Campus drivers Tome 4 - Love Machine

C. S. Quill · Chapitre 44 sur 63

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Campus drivers Tome 4 - Love Machine

43 - Rafael

43

 

 

Rafael

 

Depuis le début, je dis que les courses avec Crocsy réservent leur lot de surprises. Et ce que je m’apprête à faire n’y déroge pas. À ce rythme, encore quelques mois avec elle, et Felix me retrouvera avec des patins aux pieds.

— Vu que ça te mine autant, je t’en offre un dernier, j’annonce alors.

— Un dernier quoi ?

Je sors de la voiture et claque la portière derrière moi. À travers le pare-brise, la figure de Juliet laisse transparaître son interrogation.

Je m’éloigne de cinq pas, compte jusqu’à trois puis refais cinq pas dans l’autre sens. Je rouvre ma portière et appuie mon bras contre la tôle en me raclant la gorge.

— Salut.

— Euh… oui ? elle répond sans comprendre.

— C’est moi.

— Oui, ça, je le sais…

— Ta photo de profil ne te rend pas justice, tu es nettement plus jolie en vrai.

— Hein ?

— C’est moi ! Pablo Dellachicachica. On a rendez-vous ensemble ce soir, t’as oublié ?

Ses prunelles alternent entre mon sourire de magazine et la boîte à gants, jusqu’à ce que son incompréhension disparaisse enfin. Un rire bref lui échappe tandis qu’elle pose sa main contre sa poitrine. J’attends de voir si elle va me suivre dans ce scénario totalement improvisé.

— Ah ! Oui ! Pablo Dellachica.

— Dellachicachica, je corrige en m’asseyant.

Elle ravale un pouffement et s’humidifie les lèvres.

— Enchantée, je m’appelle Juliet.

— OK, pause. On met en scène un faux rencard, Crocsy ! Lâche l’affaire avec Juliet pour ce soir, elle réfléchit beaucoup trop. Libère-toi et deviens un personnage, avec un nouveau prénom, une nouvelle vie. Un nouveau caractère, aussi, plus avenant, je la pique gentiment.

— Oh ! OK. Vas-y, je me conditionne. Non, attends, va te faire foutre pour ta dernière phrase d’abord. Voilà, je me conditionne, maintenant.

Elle ferme les yeux, passe une main devant sa figure et avale de l’air pour faire entrer l’inspiration en elle.

— Un prénom, un prénom, un…

— C’est si compliqué de te rebaptiser ? je m’impatiente.

— Jane ! elle me crie au visage.

Je me recule en la fixant du regard.

— On ne hurle pas son blase sur les gens. J’ai failli faire dans mon froc.

— Je m’appelle Jane, elle répète d’une voix plus posée.

— Après t’avoir vue sur cette branche pour t’éclipser de chez toi, ça te sied à merveille.

— Quelle branche ? Tu dois faire erreur, je ne vois pas du tout de quoi tu parles ! Tu confonds avec une autre fille, ça démarre mal entre nous.

— Pas mal, je la félicite en applaudissant du bout des doigts.

— Tu es très chic, elle me complimente.

— Merci, je suis aussi un garçon coquet.

Elle me toise de haut en bas en s’arrêtant longuement sur mon pull.

— C’est vrai que cette chemise parfaitement repassée est classe, elle invente.

— Je l’ai confectionnée spécialement pour notre rendez-vous. À mes heures perdues, je m’adonne à la couture. Je suis content qu’elle te plaise. Quant à moi, j’aime beaucoup ta robe. Ce velours colle à merveille à la couleur de ton rouge à lèvres.

Mes yeux courent sur elle, entrant avec bien trop d’engouement dans ce jeu.

— Temps mort, elle lâche en formant un T avec ses mains. Je n’aime pas le rouge, alors si je devais porter une robe en velours, elle serait vert bouteille. Si tant est que le velours soit autorisé par la loi.

— OK, je la refais. Ce cuir vert colle parfaitement à… ta peau ?

— Ah oui ! Tu ne passes pas par quatre chemins, elle minaude. On y va ?

— Où ça ?

— Dans ce restaurant où tu as proposé de m’inviter. Le Purple Bay, elle précise.

Rien que ça ?

— T’en profiterais pas un peu, là ?

— J’espère que tu as pensé à réserver, elle m’ignore. Il est très demandé.

— Il est très cher, aussi.

— Tu ne mentais pas sur ton profil. Ta générosité n’a pas de limite, Pablo.

Son petit sourire craquant se distille en moi. Je tourne les clés dans le démarreur et prends la route, direction le Purple Bay. Je leur passe un coup de fil pour réserver une table, et durant le trajet, Jane et Pablo découvrent tous les points communs stupéfiants qu’ils partagent.

