Campus drivers Tome 4 - Love Machine
45 - Rafael
45
Rafael
Note à moi-même : la narine gauche de Tory a plus de poids dans la balance des décisions de Juliet que mon humble personne. Cette dernière a accepté de rempiler pour un rendez-vous galant malgré la liste d’arguments défavorables que je lui avais dressée après le demi-lapin de Clay. Et la jupe longue et fendue — fendue ! — qu’elle a choisie pour y aller me provoque des bouffées de stress. Elle s’est toujours apprêtée pour ses rencards mais, ce soir, elle est passée à un autre niveau, comme si elle jouait toutes ses cartes dans cette ultime manche.
Dieu merci, c’est dans la caisse de Dallas qu’elle devrait se tenir en cet instant, et s’il ne m’a épargné aucun sous-entendu, je lui en dois une puisqu’il m’a refilé cette course de la mort.
Et comme pour sonner le glas de mes espoirs, lorsque ce Martin de mes deux avec qui elle a matché approche, j’ai beau le détailler sous tous les angles, je ne trouve aucune remarque cinglante à balancer sur lui de prime abord.
J’ai un sale pressentiment mais je refuse de donner du crédit à Tory. Attends qu’il monte en voiture, peut-être qu’il sent mauvais ou que sa petite barbe de hipster cache des restes de son repas de midi.
Juliet s’est accoudée entre les sièges avant, son odeur fait naître des picotements dans ma nuque. Pour sa part, elle sent divinement bon. Elle s’est parfumée pour la première fois ou je ne le perçois que ce soir ?
— Tu dis rien ? elle chuchote.
— Non.
Ce sont les premiers mots que nous échangeons depuis qu’elle est montée à l’arrière. C’est pas sa place, bordel. Du coin de l’œil, je la devine qui cherche mon regard, mais le nœud que j’ai dans la gorge est comme une corde qui bloque mes mouvements.
— Tu ne proposes pas de démarrer en trombe ?
— Non.
— Aucun commentaire sur ses coudes ou ses genoux ?
— Je vais gaspiller mon énergie, je lâche sur un ton agacé.
Je pensais que ce dernier rencard me ferait le même effet que les autres, mais j’ai clairement atteint mes limites. Vivement qu’il n’y ait plus cette Love Machine entre nous, y compris si ça comble bien des choses d’une certaine façon.
— Y’a un truc qui ne va pas ? Tu es bizarre, ces jours-ci. Il y a un problème ?
— Rien qui te concerne.
Je sens son attention se coller à ma joue. Je m’efforce de maintenir la mienne sur Martin, qui est presque arrivé à notre niveau. Ses pompes sont cool, putain.
— Oh ! D’accord.
Ma réponse a jeté un froid. Pourtant, elle suit précisément les règles de Juliet. Et les miennes, normalement. Celles que je me fixais avant que Crocsy n’éveille cette curiosité maladive.
Elle se renfonce dans la banquette, et mes phalanges blanchissent autour de mon volant lorsque la portière arrière grince.
— Salut, lance Martin d’une voix posée.
— Salut, répond Juliet.
Je ne la regarde pas mais je devine son sourire, ce qui me bute encore davantage. Dès que son rencard s’installe à côté de Crocsy, je me blinde mentalement et débite mon discours de bienvenue en y mettant même l’intonation attendue. Pas moyen que ce type me crame auprès des boss, ils ne doivent pas découvrir que j’ai outrepassé leur punition. Cette course est enregistrée au nom de Dal, je suis un imposteur en mission secrète.
Sois juste un Campus Driver, ce soir. Pas un Rafael ni un Pablo. Rien qu’un chauffeur, comme prévu quand Juliet a débarqué dans ta vie.
L’objectif est simple : les larguer au Corner, rouler musique à fond jusqu’au premier park, skater puis revenir les chercher et apprécier ce cinquième rencard foiré. Je peux le faire, c’est ma routine.
Ils entament une conversation banale comme j’en ai écouté des dizaines dans ma voiture. Je suis attentif à chacun des mots que Juliet emploie. Et plus encore à ceux de cet étudiant, qui me donnent envie de foncer dans un arbre. Pourtant, il ne m’offre toujours aucune raison de le dénigrer, accréditant les foutues prédictions de Tory.
Il est arrivé à l’heure, se montre drôle et subtil. Pire, même son sweat est cool. Putain, tout a l’air cool chez ce mec. D’où il sort ?
— Je dois être honnête avec toi, Juliet, c’est ma première fois sur cette application de rencontre, il confie tout à coup.
Génial ! Le gars a choisi le meilleur timing pour se lancer dans l’aventure !
— Et toi ?
