Campus drivers Tome 4 - Love Machine
36 - Juliet
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Juliet
Ce n’est pas rien… Mais ce n’est pas ça. La bile me brûle la gorge, de même que ce cri muselé que personne ne supporterait.
— Ça nous fait du bien de savoir que tu prends le taureau par les cornes pour remonter en voiture. Voilà pourquoi on a envie d’être au courant. Pas pour te traquer sur des résultats, mais pour être rassurés sur l’état de notre petite sœur.
Les larmes me montent aux yeux. Parce qu’ils ont mentionné Owen, et suite à ce que vient de dire Sonny.
Ma sœur me tire par les mains pour m’entraîner au milieu d’eux sur mon lit. Encerclée par le clan Monroe Junior, je sanglote sur l’épaule de Sonny pendant que Dana me caresse la tête, puis m’essuie le nez sur celle de Warren.
— Beurk, il marmonne.
Ils ont raison, dans le fond. Ils sont d’un soutien sans faille, et les tenir autant à l’écart n’était pas juste. J’ai choisi de généraliser ce comportement mais je commence à remettre en question cette stratégie de protection. Hier soir, déjà, lorsque j’étais assise sur le trottoir avec Rafael, un début de prise de conscience a germé en moi. J’ai peur de me livrer, parce qu’il y a des détails que personne ne connaît et dont je ne pourrai jamais parler. Mais je dois apprendre à moins me renfermer. Et ça me semble un peu moins insurmontable depuis que Rafael est entré dans ma vie. Avec lui, j’arrive à me prouver pas mal de choses. Peut-être qu’il est temps de pousser légèrement plus loin.
J’ai besoin de mes Impala pour ordonner mes pensées.
— Maintenant que vous êtes au courant et attendris par mes pleurnicheries, je peux aller patiner ? je plaide en me remettant debout.
— Il y a un dernier point au programme, oppose Warren en secouant la tête. La Love Machine.
— Réessaie un rencard ! m’encourage Dana.
— Chaque chose en son temps. J’ai pas encore totalement digéré le fiasco du premier. Pour l’instant, je travaille le registre amical avec Rafael, et ça m’a déjà demandé un effort énorme.
Un effort qui porte ses fruits, mais une excuse qui ne sonne plus aussi juste à présent. Les émotions que j’ai ressenties hier n’entrent pas dans le registre amical. Seulement de mon côté, certes, mais est-ce que ce n’est pas le signe que je suis capable de tester un nouveau type de relation avec quelqu’un d’autre ?
— C’est bien que tu aies trouvé un ami à qui te confier, souligne ma sœur.
— Pourquoi tu sors pas avec lui, d’ailleurs ? me questionne Warren en se grattant la tempe avec le bout de sa baguette. Il t’aime bien, ce qui est déjà un miracle vu ton caractère. Et il conduit une voiture de dingue. Je le veux dans ma vie.
— Alors casse ta tirelire et réserve une course, je réplique.
— Ce sera gratuit si tu deviens sa petite amie.
Je lève les yeux au ciel et scrute mon plafond un moment. Vu la réaction de Raf avec ce satané beignet, inutile de l’envisager. Et si le moindre doute subsistait, il a formellement réofficialisé notre amitié sur le trottoir.
— Je ne l’intéresse pas, je conclus.
— Donc t’y as pensé !
— Ce n’est pas ce que j’ai dit. Tout est clair entre nous, et ce serait idiot de mettre mes œufs dans le même panier, en plus.
— Alors tu vas te faire violence et recommencer à chercher un mec.
— Warren…
— Tu as fait le plus dur en combattant ta peur en voiture !
— Je ne suis pas encore guérie de tout.
— Je sais combien Owen et toi, vous étiez fusionnels, mais…
Ne réagis pas. Je crois que c’est le pire, dans toute cette histoire : les entendre dire combien Owen et moi formions un couple merveilleux. Rien que pour ça, je voudrais trouver quelqu’un qui le leur fasse oublier à tous.
— Ce serait bidon d’arrêter maintenant, renchérit Sonny.
— Combien de temps tu comptes stagner ? se lamente mon double. Jusqu’à ce que tu sois aigrie et flétrie par ta passivité ? T’es à l’université, bon sang ! Tout ça dure depuis trop longtemps, je veux retrouver ma sœur. Celle qui n’avait peur de rien, qui était entourée d’amis et qui flirtait avec les garçons.
Cette fille que j’étais m’a conduite dans cette impasse. Je ne la renie pas entièrement mais j’aspire à être quelqu’un de différent, et je crois que j’y arrive chaque jour davantage.
— Au début, j’étais compréhensif, puis je suis devenu inquiet, continue Warren. Chaque semaine qui a passé, tu t’es éteinte un peu plus et j’ai détesté ça. Je te rappelle qu’on est jumeaux, ça m’affecte !
