Chimera
Chapitre 109
Les deux zoologistes s’étaient séparés à quelques kilomètres de la station. Curdin, en retard dans la rédaction de ses rapports, comptait y consacrer son après-midi. Karl Iver, de son côté, irait vérifier des pièges photographiques, dans l’espoir qu’ils lui livrent des indications sur le rarissime rhinocéros forestier qui venait de faire son apparition tout récemment dans les parages. Si ce superbe animal pouvait avoir l’idée de ressurgir dans le coin, il en serait ravi.
Il s’autorisa en chemin un petit crochet qui l’amènerait à passer par la zone d’habitat des papillons, où il savait que Zoe était à l’œuvre.
L’ermite, se dit-il en essuyant la sueur de son visage et en chassant quelques insectes qui s’étaient faufilés sous son chapeau. C’était forcément l’ermite qui avait fertilisé cette parcelle où se plaisaient tant les fleurs et les papillons. Comment avait-il pu s’y prendre ? La rumeur courait que ce personnage insolite avait été chassé de la zone juste avant la fin des guerres tribales, des incendies volontaires et du braconnage des chimpanzés et des gorilles, et qu’il avait été contraint de s’installer ailleurs. Là où Tom Bombadil avait trouvé où exercer ses talents, avec à ses côtés un petit Mbuti qui ne demandait qu’à apprendre.
Il aperçut Zoe accroupie à côté d’un petit buisson aux fleurs mauves, et commença par ne pas signaler sa présence. Debout derrière un arbre, il regarda celle qui, de longues heures durant, réussissait à chasser le glouton qui l’habitait. Puis il siffla tout bas, elle se leva à demi et lui fit signe de la rejoindre sans faire de bruit.
Il se recroquevilla à côté du buisson, posa un bras sur ses épaules. Elle pointa le doigt vers deux papillons, posés à un petit mètre l’un de l’autre. Ils semblaient totalement identiques, orange et bleu, avec deux grosses taches jaunes sur les ailes postérieures, mais l’un était légèrement plus petit que l’autre.
— Mâle et femelle ? présuma-t-il.
— Aucune idée, répondit-elle. Mais il y a peu de chances qu’ils s’accouplent, ils appartiennent à deux espèces et deux familles très différentes. Le premier, le plus grand, fait partie des Papilionidae, le plus petit des Satyridae, rien à voir.
— Mais comment… Pourquoi ont-ils exactement…
— Le mimétisme, Karli.
Elle le prit par la main et l’emmena plus loin.
— Une caractéristique très sophistiquée de l’évolution, qui a même induit Darwin en erreur, à son époque, précisa-t-elle.
— Autrement dit ? demanda-t-il, avec une curiosité sincère.
— Pour dire les choses simplement, si un oiseau mange le plus petit des deux papillons qui sont posés sur ce buisson, il va se sentir très mal, et risque même d’en crever. Parce que la bestiole est fortement toxique. Les oiseaux et les autres prédateurs potentiels s’en méfient donc comme de la peste. Et au fil des millénaires, une autre espèce s’est peu à peu transformée en copie de la première, mais sans la moindre trace de toxine. Les oiseaux pourraient s’en régaler sans problème, mais ils ne le font pas, convaincus qu’ils ont affaire à l’espèce dangereuse.
— Fabuleux, reconnut Karl Iver. J’avais entendu parler de phénomènes similaires dans d’autres parties du règne animal, mais rien d’aussi parfait que cet exemple-là.
— C’est beau, non, Karli ? fit-elle, en montrant du doigt le décor autour d’eux.
— Très beau, répondit-il.
— Tu crois que tout ça va disparaître ?
— Si j’avais pensé ça, je ne serais pas ici. Je serais sans doute resté dans une lande rocailleuse, quelque part, loin au nord et j’aurais laissé le vent glacial me refroidir peu à peu le corps jusqu’à ce que je m’endorme paisiblement.
Elle ne répondit pas. Ils s’assirent sur un tronc d’arbre desséché sur lequel elle avait étendu un plaid pour être à l’aise quand elle prenait des notes. Elle se mit à parler avec passion des recherches qu’elle avait en cours, en entrecoupant ses explications de questions sur son travail à lui – l’appât ? Les léopards ? Allait-il vérifier ses pièges photographiques ?
Elle n’était pas aussi survoltée d’ordinaire, pensa-t-il.
Mais elle s’était tue, et regardait le terreau au bout de ses semelles.
— Quelque chose ne va pas, Zoe ? Tu… tu es si…
Elle ne répondit pas, plongea entre ses bras, le visage contre son cou. Il sentit la chaleur de ses larmes.
Et elle lui dit ce qu’elle avait à lui dire.
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