— J’ai eu quelques matchs peu concluants, elle répond timidement.
Je ne retiens pas un hoquet guttural.
— Faut que j’assure, alors, rigole Martin.
M’interdisant de scruter Juliet dans le rétroviseur, je rive mes yeux à la route en contractant la mâchoire. Mon siège en cuir ne m’a jamais paru aussi inconfortable. Je suis tendu, il suffirait que j’éternue pour exploser. J’ai toujours mal supporté les rencards de Crocsy, mais ce soir, c’est celui de trop.
Pourtant, de manière paradoxale, le temps pour arriver devant le bar où je dois les déposer défile bien trop vite. J’ai soudain envie de tourner à gauche pour allonger la durée du trajet. C’est stupide, ça ne raccourcira pas l’heure qu’ils doivent passer ensemble, mais je ne peux pas me retenir.
— On vient de passer devant le Corner, non ? s’étonne Martin.
Il est plus attentif à la route qu’à sa cavalière. Enfin un détail qui m’apporte un minuscule apaisement.
— Ouais, désolé.
— Pas de souci, vieux.
Je t’emmerde, vieux.
Je tourne trois fois de plus à gauche pour reprendre l’itinéraire prévu et me gare en double file.
— Vous me retrouverez ici dans une heure, je déclare sans me retourner.
J’ai l’impression de retenir mon souffle depuis une éternité. Martin sort le premier, sa portière claque, mais celle de Juliet n’émet aucun bruit.
— Toujours pas d’observation ? elle s’enquiert sur un ton indéchiffrable.
On dirait presque que ça l’énerve, ou que ça lui manque… Si je m’y autorisais, je lui dirais de ne pas y aller, mais Crocsy ne m’écoute jamais. J’ai le sentiment qu’un truc se joue en cet instant, sans arriver à décrypter ce dont il s’agit. De toute façon, la voix de Martin fait voler en éclats les maigres pensées que j’étais en train de formuler.
— Après vous, jolie demoiselle.
— Merci.
Ce n’est pas la saison des ouragans, mais je ne serais pas contre l’idée que ce mec se fasse emporter par une rafale. Je penche la tête vers ma vitre et me surprends à fermer les yeux si fort que mes oreilles sifflent.
Dès que la portière droite claque, je braque et pars sur les chapeaux de roues. Je tourne la molette de l’autoradio à fond et roule sans direction.
Une heure, ça va passer vite, non ?
Il va dé-po-ter ! résonne la voix de Tory dans mon imagination comme si elle était assise à côté de moi. Alors qu’une inquiétude étouffante compresse mes poumons, je monte encore le son.
— C’est sa putain de narine qui lui a soufflé cette connerie, ça ne veut rien dire, je parle tout seul.
Je profite d’un feu rouge pour cogner mon front contre le volant, histoire de réveiller le Rafael sain d’esprit.
— Sois pas con, mec. Dylan et Karim étaient pas si nuls, et pourtant, ça ne l’a pas fait.
Je me souviens de leurs prénoms, je suis gravement atteint.
Être seul dans ma caisse m’aide toujours à retrouver un semblant de calme, sauf ce soir. Lorsque je reviens au point de départ bien avant les soixante minutes convenues sans avoir mis un pied sur ma planche, je suis dans le même état de nerfs.
Inutile de me voiler la face, je panique à l’idée que ce rendez-vous réussisse. Et je panique de paniquer pour ça.
Crevant de chaud, je sors sur le trottoir qui borde le Corner et l’arpente de long en large, en me retenant d’entrer à l’intérieur. Qu’est-ce qu’ils font ? De quoi ils discutent ? Il reste encore trente minutes à patienter, mais j’ai besoin d’en avoir le cœur net, tout de suite.
Je saisis mon téléphone dans ma poche et tape un texto à Juliet. Au diable mes bonnes résolutions.
RAFAEL : Alors, ça donne quoi ?
Le temps qu’elle met à me répondre est un supplice, mais sa réponse en elle-même m’achève.
JULIET : On dirait que la narine de Tory a réellement un don.
Il est chouette, et sa petite sœur a une paire de patins Impala. Je
pourrai lui donner des leçons ! Si ça continue comme ça, je le
laisse m’embrasser sur le chemin du retour, et hasta la vista la
Lova Machina.
Je suis obligé de relire son message trois fois pour être sûr que je ne suis pas fou.
Pris au dépourvu par son texto, j’en perds presque mon téléphone des mains. L’embrasser ? Comment ça, l’embrasser ? Elle n’est pas sérieuse ?
