Chimera
Chapitre 77
Ni Karl Iver Lyngvin, ni Zoe Wildt, ni le petit Bezzia n’avaient eu vent de la mystérieuse disparition d’Ambrosi Coppi. Tous trois se trouvaient dans le module un peu plus grand qu’on avait attribué à Karl Iver et son protégé. Bezzia, concentré, examinait en les tournant et les retournant les deux cents pièces d’un captivant puzzle qui était censé représenter un paysage de montagne, probablement photographié en Suisse ou en Autriche, en émaillant de mots anglais son soliloque en langue mbuti.
Les deux adultes conversaient tranquillement sur le petit canapé.
— Qu’est-ce que ça va donner, tout ça, Karli ?
— Quoi donc ?
— Je veux dire : pour le gamin.
— Va savoir, lâcha Karl Iver, peu inspiré.
— Est-ce qu’on va le trimballer jusqu’à un autre village mbuti ?
— C’est possible. Mais d’après ce que j’ai compris, le plus proche est déjà très loin d’ici. Je ne sais même pas si les deux communautés avaient des contacts entre elles.
— Il a de la jugeote, ce bout de chou, dit-elle avec un regard admiratif vers le petit garçon assis à leurs pieds.
— Et une santé de fer, faut-il espérer. Mais il va sans doute falloir un bout de temps pour qu’il oublie. Il parle souvent dans son sommeil.
Il alla chercher des boissons fraîches. Quand il se retourna, elle capta son regard et le soutint un moment avant de glisser :
— Tu es devenu si songeur et lointain, depuis ces quelques jours de confinement. À quoi penses-tu, au juste ?
Lointain, pensa-t-il, et il prit entre deux doigts quelques mèches de cheveux sur l’épaule de Zoe, en dirigea une vers la lumière, sans trouver de réponse. Sentait-il que son territoire était en train de rétrécir petit à petit, qu’il n’y en avait plus pour longtemps avant que l’existence ne déferle sur lui de toute sa force, pour s’imposer, avec ses exigences ?
— Lointain ? répéta-t-il seulement.
— Ne te sens pas obligé d’en parler maintenant, dit-elle en appuyant légèrement la tête contre son épaule.
— Je suis comme je suis, Zoe, répondit-il. Et j’aurais pu être très, très amoureux de toi, telle que tu es.
— J’aurais pu ? Mais tu, mais on…
Elle s’interrompit d’elle-même, comprenant vite qu’il essayait d’exprimer quelque chose de bien plus profond.
— Kalli, fit soudain Bezzia, levant la tête vers eux. Ce bleu, beaucoup des bleus, beaucoup beaucoup, tous va ensemble ?
Il avait réuni dans un tas à part la plupart des pièces bleues du puzzle.
— Oui, répondit Karl Iver. Tous les bleus vont ensemble. Ça fera le ciel au-dessus des montagnes, comme sur la boîte.
Le petit regarda de près le couvercle sur lequel était reproduit le motif à reconstituer.
— Très méchantes montagnes. Pas montagnes que Mbuti voient. Dangereuses montagnes, Kalli.
— Mais non, elles ne sont pas dangereuses !
Le sourire leur était revenu aux lèvres à tous deux.
— Des montagnes comme ça, il y en a là où Zoe et Kalli habitent, rassura Karl Iver. Ce sont des montagnes très gentilles.
Ils passèrent un certain temps à expliquer à l’enfant comment s’y prendre au mieux pour trouver la solution, par exemple en cherchant des bouts de sommets sur lesquels on voyait aussi du ciel. Et Bezzia ne tarda pas à explorer passionnément les possibilités que lui ouvraient ces nouvelles explications.
— Tu as ta place dans quel puzzle, Karl Iver ? demanda Zoe quand ils se furent rassis sur le canapé. Es-tu compatible avec une autre pièce dans le grand Tout de l’univers ?
Il haussa les épaules.
Ils laissèrent passer un moment sans rien dire, en feignant l’un et l’autre de suivre les efforts obstinés de Bezzia.
— Tu es sans doute au courant que tu es la seule du groupe AB à la station ?
Elle resta interdite, les yeux rivés sur lui.
— Je ne sais pas où tu es allé chercher ça, ni pourquoi tu t’es renseigné à ce sujet, je pourrais en déduire des tas de choses. Je pourrais y voir des raisons de me mettre en colère, de m’inquiéter et d’avoir du chagrin, peut-être aussi d’être heureuse. Mais pour l’instant je vais me contenter de croire que tu as appris ça incidemment.
Elle se leva.
— Je ne veux plus en parler, conclut-elle.
— Zoe, implora Karl Iver en la suivant jusqu’à la porte et en l’arrêtant d’un bras autour des épaules. J’essaie de m’en tenir aux faits, aux réalités qui nous entourent, de faire le mieux possible ce qu’on attend de nous ici. Mais parfois, en particulier depuis que j’ai mieux fait connaissance avec toi, je me rends compte que je ne serai jamais à la hauteur, je n’arriverai jamais à prendre un papillon entre mes mains sans abîmer ses belles couleurs, la poudre de ses ailes, mes mains n’ont pas l’air d’être faites pour ça.
— Mais moi je les connais, tes mains, Karli. Tu n’as rien à craindre, répondit-elle. Garder pour toujours ses couleurs à un papillon, ce n’est peut-être pas aussi difficile que tu l’imagines.
Elle posa la tête contre la naissance de son cou.
— Kalli, Sui ?
Bezzia, qui n’avait jamais réussi à prononcer correctement le prénom Zoe, se tenait debout devant eux et les dévisageait de ses grands yeux.
— Kalli Pa Bezzia ? Sui Ma Bezzia ?
Ils mirent un peu de temps à saisir la pertinence de la question, et quand son contenu eut fait son chemin dans leurs esprits, les mains de Karl Iver empoignèrent les épaules de Zoe comme si elles ne devaient plus les lâcher.
— Tu pourrais dormir ici ce soir, dit-il, quand elle se libéra lentement de son étreinte.
Il vit sourdre quelques larmes au coin de ses yeux.
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