Campus drivers Tome 4 - Love Machine
46 - Juliet
46
Juliet
Assise face à Martin, mon menton calé dans ma paume, c’est la quatrième fois que je me répète qu’il est le meilleur candidat que j’ai rencontré. Il a de l’humour, il est intelligent, respectueux, et c’est facile de tenir une conversation avec lui. Je sens que je lui plais et je lutte pour ne pas être parasitée par Rafael et son attitude depuis le Purple Bay. Il est distant et antipathique, un vrai bonheur !
Chaque fois que mon esprit dérive sur ce foutu skateur, je m’imagine le pousser hors de mon crâne et fermer la porte à double tour. Du vent, le prof de math ! J’ai conscience que j’aimerais être plus que son amie, mais ce n’est pas ce qu’il veut, lui, alors je me secoue pour passer à autre chose. Après tout, ça devrait me convenir, c’est ce que j’avais exigé quand il a décrété que nous étions faits pour être potes. Il m’avait prévenue qu’il était comme ça, et j’étais d’accord.
Une part de moi désire prouver à Rafael qu’il s’est trompé sur la Love Machine et lui faire payer ses remarques narquoises. Une autre espère aussi le rendre un peu jaloux, mais celle-ci est affreusement pathétique.
Quoi qu’il en soit, je suis motivée à me surpasser et, objectivement, j’ai au moins réussi à avoir envie de nouer quelque chose avec une personne. Maintenant, à moi de le mettre en application avec une personne qui en a envie aussi.
— Juliet ?
Je cligne des yeux et les reporte sur Martin.
— Je suis barbant ? Merde, je suis barbant, il souffle en ouvrant de grands yeux rieurs.
— Pas du tout ! Je suis désolée, ça m’arrive souvent d’être happée par mes pensées, ça n’a rien à voir avec toi, promis.
Bon sang, Tory dit que ce rencard va dépoter, et je le sabote toute seule en rêvassant d’un mec qui s’est en plus montré désagréable pas plus tard que tout à l’heure. Du vent, j’ai dit !
J’ai à peine formulé cette pensée que mon portable vibre sur la table. La notification me tire un bruit de gorge rauque.
SKATEURK : Alors, ça donne quoi ?
Tiens donc, il a envie de parler, maintenant ? Je suis sûre qu’il s’attend à ma réponse habituelle. Il va être déçu.
JULIET : On dirait que la narine de Tory a réellement un don.
Il est chouette, et sa petite sœur a une paire de patins Impala. Je
pourrai lui donner des leçons ! Si ça continue comme ça, je le
laisse m’embrasser sur le chemin du retour, et hasta la vista la
Lova Machina.
J’appuie sur « envoyer » et repose mon téléphone, face cachée. Oh oui ! Je compte bien embrasser Martin, s’il est partant.
Lorsque l’heure est écoulée, nous ressortons du Corner et arrivons près de la voiture de Rafael, facilement repérable. Son conducteur est debout sur le trottoir, dos à nous, et je remarque aussitôt qu’il n’est pas seul. Luke est présent aussi, et j’ai d’office un mauvais pressentiment en les voyant ensemble.
— Dis donc, Crocsy, t’es splendide ! me lance celui qui fait du base-ball dès qu’il m’aperçoit par-dessus l’épaule de Rafael.
L’insupportable skateur ne se retourne même pas. Il ne m’aura pas lâché un regard, ce soir.
— Je suis Luke, reprend ce dernier en tendant la main à Martin.
Sa manière de nous détailler me met mal à l’aise. Je tire spontanément sur les pans de ma jupe.
— Qu’est-ce que tu fais là ? je l’interroge.
— Le pneu de Raf est à plat, je suis venu pour assurer le trajet du retour. Aucun risque d’embûche avec ma chance et moi.
