Campus drivers Tome 4 - Love Machine

C. S. Quill · Chapitre 5 sur 63

Pages du PDF

Campus drivers Tome 4 - Love Machine

4 - Juliet

4

 

 

Juliet

 

Le trajet jusqu’au campus est long et douloureux. Je soupçonne le destin de m’avoir collé un jumeau dans l’unique but de me faire payer une vie antérieure démoniaque. Au-delà d’entendre soupirer Warren tous les cent mètres à cause de l’effort, je supporte maintenant sa conversation téléphonique avec son meilleur pote resté à Portland à son grand dam. Ils s’appellent vingt fois par jour, autant dire que leurs échanges deviennent vite barbants pour le public.

De toute la famille, Warren est le seul à avoir mal vécu notre déménagement en Floride. Quand Dana et Sonny ont été acceptés à FIU il y a deux ans, il n’était pas question que nous les suivions tous ici. Mais mon accident de voiture a changé un tas de choses. Mes parents ont vendu notre maison dans l’Oregon pour en acheter une ici, à deux pas de la fac. Enfin, à un million de pas, si je me fie aux marmonnements de mon voisin, qui débite ses plaintes au geek qui lui sert de best friend.

Lorsqu’il raccroche, j’ai la paupière qui tremble et je lâche un hourra silencieux.

— Enfin ! il s’exclame en apercevant les abords du campus. J’en peux plus, c’est de la torture légalisée !

— Si tu ne téléphonais pas en marchant, tu le vivrais mieux. Morale de l’histoire : ferme-la et avance.

— Marcher finira par me tuer quoi qu’il arrive. Autant profiter de mes derniers instants pour discuter avec Isha.

— Dire qu’il risque de débarquer à la rentrée prochaine…

— J’espère bien ! Comme ça, je prendrai une chambre avec lui dans la fac et adiós l’activité physique forcée. D’ailleurs, je mérite un muffin chocolat-framboise avant de faire une hypoglycémie.

Sans attendre de réponse de ma part, il change de trajectoire et traverse la route. Je poursuis donc mon chemin seule et me remets à cogiter sur cette histoire d’application de rencontre. Aussi improbable que ça peut l’être, je suis mitigée. D’un côté, le célibat me protège d’une nouvelle connerie que je pourrais faire ; de l’autre, il m’enterre sûrement de plus en plus profondément. Je n’ai pas envie de forcer le destin ni de reproduire mes erreurs. Jusqu’à maintenant, rester passive avait tout l’air de l’alternative la plus sûre. Ces abrutis me font douter.

En pénétrant dans l’enceinte de l’université, je zigzague au milieu d’une véritable fourmilière humaine. À cause de l’intervention scandaleuse de Warren, j’ai une heure d’avance sur mon premier cours. J’en profite pour déambuler dans les allées et me surprends à observer tous les garçons que je croise. Combien d’entre eux sont inscrits sur la Love Machine ? Si je devais accepter un rendez-vous dans une voiture avec ce mec aux cheveux bouclés là-bas, qu’est-ce que je pourrais bien lui raconter ? Rien que de me le figurer, j’ai des palpitations.

Plus loin, un autre étudiant roule sur son skate. Ça me donnerait un sujet de conversation… qui tournerait en débat houleux entre les planches et les

patins. Il vanterait sa Krooked 1 2 que je reconnais d’ici, moi mes Impala, et

on finirait par s’écharper. Bon sang, je ne me souviens même plus comment on flirte avec quelqu’un.

Près du terrain de softball, je repère mon amie Tory, assise par terre. Avec ses cheveux d’un rouge flamboyant, impossible de la louper. Et même si j’envisageais de l’esquiver, son sixième sens m’en empêcherait.

— Juliet Monroe, elle m’accueille sans lever le nez de son cahier de notes.

Elle ne s’en sépare jamais. Je la soupçonne d’y écrire des maléfices.

— Ça va, Tory ?

— J’suis de mauvais poil aujourd’hui.

— Donc tout va bien, je rigole en me laissant tomber à côté d’elle.

Elle griffonne une ligne sur son carnet, puis son crayon se fige et elle plisse le front.

— Toi, ça ne va pas, elle lance en braquant son regard sur moi.

— T’es tellement flippante.

Cette fille est un mystère personnifié, qui aime l’ésotérisme et les raviolis chinois. Rien ne me prédestinait à nouer une amitié avec elle, mais elle en a décidé autrement.

Je l’ai rencontrée dans une boutique près de la fac le jour d’Halloween. Coïncidence ? Je ne crois pas ! Je cherchais de l’encens pour ma mère et je me suis retrouvée à côté d’une grande nana qui parlait toute seule devant les bouquets de sauge blanche. J’ai voulu reculer discrètement quand elle s’est mise à insulter son karma, mais elle a pivoté vers moi, a plongé ses yeux verts dans les miens et m’a dit : « T’es dans la même fac que moi, je t’ai vue la semaine dernière. Tu portais une chemise jaune affreuse, mais t’as l’air sympa. J’adore l’encens, et tu transpires la solitude. Soyons amies. » J’ai ricané nerveusement en cherchant une issue de secours, murmuré que j’étais du genre solitaire, et elle m’a répondu « moi aussi, c’est parfait ! », puis elle m’a proposé de manger dans le resto asiatique d’à côté en toute non-amitié. J’ai bafouillé un « OK » contrit, et nous voilà réunies deux mois plus tard sur un carré d’herbe.

