Campus drivers Tome 4 - Love Machine
11 - Juliet
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Juliet
C’est très étrange, je suis consciente d’absolument tout ce qui se passe, mais les sensations les plus désagréables qui devraient me terrasser semblent lointaines. J’aurais préféré que Tory m’épargne le flacon malfaisant qu’elle m’a presque enfoncé jusqu’au front et qui m’a brûlé les sinus, mais je peux au moins me réjouir d’avoir accompli l’exploit de monter en voiture et de ne pas être recroquevillée en position fœtale sur la banquette de ce chauffeur.
Je ne connais même pas son prénom, d’ailleurs. Il est peut-être inscrit quelque part sur le tableau de bord, comme dans certains taxis, mais je suis incapable de quitter la route des yeux. J’ai mes limites !
Ensorcelée ou non, je suis loin d’être zen. Mes oreilles sont vigilantes au moindre bruit qui pourrait résonner comme un signal d’alarme, et mon attention est rivée à la fois sur ce qu’il y a devant moi, mais aussi et surtout sur le conducteur. Est-ce que je l’ai énervé ? Est-ce qu’il risque de me le faire payer en… Du calme, Juliet. Il n’a même pas encore démarré.
— Tu veux de l’eau ? il me propose en désignant sa boîte à gants.
Ma mâchoire est bien trop serrée pour que je puisse répondre à voix haute, alors je me contente de hocher la tête avant de récupérer une petite bouteille.
— Tu trouves qu’elle a un goût de pamplemousse aussi ? il me cherche tandis que je bois par petites gorgées.
Je me suis entendu dire toutes ces idioties tout à l’heure, sans pouvoir les retenir. Génial ! Pourquoi chaque fois que je me motive à sortir de ma zone de confort, il faut que ça dégénère ?
Malgré ma nuque raide, j’effectue une légère rotation vers l’arrière, histoire d’adresser à Tory une œillade réprobatrice. La garce lève ses deux pouces en souriant. Avec ses dents de devant écartées, ses deux tresses et sa figure de poupée, difficile de lui en vouloir plus d’un quart d’heure. Et puis son tour de passe-passe donne de bons résultats. Me voilà assise dans une voiture, sur le siège avant qui plus est. Un miracle.
— Vous avez commandé une course jusqu’au croisement de la 16e et de la 107e. C’est assez proche, on reste là-dessus ?
— Ça représente combien de temps de trajet ? je demande.
— Ne lui réponds pas, ordonne Tory. Sinon, elle va se lancer dans un compte à rebours mental, et tout ça n’aura servi à rien. Au fait, comment tu t’appelles ?
— Rafael.
— Enchantée !
Elle me tape l’épaule pour me signifier d’être polie à mon tour. La nana le menace des pires mauvais sorts et me reproche ensuite de ne pas me montrer courtoise. Je rêve !
— Enchantée, je marmonne.
— Vous êtes adorables, toutes les deux, il ricane.
Bon, c’est bien joli, tout ça, mais j’ai hâte que cette escapade soit derrière moi.
— Est-ce qu’un Campus Driver roule à un moment donné ? je m’impatiente en craignant que chaque minute me rapproche d’une crise d’angoisse.
— Qu’est-ce qui t’arrive, Juliet ? T’es pressée, tout à coup ?
Je déteste son ton lancinant et la façon familière qu’il a de prononcer mon prénom. Même si, au moins, il ne m’appelle plus Crocsy.
Je capte son regard brun lorsqu’il tourne la clé dans le contact. Le moteur ronronne tandis que mon pouls perd les pédales. Je tripote les perles du collier de Tory qui pend à mon cou avant de les mordiller nerveusement.
— Euh… Juliet, j’te déconseille de les mettre à la bouche, j’entends bafouiller mon amie. Il y a une forte probabilité que je les aie trempées dans le même liquide que celui que tu as inspiré. J’connais pas les effets d’une ingestion, restons-en là.
Je les recrache immédiatement et m’essuie la langue sur la manche de mon pull tandis que Rafael étouffe un rire. Traîner avec Tory revient à avancer sur un terrain miné.