Je scrute les roues de l’Alfa Romeo et repère celle qui est crevée. Une vague de stress me traverse des pieds à la tête à l’idée de m’asseoir dans la voiture de Luke, et je cherche spontanément le regard de Rafael. Il s’est tourné de quelques degrés mais est concentré sur son capot, hermétique à ma présence. Un fossé immense semble se matérialiser entre nous. C’est l’opportunité de monter avec un autre chauffeur, mais ça signifie aussi que ce qui nous lie Rafael et moi est terminé. Une colère sourde teintée de tristesse éclate en moi.
— C’est gentil à toi. Merci ! je lance d’une voix forte en espérant une réaction.
Aucune. Luke jette un coup d’œil vers son pote muet, recule jusqu’à sa portière arrière et l’ouvre en faisant signe à Martin de prendre place. On repassera pour la galanterie, mais je veux me tirer d’ici.
Mon rencard est à peine rentré que Luke lui claque presque la portière dessus. Je m’apprête à descendre du trottoir pour atteindre celle opposée, mais Luke s’interpose.
— Désolé, Juliet, j’ai de la place que pour un seul passager.
— Quoi ?
— Mon choix se tourne vers Martin. Solidarité masculine. Qui suis-je pour lutter contre ça ?
— Très drôle, je souffle en me décalant d’un pas pour le dépasser.
— Tu ne peux pas monter, il s’interpose à nouveau.
— Luke, les blagues les plus courtes sont les meilleures.
— Je suis au complet, il persiste.
Je cligne des yeux avant de lorgner sa Ford. À quoi il joue ?
— Je compte encore deux places dans ta voiture.
— Ouais, mais j’dois faire un détour par l’aéroport pour récupérer Ramos Fernando.
— Qui ?
— Ramos Fernando, le cousin mexicain d’Adam.
— Adam a un cousin mexicain ?
— Yes, un mec en or. Il vient passer un mois en Floride et il débarque avec d’énormes valises. Elles vont occuper le coffre et la moitié de la banquette arrière. Désolé.
— Martin est au courant de ce détour ? je rétorque.
— Martin, t’es d’accord ? demande Luke en se tournant vers sa voiture. Il a dit oui, il ajoute aussitôt, conscient tout autant que moi qu’il n’a rien entendu à l’intérieur.
Sidérée par ce qu’il se passe, je me tourne vers Rafael et ne loupe pas son rictus satisfait. Il a manigancé un truc, j’avais raison de me méfier !
— Toi ! Tu as…
— T’en fais pas, Raf est capable de changer une roue en un temps record, intervient Luke avant que je ne termine. T’étais au courant qu’il a remporté le championnat du monde ? Il est d’une humilité décoiffante, il n’en parle jamais.
Il tape sur l’épaule de son complice, saute du trottoir et m’envoie un au revoir avant de bondir sur son siège. Je suis trop stupéfaite pour réagir, et le voilà déjà au bout de la rue.
Par la vitre arrière, je vois le visage surpris de Martin. C’est quoi, ce délire ?
— T’as intérêt à m’expliquer ce qu’il vient de se passer, Rafael.
Je croise enfin son regard, et ce que j’y lis me couvre de chair de poule. Un mélange de fureur, de vice et de… aucune idée, mais c’est nouveau. Et déconcertant.
— Mon pneu a éclaté, Luke était en route pour l’aéroport, il a fait un détour.
Son timbre nonchalant me donne envie de l’étrangler.
— Tu me prends pour une conne ? Ramos Fernando, sérieusement ?
— Je ne l’ai jamais rencontré mais je n’entends que du bien de lui.
— Luke s’est foutu de moi. Vous vous foutez de moi tous les deux !
— T’es encore jamais montée dans une autre bagnole que la mienne. Peut-être qu’il a pas voulu balancer ta peur devant Martin, il avance en haussant les épaules.
Ça pourrait être plausible, mais l’odeur de fourberie qui flotte dans l’air est trop présente pour que je me fasse avoir aussi naïvement. Y’a autre chose, mais quoi ?
