Chimera
Chapitre 5
Ce nom, le Trotski, on le déchiffre à peine sur l’enseigne au néon en partie défoncée qui surmonte l’entrée du bar. Dimitri – tu ne lui connais pas de nom de famille – a débarqué ici dans la fureur et la déception, après avoir vu le capitalisme et la mafia s’emparer de sa chère mère patrie, décidé à s’en éloigner le plus possible. Et “le plus loin possible” s’est avéré être le Nigeria. Voilà ce qui se raconte entre les autres clients, à longueur de soirées et de nuits, et que tu as attrapé au vol. L’âge du Russe est indéfinissable, entre soixante et quatre-vingts ans, peut-être, l’homme a l’air complètement grillé par le soleil, l’alcool et la nervosité, la peau tendue sur le crâne où les restes d’une chevelure blonde semblent artificiellement cousus, les dents maculées de taches de nicotine et de café tassé.
Mais Dimitri est d’un naturel amical et généreux envers tous ceux qui fréquentent son bar et font montre d’un minimum d’éducation, il possède en outre un stock incroyable de variétés de vodkas, conservées dans une glacière à l’arrière de son comptoir, certaines agrémentées d’arômes ajoutés par ses soins, et qu’il sert à des invités triés sur le volet quand il est en veine de largesses. Tu as eu la chance de goûter à bon nombre de ces spécialités, notamment une au pili-pili, 52°, à base de poivre rouge, sans oublier l’horrible version au piment écossais, qui t’aurait presque valu de t’effondrer comme un gamin de quatorze ans au bout du premier verre.
Derrière le comptoir, à portée des clients, est accroché le bien sacro-saint de Dimitri : un piolet à glace. Celui qui a assassiné Trotski à Mexico un jour d’août 1941, jure le Russe, affirmation impossible à prouver comme à réfuter, la question, du reste, ne te préoccupe pas outre mesure, surtout pas à la minute présente, alors que tu viens de te rendre coupable de profanation en crachant sur ton orchidée favorite avant d’ouvrir la porte du bar de Dimitri.
OceanofPDF.com