégourdir les jambes, il me lance.

— Je t’en file même cinquante, je raille en m’asseyant.

Je déballe l’un des bagels, Rafael saute sur sa board et rejoint ses trois congénères.

Dès sa première descente, je suis soufflée par son niveau. OK, c’est pénible de le reconnaître, mais il gère. Sauf qu’il compte être prof de math !

Il me lorgne à chacune de ses figures, mais je garde volontairement un masque impassible pour endiguer sa frime. Je ne réagis que lorsqu’il se casse la gueule.

— Ça doit faire mal ! je commente justement alors qu’il loupe son

drop 1.

— Étouffe-toi avec ton bagel !

— C’est le tien que je mange, il est délicieux.

Il place un ultime trick puis se laisse tomber à côté de moi. Il débouche sa bouteille d’eau et boit une grande rasade avant de récupérer son sandwich. Lorsqu’il replie ses jambes pour poser ses bras sur ses genoux, son pantalon remonte au-dessus de ses chevilles. Tiens, il a une prothèse ? Je détourne les yeux avant qu’il ne me surprenne en train de le scruter et déporte mon attention sur mes chaussures. Je ne savais pas qu’on pouvait skater comme ça, c’est dingue.

— À quoi tu penses, Crocsy ?

— T’en fais depuis combien de temps ? je m’intéresse en avisant sa planche.

— Une dizaine d’années.

Alors que je mate à nouveau sa jambe, je sens son regard sur mon front. S’il recommence à décrypter je ne sais quoi dessus, je lui balance un coup de boule.

Devant nous, les trois mêmes garçons enchaînent les modules. Je suis encore estomaquée par le level de Rafael, bien au-dessus du leur. Et cette prothèse le rend d’autant plus valeureux à mes yeux.

— Je peux te poser une question ?

Je désigne sa cheville avec mon bagel avant de mordre dedans. Il me toise d’une drôle de manière puis hoche la tête.

— Ça m’intrigue depuis tout à l’heure…

— Vas-y.

— Est-ce que c’est une prothèse conçue spécialement pour le skate ?

Sa bouteille d’eau s’immobilise avant d’arriver à sa bouche, et son air pensif me met subitement mal à l’aise. Merde, ma question est déplacée ?

— J’ai dit un truc qui fallait pas ?

— Pas du tout. C’est juste que j’ai pas l’habitude qu’on me pose cette question.

— Laisse tomber ! Tu tires une tronche bizarre, oublie. J’étais curieuse, c’est tout.

— C’est ma tronche quand je me concentre, j’te signale.

— Ah ! Je comprends mieux pourquoi ça m’inquiète.

Il me fiche un coup d’épaule, et j’en perds presque mon déjeuner des mains.

— Je réfléchis comment t’expliquer ça simplement.

— C’est si gentil de veiller à ne pas utiliser de mots trop compliqués à assimiler par mon pauvre esprit.

— Je m’adapte, il me chambre.

— Monsieur est trop bon.

Il remonte son pantalon et s’arrête au-dessous du genou, là où commence son appareillage.

— Pour t’épargner les détails techniques, ce genre de modèle a une bonne accroche et un pied dynamique. C’est pas la meilleure prothèse, mais c’est la plus chère que je pouvais me payer, et elle est top pour le skate. Je retrouve presque toutes les sensations que j’avais avant.

Donc il pratiquait déjà avant… Sa force de caractère est épatante, je me sens tellement à la ramasse à côté.

— Elle convient également à d’autres sports, il poursuit. Par exemple, si je me cognais très fort le crâne et que je me mettais à vouloir faire du roller, elle fonctionnerait aussi.

— T’as pas le gabarit pour le roller.

— Qu’est-ce qui te fait dire ça ?

— Mon instinct.

Il s’essuie les mains sur une serviette en papier et remet son jean en place.

— T’as envie d’une petite initiation ?

— Non, merci.

— C’est vrai que c’est impressionnant, surtout après ma démonstration stupéfiante.

— C’est pas trop handicapant ?

Il fronce les sourcils.

— De quoi ?

— De vivre avec cette prétention écrasante !