Alors que je cherche un autre moyen de m’occuper les mains et l’esprit, la voiture s’engage doucement sur la route. Mon corps pèse lourd dans le siège en cuir, je transpire de plus en plus et, même si, mentalement, je me martèle des encouragements, je n’en mène pas large. Allez, ma vieille, ce qu’il s’est passé avec Owen ne va pas se reproduire systématiquement.
— Tu vas trop vite.
Les mots ont fusé de ma bouche sans que je puisse les retenir. Fait chier.
— Si je ralentis, je vais partir en marche arrière, il rétorque en haussant un sourcil.
— OK, OK, OK.
C’est vrai que le compteur affiche une vitesse ridicule. Tout ça, c’est dans ma tête.
— Il était si grave, ton accident de voiture ?
Rafael évalue mon corps comme s’il s’attendait à y trouver des stigmates et s’arrête sur mes jambes plus longtemps que sur le reste, sans raison apparente.
— C’est pas le moment de parler de ça.
Cet épisode tourne dans ma tête bien trop souvent pour ma santé mentale. Et à cet instant, c’est un court-métrage en mode repeat.
— Tu étudies quoi à la fac ? il bifurque du tac au tac.
Je n’ai pas envie de discuter. Je suis essoufflée avant même d’ouvrir la bouche, mais nos voix couvriront les dialogues de cette nuit-là, qui se rejouent dans mon esprit.
— Le journalisme.
— Tu…
— Attention au poteau, je l’interromps en enfonçant de ma semelle une pédale de frein imaginaire.
— Celui-ci ? Il est scellé à deux mètres de la voiture. Alors à moins qu’il s’anime et se jette sous mes roues pour mettre un terme à sa vie de réceptacle d’urine, y’a aucun risque que je le touche. Zen, on arrive dans moins de dix minutes.
— Eh ! J’t’avais dit de le garder pour toi ! se révolte Tory.
— Je suis au volant, je suis le maître du jeu, sorcière.
J’articule un « merci » avant de m’obliger à déglutir. Moins de dix minutes, ça représente quoi ? Maximum 600 secondes. 599, 598, 597, 596…
Le visage de Tory s’avance aussi sec entre les sièges avant, et son index cogne ma tempe.
— Voilà, j’avais raison. Elle compte, maintenant !
— Tu le fais ? m’interroge le conducteur.
— Non.
591, 590…
— Tu mens, soupire Tory en retombant en arrière. Je t’entends.
— Me dis pas qu’elle est aussi télépathe ?
Taisez-vous ! 585, 584…
— Concentre-toi sur la croute.
— La croûte ? il tique.
— La route !
Compter et parler en même temps est un calvaire.
— Le feu est rouge, il me fait remarquer.
579, 578…
— 1000, 1265, 2901, 714, 4555… récite Tory.
Merde, elle m’a fait perdre le compte !
— Arrête ça !
— 1 Don’t stop, believiin ! elle chante alors sans raison, si ce n’est une invitation à aller me faire voir.
À la recherche d’un peu de fraîcheur — et pourquoi pas d’un alibi pour meurtre —, je colle ma tempe à la vitre et ferme les yeux. Comme dans un grand huit terrifiant, mieux vaut ne rien voir jusqu’à ce que le manège s’arrête. Sauf que dans l’obscurité de mes paupières, mon esprit façonne des images plus vraies que nature. Certains souvenirs se superposent à l’instant présent. Je tâche de les repousser mais, lorsqu’un coup de klaxon résonne quelque part, je fais un bond sur mon siège et plante mes ongles dans la première chose qui me passe sous la main. Je crois d’abord que c’est l’accoudoir, mais cette voiture n’en a pas. En l’occurrence, il s’agit d’une cuisse qui ne m’appartient pas.
— T’as de la poigne, ma parole. Je remercie le destin que ce soit cette partie-là de mon corps que tu aies eue à portée.
Les images d’accident se transforment en un tout autre scénario. Je balance au chauffeur un regard outré et écœuré qu’il décrypte facilement.
— Je pensais à ma gorge, il articule en m’envoyant un coup d’œil fugace. Espèce de dévergondée.
— Mais moi aussi, je mens. Tu me prends pour qui ?