— Attends, toi aussi, tu adores la mayonnaise ? je m’écrie. C’est incroyable !

— Oui ! Et les cerises. J’adore les cerises.

— Arrête, c’est trop ! C’est mon fruit préféré. J’avais jamais rencontré quelqu’un comme moi.

— Moi non plus !

— Jane, tu es mon âme cerise.

Juliet me regarde en battant des cils avant d’exploser de rire.

— Qu’est-ce qui est si drôle, Jane ? je feins de ne pas comprendre sans me départir de mon rôle.

— C’est un fou rire passionnel, Pablo. Ne sois pas inquieto, toudo va bingo.

— Oh ! Merde, t’as jamais pris un foutu cours d’espagnol de ta vie ou quoi ?

— J’étais pas très attentive…

— Je croyais que t’étais bonne élève !

— Disons que ça n’a pas toujours été le cas, elle rétorque en contemplant ses genoux.

— Devoir te faire aimer le skate, les maths et maintenant l’espagnol, j’énumère pour détendre l’atmosphère. Le défi grossit encore.

— Où est Pablo ?

Ah ! Oui, merde, je me suis laissé emporter !

Une fois garé, j’offre mon bras à Crocsy, et nous marchons quelques minutes en continuant à bavarder. On a beau se raconter n’importe quoi, je ne me suis jamais senti aussi proche d’elle.

Je lui ouvre la porte du resto avec une révérence exagérée.

— Merci, Pablo.

— Je t’en prie, Jane.

Une hôtesse nous accueille puis nous demande de patienter un instant. Je n’ai jamais mis les pieds ici, ce n’est pas mon style, mais ça colle avec cette soirée totalement what the fuck.

Je jette une œillade vers ma voisine, qui piétine sur place. Elle non plus ne semble pas en phase avec l’endroit, mais toute cette histoire est bien trop drôle, et je suis content de dîner avec elle. Ah ! Pablo ! Dans quel pétrin t’es-tu fourré avec cette sauvage de Jane ?

Au moment où je pose une paume maladroite au bas de son dos, son prénom claque dans l’air.

— Juliet ?

Elle pivote, j’en fais de même, et nous nous retrouvons face à Tory. Ses grands yeux verts sautent de son amie à moi, et ma main posée au creux de ses reins la surprend.

— J’ai loupé un épisode ou une saison entière ? elle interroge.

— C’est une amie à toi, Jane ? je questionne de mon côté.

La sorcière cligne des paupières. Elle ne capte visiblement rien, ce qui me fait marrer. Intérieurement, car je crains bien trop ses représailles.

— Jane ? répète Tory en jouant avec son collier bizarre.

— Je te présente Pablo Dellachica, annonce naturellement Crocsy.

— Dellachicachica, je corrige à nouveau. Elle s’y habituera quand je lui aurai passé la bague au doigt. Tu te rends compte que nous aimons tous les deux la mayonnaise ? C’est fou.

— Fou, oui, c’est le mot… Je l’avais pas vue venir, celle-là. Vous avez pris quoi avant de venir ?

— Un train pour l’amour, je réponds.

— J’vais me sentir mal, souffle cette sorcière.

Juliet se penche à son oreille et lui chuchote quelque chose. Je ne perçois que des bribes de mots, mais suffisamment pour deviner qu’elle lui explique à quoi nous jouons et pourquoi. Pour autant, sa copine ne se départit pas de son air interloqué.

Alors qu’elle ouvre la bouche, un mec approche et passe un bras sur ses épaules.

— Salut.

— Tu dois être Cédric ! s’exclame Juliet.

— Non.

— Ah ! Oups.

— J’ai plein de choses à te raconter, mais voici Shaun ! rigole Tory sans même avoir l’air embarrassée par la bourde de sa pote. Shaun, je te présente mon amie Juliet, mais tu peux l’appeler Jane.

— OK…

— Et lui, c’est Rafael, un Campus Driver, elle ajoute.

— Mais tu peux m’appeler Pablo.

Je sens qu’on l’a perdu.

— Je vois que les copains de Tory sont tout aussi atypiques qu’elle. T’es un pote de Luke, non ?

— Ouais.

Il bloque illico sur ma jambe, dévoilée par le short que je porte, et je devine la question qui se forme dans son esprit avant même qu’il ne la pose.

— Qu’est-ce qui t’est arrivé ? il s’intéresse sans gêne.

— Je suis passionné de randonnée, j’ai marché sur un piège à ours, je débite sans une once d’hésitation.

J’ai tellement de réponses prêtes à l’emploi que les curieux sont incapables de savoir si je me fous de leur gueule.

— Ça a dû être douloureux.

— J’ai pleuré, j’assène avec un sourire factice.

— Bon… Eh bien, bonne soirée, Jane et Pablo… conclut Tory en tirant son mec par le bras.