Une lueur fugace traverse ses prunelles.

— Je suis venu au monde avec des capacités hors du commun, j’ai appris à vivre avec.

Je suis sur le point de répliquer quand une silhouette se dresse devant nous.

— Ça va, cousin ? lui lance Rafael.

— Jay m’a dit que tu bouffais avec une fille, répond ce dernier en désignant l’un des mecs derrière lui. Je tenais à me présenter, je m’appelle Felix.

Je serre la main qu’il me tend tandis qu’il me sourit avec malice.

— Et moi Juliet, ravie de te rencontrer.

— Ravie ? tique mon voisin en me dévisageant. Tu m’as jamais dit un truc pareil à moi.

— Je suis incapable de mentir, je fais mine de m’excuser.

— Cette ingratitude, ça me dégoûte.

— C’est ta petite copine ? coupe Felix, très intrigué.

— Chacun sa commère de la famille, grogne Rafael en levant les yeux au ciel. Toi, t’as Warren, moi, j’ai Felix.

— J’suis pas sa petite amie, je précise à toutes fins utiles.

— Ouais, elle me paie pour lui tenir compagnie.

— Oh ! Mais ferme-la !

— D’accord… articule Felix en plissant les paupières. J’vais vous laisser profiter de ce moment atypico-romantique. Par contre, Raf, j’te rappelle que t’as une grosse compétition dans trois mois, alors ne sois pas déconcentré par une jolie fille.

— Je vais faire de mon mieux, ricane le chauffeur comme si l’effort demandé frôlait le zéro.

Felix s’éloigne pour rejoindre les autres en se retournant deux fois vers nous. Rafael a raison, il a tout d’un Warren en puissance.

— Une grosse compétition ? je répète.

— Ouais, à Tampa. Y’aura des pros et des amateurs. C’est le plus gros événement pour les gars comme moi, qui veulent se faire repérer par les grands noms de la discipline.

— T’as envie de devenir professionnel ?

— Disons que ça fait partie des objectifs que je me suis fixés quand ce truc a remplacé mon mollet.

Je lis entre les lignes que son handicap alimente sa soif de se dépasser. J’admire sa manière de réagir. J’aimerais être aussi forte mentalement et j’ai soudain très envie qu’il réussisse.

— Tu peux me rendre un service ? il s’enquiert tout à coup.

Oh ! Pitié, non ! Cette phrase déclenche toutes mes alarmes internes. Je déteste quand on pose cette question comme ça. Dire oui sans savoir de quoi il s’agit, ou dire non et culpabiliser de me sentir égoïste ? Si j’ai décidé de ne plus m’engager dans aucune relation, c’est justement pour éviter ça. C’est extrême, et stérile sur la durée, raison pour laquelle je me remue en ce début d’année. Me voilà donc face à un premier exercice ardu. J’ai spontanément envie de refuser, mais Rafael a accepté de m’aider, lui, et…

— Zen ! il me coupe dans mes pensées. Je comptais juste te demander de me filmer quelques minutes pour mon Instagram, pas de mettre un de tes organes en gage. Recommence à respirer, t’es toute bleue.

— Oh ! D’accord, oui, bien sûr.

Il ouvre son sac à dos, en extrait une perche et un stabilisateur et me fourre le tout dans les mains.

— Tiens, Madame la future journaliste.

— T’es bien équipé !

— Merci, on me le dit souvent, il susurre sur un ton débordant de sous-entendus.

— C’est simplement pour alimenter tes stories ? je reviens sur le sujet.

— Non, j’ai envie de monter une vidéo un peu plus longue pour attirer l’attention avant la compète et augmenter mes chances de séduire des sponsors.

— Ah oui ! C’est du sérieux.

Il recoiffe correctement ses cheveux sous son couvre-chef, refait ses lacets et reprend la parole.

— Pour info, je n’ai pas de meilleur profil, je suis génial sous tous les angles.

— J’ai subitement très envie que tu te vautres et que tu te prennes le rail entre les jambes. Ça devrait faire dégonfler pas mal de choses chez toi.

 

1. Figure en skateboard.

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