Comme me l’a fait remarquer Warren tout à l’heure, je ne la fréquente que dans l’enceinte du campus. Mais là aussi, j’ai mes raisons.

— Qu’est-ce qui t’arrive ? elle insiste en retroussant son nez.

— Mes frères et ma sœur m’ont tendu une embuscade ce matin.

Je lui détaille l’affaire en espérant qu’elle se range de mon côté. J’ai besoin d’une alliée qui confirmera que m’inscrire à cette Love Machine est une idée pourrie.

— Mais c’est génial !

Merde.

— Attends, je recommence depuis le début. J’ai dû mal t’expliquer.

— Pas la peine. Depuis que je te connais, je pressens que tu dois vivre quelque chose de nouveau.

Elle remue les mains devant moi et hoche la tête.

— Oh oui ! Je suis d’accord avec ta fratrie !

Elle ne sait pas tout sur mon compte. Je ne lui ai jamais parlé d’Owen ni de l’accident qui a généré mon angoisse de monter dans une voiture. C’est d’ailleurs ce qui me plaît. On n’aborde que des sujets superficiels.

— Vous délirez…

— Envoie-moi le lien de ta sœur, je vais m’inscrire en même temps que toi.

— Tu te moques de moi ?

— Pas du tout ! J’ai besoin de me mêler aux êtres humains pour affiner ma perception des auras. Allez, balance !

— Tory…

— Si c’est nul, on désinstallera l’appli et on passera à autre chose ! elle argumente, voyant que je ne réagis pas.

Dépitée, je soupire en saisissant mon portable. Je lui transfère le message de Dana et clique sur le lien moi aussi. L’instinct de Tory est aussi affûté qu’une lame de boucher. Son enthousiasme me rend donc étonnamment plus encline à jeter un coup d’œil sur cette fameuse Love Machine. De toute façon, ça ne m’engage à rien.

— Crée ton profil, elle m’ordonne en prenant un selfie d’elle.

Je préfère piocher une photo dans ma galerie et choisis celle prise par ma mère l’été dernier pendant nos vacances à Orlando. Ce n’est pas un plan trop rapproché, et je suis de profil. C’est parfait.

— Qu’est-ce que tu mets dans les hobbies ? m’interroge Tory.

— Bonne question…

Le premier qui me vient à l’esprit me met mal à l’aise parce que c’est le seul moment où je me sens en paix et que je n’ai envie de partager ça avec personne. J’opte donc pour la lecture et le cinéma.

— J’espère que tu n’as pas mis « lecture et cinéma » ! elle siffle illico.

— Pourquoi pas ?

— Tu vas écoper d’un type qui aura marqué « Marvel et BD ».

— Et c’est mal ?

— Il mixera tes organes et les boira à la paille.

— N’importe quoi ! C’est quoi ce délire tout droit sorti de ton esprit ?

— J’te conseille « sports de combat et biochimie ».

Je la scrute sans comprendre.

— Comme ça, le gars saura direct que t’es aussi bien capable de lui briser la colonne vertébrale que de l’empoisonner, elle explique très sérieusement.

J’éclate de rire.

— Quel intérêt de mentir ? Le principe est de croiser des profils compatibles, non ?

— Ouais, ben moi, la technologie, j’ai pas confiance ! Je me fie à mon instinct.

— J’préfère coller au plus près de la réalité, ça m’évitera une désillusion.

De ce côté-là, j’ai déjà donné.

— Tu viendras pas te plaindre, elle ricane en tapant à toute vitesse sur son écran.

Il nous faut une dizaine de minutes pour renseigner toutes les informations demandées. Chaque page que je remplis altère ma respiration, et au moment de valider, une bouffée de stress me fait transpirer.

— Clique sur « envoyer », m’ordonne Tory, toujours absorbée par son portable.

— Ton troisième œil est doté d’un super zoom ou quoi ?

— Pas besoin, avec toi. Tes soupirs parlent d’eux-mêmes. Pourquoi ça te met dans cet état ?

— J’suis pas persuadée d’avoir envie de me lancer là-dedans. À quoi bon perdre de l’énergie dans un projet qui ne me convainc pas ?

— Et tu compterais mettre cette fameuse énergie où, sinon ? Si tu réponds dans tes études, j’te jure de te faire boire un philtre d’amour à ton insu pour que tu succombes au premier idiot venu.

Quand ce genre de menace est proféré par une fille comme Tory, c’est risqué de le prendre à la légère.

— Ça te fera du bien de faire des rencontres, même amicales. Je sais que je suis une jeune femme incroyable, mais tu ne peux pas te contenter de moi. Ce sera trop dur ensuite de trouver tes congénères intéressants.

— Ah oui ! Carrément !

— Aie confiance en mon superpouvoir, elle assène en rejetant ses cheveux derrière ses épaules.

Qu’est-ce qui se passe, aujourd’hui, pour que tous ceux qui m’entourent tiennent le même discours ? Je prends une longue inspiration avant de confirmer mon inscription.

— Le sort est jeté ! elle chantonne en se remettant debout. J’file en cours. La première qui reçoit un match prévient l’autre.

Alors qu’elle s’éclipse, je pose mon portable à côté de moi et observe ce dernier comme s’il allait s’autodétruire. J’aurais dû rester dans mon lit. La journée débute à peine, et je me sens lessivée. Mon cours de journalisme digital démarre dans vingt minutes, et je n’ai qu’une envie : rentrer à la maison.

 

1. Marque de skateboard américaine.

2. Marque de patins à roulettes australienne, diffusée aux États-Unis et dans le monde.

OceanofPDF.com