Chimera
Chapitre 131
Curdin Freeman en était encore à spéculer sur cet après qu’il lui fallait imaginer. Où irait-il quand il en aurait fini avec la tâche impartie au L-1 ? Et d’ailleurs, un après, y en aurait-il un ?
Il avait traversé le lac Tagish, descendu le Yukon dans un bateau pneumatique de location, franchi indemne les rapides Whitehorse, dépassé le village de Carmacks et atteint le confluent avec la Stewart River, à une centaine de kilomètres au nord de Dawson. Il avait tiré son embarcation à terre et l’avait solidement amarrée.
Il avait salué de la main une femme aux jambes arquées qui se tenait devant le minuscule magasin local. Quelques provisions ? Non, merci, il avait emporté ce qu’il lui fallait, il ne resterait pas longtemps.
Les habitations s’alignaient sur de longs segments de berges, semblables à ce qu’elles étaient dans son souvenir, mais ceux qui y vivaient devaient être moins nombreux que lorsqu’il était venu chercher ici les bases de ses travaux de recherche sur l’ours brun. Plus d’une maison et d’un chalet paraissaient abandonnés, privés de leurs portes et fenêtres.
Une observation, tout de même, le réconforta : ici, dans ces vallées à l’abri des monts Selwyn et MacKenzie, la végétation restait abondante et saine, il avait vu plusieurs fois des bêtes, lièvres, renards, visons et loutres, avait même aperçu quelques jours auparavant un orignal femelle et son petit. Qui sait si l’Ursus arctos horribilis ne pourrait pas se montrer en personne ? se demanda-t-il, et une chaude douleur menaça d’éclater dans sa poitrine.
Au fond de lui, il avait toujours su pourquoi il s’était lancé dans cette équipée. Il voulait retrouver quelque chose, quelque chose qu’il avait perdu, il y avait très longtemps, quand il était encore étudiant.
Il entama la montée le long de la rivière. L’absence de sentier l’obligea à patauger dans les gravillons du bord. Au bout de quelques kilomètres, il s’arrêta, regarda les hauteurs autour de lui. Puis il dévia de la rivière, s’enfonça dans un vallon adjacent, déboucha dans une petite clairière.
Il y était toujours.
L’abri de pierre et de terre qu’il avait patiemment maçonné. Il avait dix-neuf ans, à l’époque, et venait de se lancer dans ce qui devait devenir pour longtemps son amor scientiarum.
Mais il n’était pas seul.
Cet été-là, ils étaient deux. Elle avait dix-huit ans et avait tenu à l’accompagner. Elle aussi voulait connaître le royaume de l’ours brun.
Dans la poitrine de Curdin Freeman, la douleur enflait. Un jour où il était allé jusqu’au magasin, elle avait vu le grizzly en face, au prix de sa vie. Sans doute la jeune fille était-elle tombée par hasard sur l’ourse et ses deux petits.
Quand il était revenu avec un plein sac de provisions, un spectacle affreux l’attendait.
Il avait ensuite vécu, pendant de longues années, une vie tout sauf triste, remplie de conquêtes féminines, de fêtes et de voyages. Pour chasser l’horrible souvenir, il n’y était pas allé de main morte, et en effet, l’horreur s’était peu à peu estompée.
Mais Curdin était de retour. Ici, ici précisément.
Que ferait-il après ?
Son choix, soudain, ne faisait plus aucun doute.
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