Campus drivers Tome 4 - Love Machine

C. S. Quill · Chapitre 25 sur 63

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Campus drivers Tome 4 - Love Machine

24 - Rafael

24

 

 

Rafael

 

Je dois être bien atteint pour me lancer dans ce défi amical avec Juliet.

— À bien y réfléchir, c’est vrai… elle acquiesce. Grâce à ça, j’aurai un chauffeur qui, au nom de notre amitié, ne va plus me facturer mes trajets. C’est enrichissant, l’amitié, t’as raison.

— Tu rêves ! je déclare en me marrant.

— Un petit rabais, au moins ? On ne gagne pas de thune sur le dos de ses potes.

— J’ai un moignon à nourrir, Juliet.

— Jouer la carte de l’infirmité, c’est moche, Rafifou.

Je marque un temps d’arrêt et cille.

— Rafifou ? Tu te fous de ma gueule ?

— Il te faut un surnom, maintenant que tu t’es autoproclamé mon BFF 1. Estime-toi chanceux, tu m’appelles Crocsy à cause de mes Crocs, j’aurais pu choisir quelque chose en rapport avec ton skate. Genre skatophile, elle lance avec un rictus. Skato, ça sonne bien !

— Remonte sur ma board, je vais te pousser très fort.

— C’est comme ça que tu traites tes potes ? elle raille en tapant deux coups sur sa poitrine.

— Tout le monde m’appelle déjà Raf, pourquoi tu veux inventer un truc merdique ?

— Je suis déçue, j’croyais que tu m’avais élevée un rang au-dessus de ces gens.

— OK, je vois clair dans ton jeu. Tu essaies de me faire changer d’avis.

— Pas du tout, Rafifou. Je suis comblée de joie d’avoir un nouvel ami. Compte sur moi pour être la meilleure des potes possibles, elle raille en me toisant avec un petit air triomphant.

— Tu viens de dire que personne ne devait compter sur toi…

— Je sais, elle assène en souriant. Je m’assurais que tu avais enregistré ce critère.

Si nous avons un passé et des blessures différentes, j’ai compris pourquoi elle a craqué de cette façon. Perdre la moitié de ma jambe à 16 ans m’a d’abord fait sombrer. J’étais persuadé que rien ne serait jamais plus comme avant, que je venais de gâcher le reste de ma vie. Je ne voyais que mes limites et finissais par mépriser chacun de mes progrès. J’ai dépassé tout ça aujourd’hui, mais ça ne m’empêche pas de me reconnaître dans certains comportements de Juliet, même si je ne réussis pas à appréhender comment un simple accident de voiture sans conséquences visibles a pu la blesser aussi profondément. Il y a forcément autre chose, quelque chose qu’elle ne m’a pas dit, mais ça ne me regarde pas.

— Avoue que tu rêves au théorème de Pythagore.

La voix de Juliet, qui a repris du poil de la bête, sectionne le fil de mes pensées. Merde, depuis combien de temps j’ai les yeux dans le vague ?

— Ça fait plusieurs minutes que tu cogites en silence. Grâce à la bonne influence de mon amitié, tu es en train de te dire que ce truc ne te servira jamais à rien dans la vie, n’est-ce pas ?

— Pas du tout.

— Pendant que tu étais occupé à rompre spirituellement avec les mathématiques, j’ai repensé au reportage. Crois-en ma grande expérience, nous devons mentir sur ton cursus.

— Mentir ? Ça va à l’encontre des principes du journalisme, non ?

— Mais dans quel monde tu vis, Rafou ?

— Toujours pas, je grince en entendant ce surnom.

— J’ai retiré une syllabe. Tu n’es jamais satisfait, c’est épuisant.

— Retires-en encore une.

— OK, va pour Ra. Rrraaa, elle gargouille en gonflant ses narines. Rrraaa, Rrraaa… elle répète en boucle en variant la position de sa bouche.

Elle est insupportable ! J’attrape ses lèvres entre trois doigts pour les maintenir fermées.

— Continue sur le reportage et laisse mon prénom en paix. Remonte sur cette planche par la même occasion, j’en ai pas fini avec toi.

Je lâche ma prise et lui offre mes mains pour qu’elle s’y agrippe. Avant de s’en saisir, elle s’essuie la bouche avec sa manche puis repose ses deux pieds sur le grip. Une Crocsy presque docile. Une Crocsy sur un skate. Un petit pas pour l’homme, un grand pas pour l’humanité.

— Je ne mentirai pas sur mon cursus, je reprends en la baladant sur ma planche comme une gamine de cinq ans. Tu dois garder tes préjugés à distance, ton prof te l’a pas dit ?

— Il l’a peut-être suggéré entre deux diapositives… Mais je lui demanderai son avis sur les maths, c’est un cas particulier.

— Rien ne viendra entacher l’incroyable portrait que ce reportage va dessiner de moi.

— Il n’a pas vocation à faire gonfler tes chevilles, elle me tacle avec ironie. Garde les pieds sur terre.

— Une vanne sur ma jambe ?

— Sans le faire exprès ! elle rigole. D’ailleurs, une précision à ce sujet : tu te considères comment vis-à-vis de ça ? Le même qu’avant ou différent ?

Malgré son discours percutant sur sa vision de l’amitié, je surveille encore chacune de ses mimiques quand elle parle, pour évaluer ce qui pourrait se cacher derrière ses paroles. Je cherche ce qui transparaît chez beaucoup de monde, ces faux-semblants lorsqu’ils camouflent leur curiosité maladive sous de jolies questions dégoulinantes d’empathie. Je suis devenu un as pour les détecter, et chez Juliet… que dalle. Il n’y a rien de détourné en elle, ses requêtes sont franches, presque naïves. Elle se débrouille mieux qu’elle croit avec ses nouveaux principes.