— Je risque pas de l’oublier.
— Ce que tu me renvoies est trop négatif. Tu noircis mon âme, Juliet ! il assène d’un timbre exagéré.
— Ah oui, rien que ça ?
— S’te plaît ! Fais-moi plaisir et te dérobe pas maintenant alors que t’as clairement fait des progrès. Ce principe de rendez-vous est cool, j’ai un super feeling. Aie confiance, frangine. Je suis la voix de la raison, et tu le sais.
— Comme ce jour où tu m’as convaincue de…
— Ne remets pas cette histoire sur le tapis systématiquement ! il m’interrompt en me menaçant avec son bout de bois. J’y suis pour rien si tu t’es cassé la clavicule ! Ça ne faisait pas partie de mon plan, que tu aurais dû suivre à la lettre. Exactement comme maintenant.
— Faire des rencontres te fera du bien, Juice, reprend ma sœur sur un ton doux. Vois ça comme une manière de te dégourdir les jambes, pas de te faire mettre la bague au doigt. T’es même pas obligée d’accepter un deuxième rendez-vous !
C’est l’idée générale, ouais… Et l’échauffement que je suis depuis janvier touche peut-être bel et bien à sa fin.
Je baisse les yeux sur mon pantalon de pyjama et contemple l’un des cœurs imprimés dessus. Le vêtement est largement usé et délavé, mais je discerne toujours le motif. Je pourrais le jeter mais je le porte encore. C’est une drôle de métaphore, mais elle me donne un coup de jus. Après tout, j’étais persuadée d’être incapable de nouer une amitié, et me voilà avec Tory et Rafael dans ma vie. L’heure est venue d’assumer. Un nouvel itinéraire se dessine dans ma tête pour la Juliet de Miami. Et par-dessus tout, je veux qu’Owen disparaisse de l’esprit de ma famille. Si la Love Machine peut y contribuer, alors…
— Je suis d’accord pour réessayer.
*
* *
Après un mercredi à user la gomme de mes patins et la patience de Patch, me voilà de retour sur le campus. Je profite d’avoir du temps libre grâce aux vacances pour passer un moment avec Tory. Je n’ai pas voulu réserver de course pour m’y rendre, j’ai préféré m’accorder trente minutes de marche pour objectiver mon retour sur la Love Machine.
Je repère Tory installée dans son coin fétiche, près de la fontaine, et accélère le pas pour la rejoindre. En ouvrant notre conversation hier sur mon téléphone, je me suis rendu compte qu’on n’avait plus discuté depuis un bail, alors je lui ai donné rendez-vous ici ce midi pour un pique-nique. J’ai une tonne de trucs à lui raconter, et pour une fois, ma langue ne se réfugie pas au fond de ma bouche.
Je pose mon sac et m’assieds en tailleur face à elle.
— Joyeux jeudi ! elle s’exclame comme si c’était un jour à fêter.
— Euh… Merci. Où t’étais passée ? Ça fait une éternité qu’on s’est pas vues, je démarre en ouvrant la fermeture Éclair de mon sac pour en sortir ce que j’ai apporté.
Elle frotte ses taches de rousseur du bout de son index en me scrutant.
— Je suis étonnée que tu l’aies remarqué, elle répond.
— Pourquoi tu dis ça ?
— Parce que t’es la fille la plus amicalement insaisissable que je connaisse. Mais t’inquiète ! elle s’empresse d’ajouter comme si elle regrettait déjà de m’avoir sorti ça. J’le savais dès qu’on a mangé des raviolis chinois le jour d’Halloween, c’était pas un reproche. J’aime bien que tu sois comme une revenante qui n’apparaît que les mois impairs. Je déteste meubler les conversations régulières. Bon, j’admets quand même que tu m’as un peu manqué, mais je te pardonne.
— Si ça peut te rassurer, j’ai bossé là-dessus depuis la dernière fois qu’on s’est vues. D’ailleurs, je me suis fait un nouvel ami.
— Jalousie ! C’est le chauffeur ? elle lâche en farfouillant dans son sac.
— Comment tu le sais ?
— Un pressentiment, elle affirme en haussant les épaules. Même si vos premiers échanges n’auguraient pas une telle conclusion.
— C’est vrai, mais il n’est pas si terrible.
Ouais, c’est même vraiment génial de l’avoir comme pote…
— Ça signifie que tu te sens mieux dans une voiture ?
— Oui. Et c’est grâce à toi que je suis sortie de mon trou, je tenais à te remercier. Si tu n’avais pas orchestré cette première course avec Rafael, je n’aurais jamais sauté le pas.
