Chimera

Gert Nygardshaug · Chapitre 107 sur 141

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Chimera

IX. Le cerveau de l’ombre

IX

LE CERVEAU DE L’OMBRE

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Un début de panique venait de se saisir de la station, engendrant un certain chaos dans le petit matin naissant, alors que la nuit tropicale n’avait pas encore lâché prise. La plupart savaient ce que signalait cette alarme, et s’étaient précipités à demi nus hors de leurs chambres. Seuls quelques-uns, dont Shomo Nuggee, Aina Leptonen et Lia Huan Duc, avaient pris le temps d’enfiler leurs combinaisons de protection avant de quitter leurs modules.

Zoe Wildt avait calmement emmené le petit Mbuti en pleurs dans le patio, puis ils étaient descendus en direction de la rivière, et s’étaient assis sur un des bancs, tandis que le soleil, à l’est, entamait lentement son ascension au-dessus des montagnes en colorant la canopée d’un léger rougeoiement.

— Dangereux le bruit, Sui ? s’enquit-il, les yeux immenses et baignés de larmes, en lui serrant très fort la main. Kalli arrête le bruit ?

— Oui, Karli va arrêter ce bruit. Il n’est pas dangereux, Bezzia, s’efforça-t-elle d’affirmer. Quelqu’un a appuyé sur un bouton qui fait un vilain bruit.

Elle-même devait lutter pour ne pas laisser libre cours à l’angoisse, le son perçait les oreilles jusqu’ici.

— Moi j’appuye jamais sur des dangereux boutons qui fait un vilain bruit, dit-il. J’appuye que sur des boutons qui fait la belle musique.

— C’est bien, Bezzia. On va attendre ici jusqu’à ce que le vilain bruit soit fini, dit-elle en lui caressant la joue.

De son côté, de Payens avait immédiatement donné l’ordre à Spyro Kanelakis, Arndt Linden, Pilatus O’Boa et Curdin Freeman de se poster près de la cage d’escalier et de l’ascenseur menant aux laboratoires, de sorte que personne ne puisse descendre au sous-sol.

Il avait tout de suite constaté, à son grand soulagement, qu’aucun des voyants correspondant à d’autres zones de la station n’était rouge, ni les salles communes, ni la cantine, ni l’escalier. Il prit l’ascenseur avec Lev Yankin pour rejoindre la section des laboratoires.

— Comment on fait pour arrêter ce potin d’enfer ? s’exclama Lev Yankin, dont le teint grisâtre évoquait soudain la pâleur des vieillards.

De Payens trouva le bon interrupteur, à l’extérieur du premier laboratoire, et les sirènes se turent. Puis il s’approcha du panneau d’alarme et éteignit tous les voyants.

À présent, ils pouvaient voir à l’intérieur des deux premiers laboratoires, tous deux vides. Mais plus loin, derrière les parois en élybdène épais d’un pouce, qui délimitaient le Labo 3, ils distinguèrent une silhouette masculine.

— Mais nom de Dieu, qu’est-ce que… ce n’est pas… qu’est-ce qu’il a à foutre…

Yankin s’était interrompu en reconnaissant l’intrus.

— Il faut lui parler par l’interphone, dit de Payens d’une voix calme.

Il appuya sur le bouton, en vain, impossible d’entrer en contact avec l’homme qui se trouvait à l’intérieur.

— Il a désactivé le système, en conclut de Payens. Mais tu vois les ampoules du Labo 3 ? Il n’y a qu’elles à s’allumer. On peut rentrer sans risque dans les deux premières pièces.

Yankin, incapable de formuler un propos raisonnable, se laissa faire. Ils franchirent les deux sas, sans lâcher des yeux la série d’indicateurs lumineux aux murs et au plafond. Ils restaient verts, à part ceux du Labo 3, qui clignotaient tous en rouge.

— Au nom du ciel, qu’est-ce que tu es allé nous inventer, Mikael ? lança Yankin.

Il s’était avancé au plus près, frappa à grands coups contre la cloison de ses phalanges maigres et bleutées. Le biologiste Gemstein, son ami, le regardait en souriant, bras croisés.