— Tu as tout orchestré, je l’accuse en le pointant du doigt. Avoue ! Tu fais la gueule depuis le Purple Bay, t’as pas supporté l’idée que la Love Machine puisse fonctionner ! C’est du sabotage en bonne et due forme !
— Tu crois vraiment que j’irais jusqu’à crever mon pneu pour ça ?
Même si une part de moi aimerait qu’il ait saboté sa roue pour m’empêcher d’embrasser Martin, j’admets que j’ai beaucoup de mal à y croire. Il chérit sa voiture autant que sa Krooked, je ne l’imagine pas une seule seconde commettre un tel acte de barbarie pour moi. Est-ce que c’est encore la Love Malédiction qui frappe ?
Je croise les bras sur ma poitrine en lâchant un souffle mécontent. On dirait bien… Je n’arrive pas à croire que ce rendez-vous se conclue ainsi. Ce n’est pas comme ça qu’il devait terminer ! Pas une fois de plus avec Rafael, qui ne…
— Fait chier !
Comment je peux me persuader qu’être son amie me suffit si je finis inlassablement mes rendez-vous en sa compagnie ?
— Je dois changer cette roue, il annonce en allant vers le coffre.
Il l’ouvre et se penche à l’intérieur. Je réprime la pulsion de le pousser dedans pour l’y enfermer.
— C’était la soirée ! je déclame. Ça se passait nickel, pour une fois. Je faisais du bon boulot, je suis sûre que j’aurais pu conclure et qu’il embrasse super bien. Je n’ai même pas eu le temps de prendre son numéro, en plus !
Un fracas métallique résonne dans le coffre, accompagné d’un juron en espagnol.
— Foutue bagnole ! je m’énerve en donnant un coup de pied dans la roue à plat.
Rafael claque son hayon avec hargne et brandit son cric vers moi.
— N’insulte pas ma voiture, Juliet.
Sa voix est tendue et ses gestes saccadés tandis qu’il s’accroupit près de sa jante.
Je fulmine pendant qu’il officie et, lorsqu’il a terminé, je grimpe à l’avant. Vu les événements, la narine de Tory n’est pas si fiable. Je décide de lui envoyer un texto pour lui demander des explications quant à ce fiasco.
JULIET : Ta narine gauche est nulle. Archinulle. Nulle à chier.
TORY : Tes vilaines pensées sont absorbées par mon talisman.
JULIET : On verra si ton talisman m’empêchera de te tirer les
cheveux.
TORY : Pourquoi il y a si peu d’amour dans ton cœur ?
JULIET : Parce que je viens de vivre mon cinquième désastre,
que j’aurais pu m’épargner si tu ne m’avais pas convaincue de
repartir pour un dernier tour. Alors mon cœur est au chômage !
TORY : File-moi les détails.
Je lui raconte le déroulé des événements en soufflant tous les cinq mots tapés. Rafael me lance des coups d’œil réguliers tout en traversant la ville pour me ramener chez moi. Enfin, j’imagine, puisqu’il ne m’a pas proposé autre chose. Et c’est tant mieux, vu son humeur de chien.
TORY : T’es déjà rentrée ?
JULIET : Non, je suis encore en voiture. J’arrive chez moi dans
quinze minutes environ.
TORY : Hum…
JULIET : Quoi ?
TORY : Rien, on en reparle demain matin.
Je suis sur le point d’insister quand je repère un énième coup d’œil du conducteur dans ma direction.
— Quoi ? je lance.
— Tu n’arrêtes pas de souffler. L’habitacle est en train de se remplir de ton dioxyde de carbone, j’ai des vertiges et je crois que je ne sens plus ma jambe gauche.
— Désolée d’être légèrement énervée que ta voiture ait fait foirer mes plans amoureux !
En entendant ça, il pousse un grognement et, sans prévenir, il ralentit et se déporte à droite. Je n’ai pas le temps de lui demander ce qu’il fabrique qu’il est déjà dehors, à s’éloigner vers un mur d’arbres épais.
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