Campus drivers Tome 4 - Love Machine
9 - Juliet
9
Juliet
J’adorerais me déplacer à la vitesse de la lumière pour mettre le plus de distance possible entre moi et cet étudiant dangereux, mais courir n’est pas une option sûre avec ces foutues chaussures. Comment est-ce que j’ai pu sortir de chez moi comme ça et marcher presque trois bornes sans m’en apercevoir ?
— Je vais quitter la fac, prendre un bateau vers une île sauvage inhabitée et finir ma vie entourée de noix de coco, je marmonne en marchant à vive allure. Plus de rencards, de voitures, de skateboards, de Taco Bell… Je pourrai même me balader à poil avec mes Crocs !
Je baisse le nez sur le plastique vert fluo, et mes propres prunelles souffrent de cette dégaine réservée à traîner en pyjama à la maison. Tandis que je relève la tête, un corps se dresse entre ma hargne et le reste du monde. Coiffée de deux macarons rouges et le visage constellé d’une armée de taches de rousseur, Tory me jauge avec horreur.
— Les mains en l’air, Monroe ! Agent spécial de ton dressing, tu es en état d’arrestation pour crime contre la dignité.
Sans surprise, elle observe mes pompes en pinçant ses lèvres puis pose le bout de son index sur son nez retroussé.
— Je ne sais pas ce qui est le pire. Que tu portes des Crocs pour venir à la fac, ou que tu portes des Crocs avec des chaussettes pour venir à la fac.
— Chacun a le droit de s’habiller comme il en a envie ! je rétorque alors que je suis affligée.
— Tu as conscience que tu aurais fini sur le bûcher, à l’époque, à cause de ça ? elle continue sur sa lancée. Putain, c’est la pire des magies noires, ces trucs !
Ce matin encore, j’ai voulu rester sous ma couette. J’aurais mieux fait de m’écouter, je regrette de m’être mis un coup de pied aux fesses.
— Je sens qu’elles me lancent des sorts funestes ! poursuit Tory en agitant ses mains devant elle comme si des frelons l’attaquaient. Aaaah ! elle hurle, sans gêne. Sauvez mon âââme !
Autour de nous, les gens ralentissent pour nous regarder avec insistance. Depuis la rentrée, je fais mon possible pour être invisible, et Tory est en train de ruiner tous mes efforts. Alors, j’enfonce mes doigts dans sa bouche grande ouverte pour la faire taire. Lorsque mes ongles rencontrent ses amygdales, ses cris se transforment en un hoquet étranglé.
— C’est moi qui vais t’arracher ton âme, si tu la fermes pas immédiatement.
Pliée en deux, elle tousse avant de se relever.
— J’ai failli vomir mon philtre de persuasion ! T’as une idée du temps qu’il m’a fallu pour le concocter ? Six cycles de lune ! Et presque autant pour l’avaler, vu son goût ignoble.
Tandis qu’elle déblatère ses délires ésotériques, je fourre mes mains dans mes poches et patiente.
— Viens prendre un cappuccino avec moi avant le début des cours, elle lance finalement.
— Tu acceptes d’être vue en compagnie de mes abominables savates ?
— Je ferai avec pour cette fois. Tu dois me raconter ton date d’hier soir.
Ma grimace couplée à mes chaussures n’offre certainement pas un suspense insoutenable.
— OK, mais j’te préviens, ta boisson n’aura pas le temps de refroidir. Y’a pas grand-chose à dire.
— J’ai rêvé de toi, elle reprend en ouvrant la marche vers le café. Puis j’ai tiré trois cartes en sortant de mon lit, et devine quoi ? L’une d’elles était le rat pendu ! Le rat pendu, elle répète en insistant sur chaque mot.
— D’où sort cette carte ? J’en ai jamais entendu parler.
— Pfff… Noob que tu es, c’est un signe indéniable !
— Un signe de quoi ?
— D’un grand destin amoureux.
Personnellement, ça m’inspire simplement un rongeur crevé au bout d’une corde. Sordide.
— Tout ça pour dire que je suis persuadée que tu exagères pour me consoler.
— Te consoler de quoi ?
— Je n’ai matché avec personne !