Il lui a fallu deux mois pour me dire qu’elle avait un chien, elle ne va pas bécoter un type au bout de trente minutes ! J’ai envie de lui répondre qu’elle n’a pas intérêt à faire ça dans ma bagnole, ni où que ce soit, d’ailleurs. Je ne veux pas qu’elle soit aussi proche de quelqu’un. Quelqu’un qui n’est pas moi. Ce constat me frappe comme un uppercut qui met K.-O. toutes mes défenses. Eh merde.
Je suis à deux doigts de passer un appel au bar en prétextant une fuite de gaz dans le quartier pour qu’ils évacuent les clients, mais ce qui m’inquiète, c’est ce qu’il va se produire après l’heure qu’ils passent ensemble. Impossible que Crocsy l’embrasse dans cet endroit, mais lorsque je vais les déposer au retour…
Mon cerveau vrille. Je me mets en quête d’un moyen pour que ce Martin ne remonte pas dans ma caisse. Je presse mes paupières entre mon pouce et mon index en grognant, jusqu’à ce qu’une idée me vienne.
Presque comme possédé, je contourne ma voiture et ouvre le coffre. Mon bon sens hors service, je farfouille à l’intérieur de la trousse de dépannage et en extrais un long tournevis. Parfait.
Sans réfléchir, je m’accroupis près du pneu arrière et enfonce l’outil dans la gomme. Elle me résiste un peu, mais ma volonté est une adversaire coriace. Le caoutchouc se déchire, suffisamment pour que la première partie de mon plan fonctionne. Étape 1 : validée.
Je reprends mon téléphone dans ma poche et lance un appel à Luke. Il est off ce soir, j’espère qu’il est en ville, ou encore habillé. J’ai besoin de lui pour l’étape 2.
— Ouais, Raf ? il décroche au bout de quatre sonneries.
— Mec, j’ai besoin de ton aide maintenant. Je suis devant le Corner, à l’angle de la onzième. Il faut que tu viennes tout de suite.
— Dis-moi que ça n’a rien à voir avec la résa de Juliet…
— Si.
— Oh ! Bon sang, Dal est allé à l’encontre des ordres en te laissant t’occuper de cette course. Je t’en supplie, ne me dis pas que t’as frappé ce pauvre garçon.
— Bien sûr que non, je sais me tenir.
J’entends son soupir de soulagement.
— Ouf, j’ai cru que t’avais déconné. Pourquoi tu m’appelles, alors ?
— J’ai mis un coup de tournevis dans mon pneu. Tu peux me rejoindre ?
— Très drôle. Mec, je suis en pleine séance de sextos avec une joueuse de badminton, accouche.
— J’ai mis un coup de tournevis dans mon pneu, je ne plaisante pas. Ramène-toi, s’te plaît.
— Tu… Tu as quoi ? il hurle au bout de la ligne. Non, mais t’es complètement malade ! Pourquoi t’as fait ça à ton Alfa ?
J’essaie de couvrir ses lamentations, mais il est trop choqué pour m’écouter.
— Luke ! je beugle.
— Comment t’as pu faire ça à ton Alfa ? il tourne en boucle.
— Ce rencard de merde est bientôt fini, j’ai besoin que tu te pointes pour ramener ce mec. Débarrasse-moi de lui. Trouve n’importe quelle excuse, mais Juliet ne doit pas monter dans ta voiture. Elle doit rester avec moi.
— Tu t’en es pris à ta caisse ! il continue à brailler. Raf, t’as craqué ou quoi ?
— Peu importe.
— Tu vas me donner la raison, sinon je ne bouge pas.
— Ça te regarde pas.
— OK, alors démerde-toi. Bisous !
— Juliet compte l’embrasser ! je crache.
Elle a suggéré l’idée mais elle en est capable.
— Et ça te rend dingue ? il demande d’une voix faussement surprise.
— Je veux que tu emmènes ce Martin loin d’ici.
— On est d’accord que je vais juste le ramener chez lui ? Sain et sauf, ça va de soi.
— T’es un mauvais ami.
— Et toi, t’es jaloux comme un pou, c’est hallucinant. T’as attaqué ton bébé pour boycotter un rencard !
— Pas de commentaire. J’peux compter sur toi ?
— Évidemment, je suis déjà derrière le volant, j’arrive dans moins de dix minutes. Pas moyen de louper ça.
— Merci.
Je coupe la communication sur son « hihaaa » et referme mon coffre qui contient l’arme du crime.
J’ai la poitrine dans un étau et je tourne autour de ma voiture en cherchant de l’air. Il faut que Crocsy sorte de ce bar, parce que chaque minute qui passe me rapproche d’un pétage de plombs monumental. Je me suis raconté un tas d’histoires pour expliquer mes réactions, mais Luke a raison : je crève de jalousie.
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