Chimera

Gert Nygardshaug · Chapitre 93 sur 141

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Chimera

Chapitre 89

 

Il était rare que de Payens s’abandonne à des sentiments forts. Mais cette fois, à peine enfermé dans son antre, il arracha son bandeau, le jeta sur son bureau, et se mit à arpenter la pièce entre les bibliothèques, en bombardant de jurons les murs, le miroir et son propre reflet.

La peur, la peur glaçante qui s’était insinuée en lui depuis l’enquête virologique de Lev Yankin le tenait encore, mais ce qui venait de s’y ajouter ne répondait à aucune autre définition que celle d’une fureur sans mélange ni retenue.

Lorsqu’il se fut enfin repris, il s’écroula sur son siège et entreprit distraitement de se masser les tempes, le regard dans le vague, dirigé non sur un quelconque objet dans la pièce, pas même la toile de Monet, ni le dossier d’Ambrosi Coppi resté fermé sur le bureau, mais vers un horizon bien plus lointain.

Il regardait des décennies en arrière.

Il revoyait trois jeunes brillants lauréats de l’université, diplômés en biologie moléculaire, virologie et écologie tropicale, attablés au Pré Catelan, l’un des meilleurs restaurants de Paris, fêtant leur embauche, heureux des perspectives que leur ouvrait la recherche, à laquelle ils tenaient tant. Par-delà l’amitié et les années passées côte à côte sur les bancs de la fac, ils étaient désormais liés par leurs travaux, et jouissaient déjà du respect de leurs pairs. Chacun s’appuyait, dans son domaine, sur les acquis théoriques et pratiques des deux autres, les fusionnait aux siens, et cette sorte de symbiose dialectique entre leurs disciplines, tout en en repoussant les limites, contribuait à renouveler la pensée scientifique, à une époque où le besoin s’en faisait profondément ressentir.

Ils avaient mangé, bu, et ri en fumant des cigares.

Mais l’un des membres du trio s’était montré moins expansif que d’habitude.

On leur avait offert à tous trois un poste permanent dans un organe onusien, le GIEC, Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat, dont la mission consistait à recueillir et évaluer de manière objective et transparente les plus fiables des données disponibles en termes scientifiques, techniques et économiques, concernant l’incidence des changements climatiques sur la nature et la vie de la planète. Les avis formulés et les éventuelles mesures s’appuieraient sur les recherches d’experts venus des quatre coins du monde. Les analyses porteraient sur le fondement physique de l’évolution du climat, ses causes et ses effets, et sur les possibilités de réduction de ces derniers, aussi bien dans les zones polaires que sous les tropiques.

Ils avaient toutes les raisons d’avoir l’humeur festive.

Pouvoir travailler dans le cadre du GIEC, sur un projet dont relevaient leurs champs de compétences respectifs, quel rêve – et quel honneur.

Quand de Payens, à la fin du repas, avait accompagné aux toilettes son collègue en fauteuil, le troisième, resté seul à table, avait rapidement vidé son verre, sorti les billets de banque correspondant à sa part de la note. Puis il avait placé sur la pile la copie d’une lettre qu’il venait de recevoir et s’en était allé sans se retourner.

Il y avait bien longtemps de cela, mais de Payens s’en souvenait comme si la scène s’était déroulée la veille. Le passé était toujours là, il ne l’avait pas lâché, jusqu’ici, au cœur de la forêt humide des Virunga.

Il ferma les yeux et revit cette lettre, ou plutôt cette photocopie qu’ils avaient trouvée en retournant à leur table, Lev Yankin et lui, devant la chaise vide de leur collègue. On lisait dans l’en-tête le sigle IDF pour Armée de défense d’Israël. Le nom de Tsahal en hébreu figurait sur un ruban, au-dessous d’une étoile de David stylisée ornée d’une épée. Le courrier contenait une convocation immédiate au service militaire – après dix ans de sursis –, pour une période de trois ans dans un grade d’officier. Les deux amis en étaient restés pantois et s’étaient regardés sans comprendre.

Malgré la quarantaine d’années écoulée, l’épisode lui semblait si proche.

De Payens se leva et sentit sa colère céder progressivement devant la tristesse, un chagrin profond. C’est dans cet état d’esprit qu’il ouvrit le tiroir de son bureau qui restait le plus souvent fermé. Il en sortit un gros cahier usé, relié de cuir. Il l’ouvrit et se mit à lire. Les pages étaient remplies d’une belle écriture, proche de la calligraphie, et les mots, dans toute leur violence, étaient simples, sans appel. Combien de fois n’avait-il pas déjà lu ces pages, et vu les photos choquantes qui les illustraient ? Il n’en poursuivit pas moins sa lecture, comme s’il découvrait ces confidences, comme si ces phrases que, par le passé, il avait traduites, pouvaient encore receler une particule d’espoir.

Minuit passé. Il ferma le cahier, frotta ses yeux endoloris et hocha la tête pour lui-même. Encore une fois, Gauthier.

Il ouvrit la porte du cagibi, fourra rapidement quelques objets dans un sac à dos, jeta un coup d’œil vers le salon et la cantine. Apparemment, personne ne s’y attardait plus. Le patio aussi était plongé dans le noir et le silence.

Encore une fois, se répéta-t-il en ouvrant le portail sur la nuit tropicale, et il s’engagea sur le sentier qui s’enfonçait dans la forêt.

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