— Dieu merci, je pouffe en m’insérant dans la file d’attente. Être copine avec toi est déjà angoissant, je la taquine. Devoir te supporter avec ton double serait au-dessus de mes forces.
— Dès que je finalise ma potion pour une mort lente et douloureuse, tu seras mon premier cobaye.
— Qu’est-ce que je disais !
Nous passons commande et ressortons nous installer sur un banc.
— Je t’écoute, Juliet. Décris-moi ta soirée pour que je vive par procuration.
— Tu parles comme si t’étais inscrite depuis des mois en vain. Crois-moi, ton premier rendez-vous ne pourra pas être pire que le mien.
— Le rat pendu ne ment jamais ! C’est un gage d’amour.
— Tu ferais mieux de changer de tarot. Je me suis sentie super mal à peine installée dans la voiture. J’étais stressée à tel point que j’ai dû demander au chauffeur de me larguer sur le bord de la route pour vomir dans un fourré.
Je frémis en y repensant.
— Ah.
— Voilà.
— Pourquoi est-ce que ça t’a rendue malade à ce point ?
Sujet délicat.
— Un ex foireux a bousillé ta confiance ?
J’avale une gorgée brûlante. Piste noire droit devant !
— J’ai peur en voiture.
Je n’avais pas prémédité de lui balancer ça aussi abruptement, mais la tournure de ses interrogations m’a fait paniquer. Mon cerveau a choisi de lui servir un os à ronger pour la détourner du reste.
— C’est pour ça ! elle s’exclame alors. T’as mis la barre haut hier, pas étonnant.
— Oui…
Elle joue avec la mousse de son cappuccino en silence, ce qui m’inquiète. Elle va forcément me demander pourquoi je flippe et…
— J’ai eu un accident de voiture moi aussi, quand j’avais huit ans, elle me confie. Ça date de quand, toi ?
— Deux ans.
— Et t’es pas remontée en voiture depuis tout ce temps ?
— Non.
— T’as été super courageuse de tenter pendant un rencard !
— L’adjectif qui convient est : stupide. Ou insensé. Ou suicidaire. Ou…
— Faux ! Ce qui est con, c’est d’avoir attendu autant de temps avant d’affronter ta peur. Plus tu repousses l’échéance, pire c’est.
Elle s’éclaircit la gorge en décalant une mèche imaginaire de son front.
— Voyons les choses sous un autre angle. Ton corps était empli de vieilles merdes néfastes que tu traînes depuis des années, et tu les as expulsées en vomissant ! C’est une excellente nouvelle.
— Dans les buissons d’un Taco Bell… je précise, honteuse.
— Intéressant ! Un symbole pour une âme sœur aux origines mexicaines, peut-être ? Ou espagnoles, si on élargit un peu…
Elle plisse les yeux et hoche la tête avec assurance. La revoici lancée dans ses interprétations farfelues.
— Très chère Juliet, tu seras bientôt prête à remonter en voiture sans craindre de tomber dans un ravin de déception.
Ma gorgée de café passe de travers.
— Et l’amour sera ta destination ! elle conclut avec engouement, sans voir mon visage se décomposer.
Ses paroles et son timbre prophétique m’envoient une décharge dans la poitrine. La moitié du temps, je ne prends pas au sérieux le penchant de Tory pour les sciences occultes et tout le tralala, mais je ne peux pas nier qu’elle a une sensibilité déconcertante et la faculté à pointer des vérités sans même sembler avoir conscience de la portée de ses mots. Elle n’aurait pas pu choisir métaphore plus fidèle.
— Te voici fin prête pour un deuxième round.
Oh que non !
— C’est mort, j’ai désactivé mon compte.
— Eh bien, tu vas le remettre en service, et dès que t’auras un nouveau rencard, je te filerai une petite potion de mon cru et je viendrai purifier la voiture.
— Mon prétendant ne va pas du tout flipper ! Et ça n’a rien à voir avec la voiture, Tory. C’est moi qui suis pourrie de l’intérieur.
— Je te l’ai dit, je vais m’occuper de toi aussi, mais ne sous-estime pas la bagnole. Elle était peut-être conduite par un type qui sécrète des mauvaises ondes. Qui était le chauffeur ?
— Aucune idée.
