Chimera
Chapitre 44
Il n’était pas loin de midi quand Pilatus O’Boa avait pu quitter le Labo 1, Lia Huan Duc ayant pris le relais. Ambrosi Coppi s’était présenté peu après. Tous deux avaient communiqué avec Yankin par l’interphone, mais le virologue semblait aussi peu réceptif au joyeux badinage de sa technicienne qu’aux questions du Dr Coppi, curieux de savoir ce qui se passait au juste entre les cloisons du Labo 2.
Tous deux avaient dû se contenter de contempler la calvitie dépolie du virologue, lequel était maintenant penché depuis des heures sur son microscope. Ils avaient beau connaître le zèle dont leur collègue pouvait faire montre dans son travail face aux problèmes les plus difficiles à résoudre, cette façon d’ignorer quasiment son entourage avait quelque chose d’inhabituel.
— Je crois qu’il doit être en train de faire ce qu’il faut pour que le prix Nobel ne lui passe plus sous le nez, supposa Coppi, avant de s’atteler aux analyses chimiques des racines apportées par les botanistes.
— Il avait des choses si intéressantes que ça dans le ventre, ce Nelson, tu crois ? s’étonna Lia Huan, tout en surlignant des paragraphes dans un catalogue de barbituriques de synthèse.
— Parce qu’il planche encore sur ce gorille ?
— On dirait bien. Il s’y est mis hier, et il ne m’a pas demandé d’autres prélèvements depuis. À moins que Pilatus ne lui ait passé autre chose. C’est lui qui l’a fait rentrer ce matin, avant le petit-déjeuner.
— Avant le petit-déjeuner ?
Coppi releva ses lunettes sur son front et jeta un œil à la pharmacologue.
— Il est arrivé avant le petit-déjeuner ? répéta-t-il. C’est déjà arrivé, ça ?
— Pas depuis qu’on travaille ensemble, ce qui veut dire deux ans.
— Dans ce cas, il y a vraiment du prix Nobel dans l’air, conclut Ambrosi Coppi sur un ton moqueur.
Ils plongèrent l’un et l’autre dans leurs travaux sans plus de spéculations.
Mais on cogna soudain à la vitre de plexiglas. Deux personnes venaient de faire irruption dans l’antichambre du Labo 1, l’air très énervé. La voix d’Heinz Schlendrian, anormalement haut perchée, transperça l’interphone :
— Branle-bas de combat ! Le village mbuti est touché par une épidémie, il y aurait plusieurs morts là-bas.
Schlendrian était accompagné de Julia Cervalo, l’entomologiste brésilienne, qui travaillait souvent avec Zoe Wildt.
— Une épidémie ? reprit Coppi en se levant brusquement de sa chaise. Ebola, encore ?
Les deux arrivants rapportèrent en quelques phrases ce que Zoe, tout juste revenue d’une visite chez les Mbuti en compagnie de Karli, avait découvert sur place. Elle n’avait rien vu de ses yeux, précisèrent-ils, mais l’odeur ne laissait pas de place au doute.
— Et ce Norvégien, Lyngvin, y serait toujours avec un gosse de la tribu ? se fit répéter Ambrosi Coppi, soudain blême.
Il arracha sa blouse et était sur le point d’entrer dans le sas pour quitter le laboratoire, quand une voix impérieuse se fit entendre dans le haut-parleur.
— Attends, Ambrosi.
Coppi se retourna. Lev Yankin avait poussé son fauteuil au plus près de la séparation vitrée entre les deux laboratoires.
— J’ai entendu ce qu’ont dit Schlendrian et Cervalo. Bien sûr, ça peut être une nouvelle manifestation sporadique d’Ebola, comme on en a vu à différents endroits ces dernières années. Et dans ce cas, on saura comment s’y prendre. Mais ça pourrait aussi être autre chose, dit-il d’une voix ferme et résolue.
— Autre chose ? Bon sang, qu’est-ce que tu…
— Écoute, Ambrosi, poursuivit-il calmement. Il faut que tu prennes toutes les précautions. Suis la procédure rouge. Absolument aucun contact, tenue de protection. Et fais ton enquête pour savoir si quelqu’un d’autre au CORAC est allé du côté du village au cours des dernières semaines. Si c’est le cas : isolement total.
— Mais grand Dieu, Lev, je sais tout ça, tu n’as pas besoin…
— Évidemment, excuse-moi, l’interrompit Yankin de nouveau. Je n’ai pas besoin de te répéter tout ça. Mais par contre, j’ai autre chose à te demander : emmène une équipe, maximum cinq personnes, des gens capables de faire le boulot sans trop dégobiller. Je veux des biopsies de poumon et de cerveau de toutes les victimes. Je dis bien : toutes. Et rapporte-moi les prélèvements ici, au labo, en quatrième vitesse. Tu sauras toi-même quoi faire des malades survivants, s’il y en a. Et du zoologiste.
Coppi resta un instant interdit, hochant la tête.
— Tu es vraiment sûr, Lev ? finit-il par lâcher. Tu veux des prélèvements de tous les morts…
— Tous sans exception, trancha le virologue, l’interrompant pour la troisième fois. En espérant qu’ils ne soient pas trop nombreux. Et demande à de Payens de descendre me voir le plus rapidement possible.
Sur ce, il retourna à sa paillasse.
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