— Pour une cliente qui me touche la cuisse dès la première course ? D’ailleurs, tu comptes la lâcher prochainement ? Ce serait chouette que je conserve ce morceau-là, même si je remarque que tu te détends, c’est encourageant.
Je ne comprends pas tout, mais la priorité est de cesser tout contact mal interprété entre nous.
— Idiot, je siffle en me décalant au maximum à droite.
— La course est terminée, il répond.
Déjà ? Il se gare devant une bibliothèque de quartier et coupe le moteur.
— Vous êtes arrivées à destination. La température extérieure est de seize degrés, avec un ciel légèrement nuageux. Merci d’avoir fait appel aux services des Campus Drivers, nous espérons vous revoir très bientôt à bord.
— Ça ne fait pas dix minutes.
— En fait, non, j’ai menti sur la dernière partie, il déclare en regardant Tory. Sors de ma caisse et ne me recontacte plus jamais.
— Un pressentiment m’a percutée pendant le trajet, je suis certaine qu’on va se revoir, elle lui répond avec un immense sourire flippant.
— Ça ne fait pas dix minutes, je répète plus fort.
Tory le salue et quitte la voiture. Je me retrouve en tête à tête avec lui.
— Bien sûr que si. Tu n’as pas vu le temps passer car je suis un chauffeur merveilleux avec qui on se sent bien. N’oublie pas de me noter cinq étoiles sur l’application.
Il me met le doute, mais j’ai beaucoup de mal à croire que le temps ait pu filer si vite.
— OK, j’ai aussi menti là-dessus pour t’offrir une bonne surprise, il admet à contrecœur. Comment tu te sens, sinon ?
Il alterne entre des phases sympas et exaspérantes. Un skateur dans toute sa splendeur !
— Il me faut de l’air, je rétorque en ouvrant la portière.
J’amorce un geste pressé pour sortir, mais la ceinture de sécurité me maintient harnachée au siège. Mes doigts fouillent à la recherche de l’attache, mais ce sont d’autres doigts que je trouve à la place.
— T’es toujours aussi tactile ? susurre leur propriétaire en jouant des sourcils.
Va te faire voir !
— Si tu arrêtais de laisser traîner tes membres un peu partout !
— Et encore, t’as pas tout vu, il se marre en appuyant sur le mécanisme.
Libérée, je bondis sur le trottoir. Je tangue à cause du stress accumulé et frissonne sous un petit vent frais. Logique, un hammam ne m’aurait pas plus fait transpirer que ces moins de dix minutes dans mon enfer personnel.
— Merci pour la course, je baragouine.
— Avec plaisir forcé, il déclare en souriant.
Encore éprouvée, je cherche Tory des yeux et la rejoins.
— Qu’est-ce qu’on fait, maintenant ? je lui demande.
Apparement, il n’y a pas de retour prévu, mais ça ne semble pas l’inquiéter. Elle traverse un carré de gazon sans se poser de questions.
— Où tu vas ?
— À mon club d’herboristes !
— Quoi ?
— Tu m’accompagnes ?
Elle vit dans son monde, et la suivre requiert une sacrée dose d’énergie. Elle est hallucinante et certainement réellement magicienne pour réussir à m’embarquer dans ses plans saugrenus. Mais là, je passe mon tour.
— Pour qu’on m’empoisonne encore ? Merci, mais non merci, je vais rentrer chez moi.
— T’inquiète, je vais leur demander ce qui a merdé dans ma décoction. La prochaine sera la bonne, elle me rassure en formant un « o » avec son pouce et son index.
— Ne compte pas sur moi pour jouer les cobayes.
— D’accord pour céder là-dessus, mais pour le reste, on s’arrêtera pas en si bon chemin ! Il faut que tu continues à te faire conduire.
— Va plutôt manger des racines aphrodisiaques et oublie-moi un jour ou mille, OK ?
— Je t’adore aussi. Et j’suis hyper fière de toi, Juliet ! J’suis à la bourre, je file.
Elle me souffle un baiser et s’éloigne en courant vers l’entrée du bâtiment. C’est parti pour une promenade improvisée.
1. Don’t Stop Believin’, Escape, Journey, 1981
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