Elle l’a fait sans me demander quoi que ce soit en retour. Cette pensée rassurante surgit chaque fois que je ressens de la reconnaissance envers quelqu’un. Tory n’attend rien de moi, il ne peut donc rien m’arriver en étant amie avec elle. Je suis capable de m’entourer sans retomber dans les réflexes que j’ai volontairement abandonnés depuis la mort d’Owen.
— Tout compte fait, cette petite potion n’était pas si dangereuse… elle chuchote en souriant.
— Tu t’emballes, j’ai failli me faufiler dans une boîte aux lettres. Et toi, quoi de neuf ?
Elle se perd dans ses pensées, et son visage d’ordinaire jovial pâlit légèrement. Ça ne dure que quelques secondes avant qu’elle ne secoue la tête et braque ses yeux animés sur moi.
— Tu te souviens de Cédric ? elle embraie d’une voix normale.
OK, j’ai dû rêver.
— Le sportif avec qui tu as matché sur la Love Machine ?
— Oui ! À vrai dire, je capte toujours pas comment mon profil peut coller à celui d’un sportif, mais bref, figure-toi qu’on a remis le couvert après notre petit tour avec un Campus Driver.
— C’était lequel ? je m’entends lui demander.
— Aucune idée.
— Et donc… Cédric. Tu l’as revu ?
— Oui, plusieurs fois, elle sourit avec malice. Il est sympa, et quand il me monte dessus, je vois des morts.
Elle fait mine de frissonner de plaisir, je pouffe.
— Il n’y a que toi qui peux sortir des trucs pareils, je rigole.
— Je pensais juste prendre du bon temps, mais finalement on se voit assez souvent. Il joue dans l’équipe de football américain, et devine quoi ?
— Tu comptes devenir cheerleader ?
— Non ! elle glousse. Figure-toi que depuis qu’on sort ensemble, son équipe n’a jamais gagné autant de matchs d’affilée. Cédric est persuadé que je lui porte chance, et ses coéquipiers y croient aussi. Résultat : y’a une rumeur qui commence à se répandre selon laquelle je serais un porte-bonheur. J’ai jamais reçu autant de mails sur mon site pour commander des gris-gris.
— T’es sérieuse ?
— Oui ! Même le type qui arpente la fac avec ses pancartes annonçant la fin du monde m’a demandé de jeter un sort à l’univers pour rétablir l’équilibre cosmique.
— Et tu lui as dit quoi ?
— J’ai tapoté son épaule en hochant la tête et j’ai perçu le soulagement dans ses iris. Bon, il braille encore dans les allées mais il le fait en souriant, maintenant. Tout ça pour dire que cette Love Machine m’a ouvert un nouvel horizon ! elle conclut en se dandinant sur place.
— Puisque tu en parles, hier, j’ai décidé de réinstaller l’application.
Je m’attendais à des applaudissements qui ne viennent pas. J’avais hâte d’entendre les encouragements de Tory fuser, mais elle me jauge comme si j’avais un slip sur la tête.
— Quoi ?
— Je croyais que t’allais sortir avec ton chauffeur.
Je m’étouffe avec mon soda.
— Pourquoi je ferais ça ?
— Je sais pas, à toi de me le dire, elle répond en plissant les yeux.
— Qu’est-ce que tu cherches à lire dans mon âme ?
— Je sais pas, à toi de me le dire, elle réitère.
— Je t’ai expliqué qu’on était potes. N’essaie pas de changer la donne pour rester ma seule amie.
Elle cache son ricanement peu convaincu derrière sa pomme. Mon retour dans la Love Machine n’a rien à voir avec Rafael !
— Bon, très bien… Qu’est-ce qui t’a fait prendre cette décision ?
Tout ce qui s’est déroulé mardi soir… Donc, d’accord, ça a un peu à voir avec lui, mais pas comme elle le sous-entend.
— Maintenant que je suis plus à l’aise en voiture et en amitié, je me sens prête à monter dans d’autres caisses et passer la seconde niveau relation. Les cours reprennent mardi prochain, ça me laisse le temps de peaufiner mon profil et de jeter un coup d’œil sur les étudiants inscrits.
Tory abandonne sa moue taquine et ouvre de grands yeux.
— Wow, qui êtes-vous ? Je te sens pleine d’énergie et de volonté, Juliet. La chenille devient papillon. Mon plexus palpite, ça prédit le jackpot !
Le jackpot, je ne sais pas, mais rien que le fait de revenir dans la partie est une victoire en soi. J’espère juste transformer l’essai et que cet élan de motivation ne va pas s’essouffler en cours de route. Ce qui me rassure, c’est que Rafael sera ravi de cette évolution et qu’il me filera un coup de pied aux fesses si besoin, comme il a déjà pu le faire. Consciemment ou non.
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