— Il ressemblait à quoi ?
— Aucune idée, je répète en gonflant mes joues. Je serais même incapable de reconnaître le type assis à l’arrière si je le croisais.
— Non, attends, j’ai une autre idée d’abord ! elle s’exclame tout à coup.
— Laquelle ?
— Je t’en parle dès que j’ai tout ficelé.
Elle porte son gobelet à ses lèvres, le vide puis le jette dans la poubelle juste à côté d’un geste vif.
— Je vais m’occuper de toi, elle assure avec fougue avant de sauter sur ses pieds puis de disparaître derrière le banc en m’envoyant un « bye » chantant.
Je cale mes bras sur le dossier et prends une longue inspiration. Qu’est-ce qu’elle va manigan…
— Aïe ! je crie tout à coup.
Je me retourne vivement pour découvrir qui m’attaque lâchement par-derrière et tombe nez à nez avec Tory, qui a rebroussé chemin et tient quelques-uns de mes cheveux entre son pouce et son index.
— T’es sérieuse ? Rends-moi ça, j’ordonne.
— Ça peut toujours servir, elle chuchote en souriant.
Elle repart en courant, et je n’ai pas la force de la poursuivre. Je ne préfère même pas imaginer ce qu’elle va bien pouvoir concocter avec ça.
*
* *
Il n’a pas fallu longtemps à Tory pour mettre son plan à exécution. À croire qu’elle n’a rien de plus intéressant sur quoi se pencher. On dirait que tous ceux qui gravitent autour de moi se sont mis en tête de me driver pour cette nouvelle année. À vrai dire, ce qui m’intrigue, c’est plutôt que je me laisse faire sans rechigner, mais j’ai atteint le stade du « qui ne tente rien n’a rien ».
— Approche, Juliet.
Nous sommes toutes les deux au bord d’un trottoir, proche de la bibliothèque, à attendre je ne sais quoi.
— Je suis plus rassurée quand il y a deux mètres de distance entre nous, je réponds.
Elle comble la distance qui nous sépare en levant les yeux au ciel, se met face à moi et passe au-dessus de ma tête un long collier en perles, qui retombe autour de mon cou.
— Inspire un grand coup, elle continue.
Je m’exécute tout en appréhendant ce qu’elle a prévu pour cette session de coaching amateur.
— Voilà, on part déjà avec une bonne énergie !
— Super, j’articule en ouvrant à peine la bouche. Et maintenant ? Quel est le programme ?
— On attend.
— On attend quoi ?
— Le dernier membre de notre trio thérapeutique de ce soir.
— Hein ? Tu te fous de moi, t’as pas parlé de ça à quelqu’un ?
Ça ne me plaît pas qu’elle mêle une inconnue à tout ça. J’ai assez d’une fratrie et d’elle pour me traquer jusque dans les toilettes.
— C’est qui ? Je la connais ?
— Aie foi en moi, Juliet. Et, non, je crois pas que tu le connaisses.
— « Le » ? Parce que c’est un mec, par-dessus le marché ? Si tu m’as organisé un speed dating, je te brûle. Non, je t’étrangle d’abord avec ce collier puis je te brûle.
— Te bile pas. Je t’ai dit qu’avant de reprendre ta quête amoureuse, on devait s’occuper de ta peur en voiture.
— Non, justement, tu ne m’as rien dit du tout ! Et moi qui te suis aveuglément… Je te rends ce collier d’immunité et je quitte l’aventure, Tory.
— Stop. Si tu retires ce collier, les répercussions cosmiques seront terribles.
Mes doigts s’immobilisent.
— Merde, tu parviens à me faire craindre un truc que tu inventes certainement de toutes pièces !
— Ça, tu n’en sais rien…
Je suis sur le point de me servir de chaque perle comme projectile quand une voiture se gare juste à côté de nous.
— Pile à l’heure ! s’exclame mon « amie ».
Lorsque le conducteur en sort et pose ses avant-bras sur le toit en nous observant, mon viseur change de cible. Qu’est-ce qu’il fiche ici, celui-là ?
— Vous avez réservé une course ?
Une course ? Je jauge sa vieille caisse pimpante, et l’addition s’affiche dans mon esprit. 1+1 = putain.
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