Chimera
Chapitre 17
Le repas de trois plats servi à la cantine, tous les jours, entre dix-huit et vingt et une heures, était un moment apprécié et attendu de la majorité du personnel, surtout depuis que le directeur avait pris l’initiative de faire appel à un chasseur de têtes pour embaucher un cuisinier. L’heureux élu, Michel Condateur, l’un des meilleurs chefs alsaciens, d’après le directeur, était un quadragénaire au léger embonpoint, que l’on voyait toujours siffler ou chanter un verre de vin à la main, qu’il soit aux casseroles ou en train de se promener sur le bord de la rivière en réfléchissant à la meilleure façon d’accommoder la viande de crocodile. Le naturel jovial du bonhomme avait présagé dès l’abord d’une gastronomie de haut vol, ce qui s’était vérifié.
Il était rare que les dîneurs affluent tous au même moment, sachant que les chercheurs et les opérateurs de terrain travaillaient à des rythmes différents, adaptant leurs horaires à leurs projets respectifs.
Quand Karl Iver entra dans la salle, lavé de frais et vêtu d’un short et d’une chemise en coton léger, seules quatre personnes l’avaient précédé : deux entomologistes en pleine discussion à la même table, et à une autre, Shomo Nuggee et Tom Bombadil, ce drôle d’oiseau sud-africain, zoulou d’origine, crépu et sombre comme la nuit, athlétique en dépit de sa petite taille. Tom avait enseigné la botanique à l’UCT, l’université du Cap, et séjournait au CORAC depuis presque aussi longtemps que Curdin Freeman. Son nom n’avait rien d’une énigme étymologique : il le devait à la passion transitoire de ses parents pour l’univers de Tolkien, qui les avait incités à échanger le patronyme d’Ongowi contre Bombadil, et à appeler Tom leur fils aîné.
Karl Iver s’assit à la deuxième table et opina en direction de la bouteille de vin qui y trônait déjà. Un bourgogne rouge, choisi par le chef pour s’associer aussi bien avec l’entrée qu’avec le plat principal.
— Mais comment se fait-il que Nelson soit subitement devenu carnivore ? se demandait Tom, après avoir entendu de la bouche de Shomo le compte rendu de chasse de la journée.
— Va savoir. D’habitude, ils sont herbivores, pas de doute. Ce n’est pas une petite question, répondit Karl Iver en remplissant son assiette et son verre.
— Mais vous qui êtes vétérinaires, vous devez bien avoir une petite idée ?
Shomo, songeur, faisait tourner son verre.
— On a eu un cas similaire au zoo de Miami, dit-il. Ils m’ont fait venir. C’était un orang-outang qui s’était mis brusquement à se manger lui-même, plutôt sanglant et macabre, comme spectacle. Les analyses ont révélé plus tard que le singe avait été contaminé par le virus du Nil occidental.
— Le virus du Nil occidental ? J’en ai entendu parler, mais qu’est-ce que c’est, déjà, Shomo ?
La curiosité s’était emparée de Karl Iver.
— J’ai été obligé de me plonger dans le sujet, à l’époque, et je me souviens d’avoir rédigé un rapport assez détaillé.
Les plaisirs de la gastronomie furent un temps oubliés quand Shomo se lança dans ses explications :
— C’est ce qu’on appelle un arbovirus, qui appartient au groupe des Flaviviridae, une famille assez peu sympathique. Le virus est en général transmis par des moustiques spécifiques des zones tropicales. Différents oiseaux, sauvages ou domestiqués, sont ses hôtes naturels. Et il peut passer de ces oiseaux à d’autres espèces par l’intermédiaire des moustiques, souvent à des primates, y compris aux hommes, mais en règle générale, ils ne deviennent pas réservoir de contamination à leur tour. Les singes et les hommes ne sont que des hôtes occasionnels.
— Ça paraît plutôt rassurant, commenta Karl Iver, et il reprit une bonne gorgée de vin. Donc, dans l’hypothèse où ce serait le virus du Nil occidental qui se serait installé dans le corps de ce bon vieux Nelson, il y aurait peu de chances pour que les autres gorilles du clan soient contaminés.
Shomo acquiesça.
— Mais il vient d’où, ce virus ? s’enquit le botaniste Bombadil, intéressé.
— Eh bien, commença Shomo en maniant le cure-dent, on l’a découvert la première fois, si je me souviens bien, chez un patient qui présentait un syndrome fébrile en Ouganda, dans les années 1930. Ensuite, on en a repéré quelques rares occurrences chez l’homme en Afrique, au Moyen-Orient, dans le Sud de l’Europe et en Asie. Chez nous, aux États-Unis, le premier cas a été enregistré en 1997 dans le Norfolk. Entre-temps, la maladie a été diagnostiquée plusieurs fois en Amérique du Nord et en Europe.
— Mais alors, tu te rends compte ? s’exclama Tom en écartant les bras au risque de renverser la bouteille. Ça voudrait dire que nous, ici, dans ce coin tranquille et reculé du monde – où la nature est quand même bien abîmée et menacée – on pourrait d’un jour à l’autre se mettre à ronger nos propres carcasses ou à s’agresser mutuellement ?
— Tranquillise-toi, mon vieux, répondit Shomo, avec un large sourire. Ce n’est pas de cette manière-là que ça commence. D’abord, tu as une forte fièvre. Nelson a dû être malade longtemps sans qu’on s’en aperçoive. Et ensuite, si on ne te traite pas, ou si tu n’as pas été vacciné, il se peut que ton cerveau soit attaqué et que tu te retrouves avec une encéphalomyélite. Autrement dit, pas de panique, Tom.
Le virus du Nil occidental pouvait donc être l’explication, se dit Karl Iver.
Tous trois achevèrent leur repas en silence, le débat sur le cas Nelson étant provisoirement épuisé. Karl Iver finit par se lever de table. Il remercia le cuisinier d’un signe de tête et, avant de quitter la cantine, s’accorda encore quelques instants de bavardage debout. Il lui restait encore à rédiger le rapport à déposer au secrétariat pour archivage.
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