Juliet commence à s’éloigner, elle ne voit pas Tory diriger son index et son majeur vers ses yeux puis vers moi.

— Je t’ai à l’œil, Torres.

— Une raison à cette menace ?

— Ne m’en donne pas, elle sourit.

Cette nana est inqualifiable, mais je n’ai pas oublié que c’est grâce à son intervention occulte que je me suis attaché à une roller-girl qui déteste le skate, les maths plus encore, et qui parle un espagnol très inquiétant. C’est le tour de magie le plus mystérieux au monde. Et je me dis qu’au-delà d’être flippante, elle m’est sympathique.

Lorsque nous quittons notre table après un repas parfait à tous les niveaux et que nous passons devant Tory et son mec en train de manger leurs desserts, celle-ci s’écrie, comme si une illumination s’était imposée à elle.

— Oh ! Juliet !

Crocsy se retourne, Tory délaisse sa chaise pour venir se dresser devant nous. Je n’aime pas du tout la façon dont elle fait rouler les perles de son collier, comme si elle préméditait le casse du siècle.

— Oui ?

— Encore un, énonce Tory.

Crocsy me regarde comme si j’allais pouvoir l’éclairer sur les paroles de son amie. Le début d’une idée germe dans mon esprit, et je contracte la mâchoire.

— J’ai pas compris, souffle Juliet.

— Encore un rencard. Enfin, un vrai, elle précise en me toisant.

Eh merde, c’est bien ce que je craignais. Je bombe spontanément la poitrine mais empêche mon bras possessif de se poser sur les épaules de ma voisine. Je regrette instantanément d’avoir pensé du bien de cette sorcière !

— Tu crois ? Une pause pourrait être utile, non ?

— Aie confiance en ma narine gauche, s’acharne Tory. Elle flaire quelque chose de spécial et elle ne se trompe jamais !

— Seulement la gauche ?

— Ouais, la droite est bouchée, elle rétorque le plus naturellement du monde. Je te le prédis sans aucune hésitation, Ju. Signe pour un dernier rencard, parce qu’il va dé-po-ter !

Sur ce, elle part en courant retrouver son petit ami, et je ne me gêne pas pour lui balancer des cailloux invisibles. J’avais réussi à convaincre Juliet d’oublier cette appli au moins pour un temps, et la voilà qui la remet sur le tapis.

— On est d’accord que tu ne vas pas l’écouter ? j’envoie en tentant de contrôler mon intonation.

N’obtenant pas de réponse, je pose mes yeux sur le visage de Crocsy. Oh ! Putain, si, bien sûr qu’elle va l’écouter.

— L’intuition de Tory est toujours affûtée, elle plaide.

— Elle se base sur sa narine. Par pitié… Je suis ton ami le plus sensé des deux !

Elle ferme les paupières une seconde.

— Oui, je sais que tu es mon « ami ».

Elle insiste sur ce dernier mot en l’agrémentant de guillemets.

— Un petit dernier, ça ne peut pas me faire de mal, elle ajoute.

À elle peut-être pas, mais moi, je sens une masse étrangère venir se loger entre mes côtes.

— C’était Pablo, le dernier.

Elle pivote vers moi et m’observe en mordant nerveusement sa lèvre.

— Et il va probablement se marier avec Jane et la couvrir de cerises pour le restant de ses jours. Un véritable conte de fées. Juliet, par contre…

Ce faux rencard vient de se transformer d’une expérience hilarante en la plus mauvaise des idées que j’ai pu avoir. J’ai vraiment passé une bonne soirée, du genre qui me donne envie de recommencer alors que je ne suis pas du style à manger deux fois au même endroit. Mais la réalité m’éclate en pleine figure : c’était du fake. Tout ce qu’on s’est raconté ce soir était un tissu d’âneries qui m’a amusé jusqu’à cet instant. Pourquoi j’ai fait ça ?

— Si ça foire encore, je désinstallerai l’appli dans la seconde.

Et si ça réussit ? Je prends conscience que, lors de son prochain rencard, Juliet sera Juliet. Peut-être même qu’elle racontera à l’étudiant débile avec lequel elle aura matché quelque chose qu’elle ne m’a jamais dit à moi, et je trouve ça terriblement injuste. Un sentiment de ras-le-bol m’envahit. Je sais comment ça peut tourner quand je suis comme ça. Il faut que j’aille skater.

Je sors du Purple Bay sans rendre son au revoir à l’hôtesse et remonte le trottoir. Les pas de Juliet claquent derrière moi, mais je ne ralentis pas. Je ne me suis jamais senti aussi impuissant que depuis que je la connais. J’étais fier de lui servir de pseudo-thérapeute automobile, mais avec le recul, cette amitié, qui est aussi fausse que Jane et Pablo, commence à me peser.

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