— T’es pas obligé de répondre.

— Ça me donne ce p’tit truc en plus, je lance avec sincérité.

J’en ai fait ma force pour me dépasser.

— C’est-à-dire ?

— Ça me rend mystérieux ? je propose sur un ton badin.

— Mystérieux ? Tu crois que ça réveille un fantasme sur les pirates ?

— Tu veux voir mon crochet ? je rétorque du tac au tac.

— Te faire bouffer tout entier par un alligator serait un spectacle nettement plus excitant. Et désolée de remettre ça sur le tapis, mais un futur prof de math ne sera jamais qualifié de « mystérieux ». Jamais.

Elle a voulu lâcher mes mains pour mimer des guillemets, résultat : elle perd l’équilibre. Je la rattrape in extremis.

— Contemple la grandeur de mon âme : j’aurais pu te laisser t’éclater le crâne par terre sans sourciller.

— Je suis ta nouvelle meilleure amie, Rrraaa. Tu ne ferais pas ça !

Elle en profite pour loucher sur ma montre. La pause déjeuner est largement terminée à cette heure-ci.

— T’as pas cours cet aprèm ?

— Si, l’histoire des mathéma…

— Ne finis pas cette phrase ! elle se lamente en fermant les yeux. Je suis fière que tu loupes une telle abomination pour moi. Finalement, c’est moi qui vais exercer une bonne influence sur toi.

— En grimpant sur ma planche, tu m’aides à étudier les probabilités malgré toi.

Elle me tire la langue, et je loupe effectivement ce cours, puis les deux suivants. Sans cesser de la faire rouler d’un bout à l’autre du parking, nous échangeons pour le reportage. Elle s’intéresse à la façon dont je m’entraîne, aux modèles qui m’inspirent, et nous déblayons tout ce que le skateboard apporte à ma vie.

Embarqué par le cadre de cette pseudo-interview informelle, je lui livre ce dont j’ai envie, avec une facilité déconcertante. Derrière sa langue souvent bien acérée, elle dégage quelque chose de doux et une liberté que je ne trouve pas chez mes coéquipiers.

Nous finissons par abandonner ma planche pour nous installer sur deux cubes de béton, et je me lance dans une longue explication sur la création des Campus Drivers, il y a quatre ans. Je lui parle de Lane, Donovan, Adam et Lewis, elle m’écoute en hochant la tête et en posant plein de questions sur l’application.

— Je n’avais pas saisi que t’étais aussi passionné de vieilles voitures, elle pointe en jetant des graviers le plus loin possible.

— J’aime le old school.

— Et les maths… elle soupire en secouant la tête avant de la relever vers le ciel. La nuit va bientôt tomber, elle note tout à coup.

Je n’ai pas vu le temps passer.

— Il faut que je rentre, tu peux me ramener ou t’as des courses prévues ?

— Je travaille jamais le mercredi soir. En voiture, Crocsy.

Je l’escorte jusqu’à mon bolide et lui ouvre la portière.

— Que me vaut cet honneur ? elle s’étonne. C’est mon nouveau traitement de faveur ?

— Hum… non. Tu avais les mains moites sur mon skate, j’évite des traces sur ma carrosserie.

— Tu plaisantes ?

— Peut-être.

Elle prend place en marmonnant tandis que je me retiens de rire pour ne pas gâcher l’effet.

— Quel est ton programme pour la soirée ? j’embraie en m’attachant.

— En dehors de manger ma tarte aux pommes ?

— Étant donné que tu la mentionnes pour la treizième fois, je me doute que tu vas la savourer. Ça devrait donc t’occuper un long moment.

— Absolument. Et toi ?

— Le mercredi soir, c’est sacré chez les Torres. Repas de famille, avec les amis de chacun en prime. Tu veux venir ?

— Chez toi ?

— Ouais.

— Dans ta famille ?

— Y’aura les autres chauffeurs que t’as déjà rencontrés, mes tantes, mon cousin, mes cousines et leurs copines… Certaines détestent aussi les skateurs. Tu serais là-bas comme chez toi. Tu peux même apporter ta part de tarte pour le dessert.

Mon invitation est des plus sérieuses, je suis certain que ça lui ferait du bien de voir du monde.

— On est amis, maintenant. Tu m’as donné ton accord, c’est un passage obligé.

— C’est gentil mais ne compte pas sur moi, je préfère rentrer. J’ai envie d’être seule avec ma tarte aux pommes.

— Tu la privilégies à moi, c’est désolant.

— L’avantage, c’est qu’elle est silencieuse, et qu’à la fin de notre tête-à-tête, je peux la manger. Ce qui n’est pas ton cas.

— Plein de filles me dévorent souvent, pourtant, je susurre. Et elles ne s’en plaignent pas.

— Sûrement à cause de l’acidité de ton arrogance qui leur brûle la bouche et les empêche de parler.

— Tu dis ça parce que tu ne m’as jamais goûté, Crocsy.

— Aucun doute que je passe à côté d’un grand moment de gastronomie.

— Plutôt intense, ouais.

Elle lève les yeux au ciel.

— C’est quand la prochaine session de tournage ? elle change de sujet en mordillant le cordon de son pull.

— Dimanche aprèm à North Trail.

— Ah ! Oui, j’aime cet endroit ! elle confirme en formant un cadre avec ses doigts comme une réalisatrice inspirée.

 

1. Best Friend Forever.

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