— Mais bon sang, allume l’interphone !

Aucun son ne passait, comme il fallait s’y attendre. De Payens essaya l’interrupteur d’urgence, en vain. La plupart des systèmes d’éclairage et de communication de la station étaient pourtant équipés de deux dispositifs pour les cas d’urgence, voire trois.

Mikael Gemstein ne bougeait pas.

Puis il leva une main et désigna une feuille collée à la cloison, de son côté. L’écriture était clairement lisible malgré la double épaisseur d’élybdène, soignée, presque calligraphique.

Gauthier de Payens s’approcha et lut d’une voix qu’il persistait à maîtriser :

Chers collègues,

 

Vous n’avez aucune raison de paniquer. Pas une seule spore virale ne sortira d’ici. J’ai décidé de couper l’interphone jusqu’à ce que le calme soit revenu, et que toi aussi, mon cher Lev, tu aies retrouvé ton flegme et ta clarté de vue, une fois dissipée la confusion qui risque de s’être insinuée dans ton esprit. Si j’ai choisi d’agir de cette manière, c’est que je ne voulais pas d’une discussion qui aurait immanquablement fait monter le ton entre les gens de laboratoire, et surtout pas d’une controverse entre Lev et moi.

Quelques faits simples : d’après le rapport de Lev, étant du groupe sanguin O, je ne suis pas résistant au virus. J’ai laissé s’échapper d’un tube en iridium un quart de picogramme de Chimera, et le compteur que j’ai installé sur l’une des cloisons – comme vous le voyez – montre que l’atmosphère du Labo 2 contient en ce moment même environ soixante spores virales par centimètre cube d’air. J’en conclus que quelques milliers devraient déjà s’être faufilés dans mes poumons pour s’y reproduire.

Ce que j’ai fait là relève pour moi d’une nécessité, d’une raison d’être5. J’en ai débattu plus d’une fois en mon for intérieur. Gaut, je suppose que tu as mis Lev au courant de toute l’histoire, mais je veux le répéter une fois encore : depuis le jour, il y a presque trente ans, où je me suis rendu coupable à Gaza d’un crime impardonnable, je n’ai pas connu une seule nuit sans cauchemar. Pendant vingt ans, le temps d’une génération, je me suis voué à la solitude et consacré à la culture des orchidées – l’orchidée, la plus belle et la plus fragile des plantes au monde. Et ce, dans un des endroits les plus inaccessibles de la planète, pour essayer d’oublier, de trouver la paix, de me retrouver moi-même et de m’amender. Le jour, j’avais mes orchidées, mais la nuit me revenait le spectacle de femmes ensanglantées et d’enfants mourants. Ma peine approche ainsi de son issue, et elle sera digne.

C’est toi qui m’y aideras, Lev. Tu vas pouvoir clarifier de bout en bout la manière dont se déroule la contagion, la durée de l’incubation, le déroulement des différents stades de la maladie avant que le sujet ne meure. Sans compter toute une série de données positionnelles que tu es le seul à pouvoir approfondir, analyser et comprendre en tant que joueur d’échecs.

Crois-moi : je me prête à cette expérience dans la joie, sans me considérer comme une victime sacrifiée sur l’autel de la science. Mon souhait le plus cher est que Lev Levikov Yankin, le brillant scientifique, l’homme que j’ai toujours apprécié, respecté et en qui j’ai confiance au plus haut point, puisse achever son travail et aboutir aux conclusions dont nous avons besoin.

Autre désir, plus modeste et terre à terre : pourriez-vous faire en sorte qu’on me fournisse par le sas de quoi manger, de l’eau, du vin, et quelques bouteilles de ce délicieux arak que j’ai découvert par hasard dans le stock de nos si prévoyants cuisiniers ? Je n’ai aucune idée du temps je vais devoir passer ici avant le terme de cette déconstruction inversée, comme on dit, un type d’expérience souvent indispensable.

Dans vingt-quatre heures, je remettrai en fonction le système de communication entre les Labos 2 et 3, pour pouvoir communiquer avec vous deux, et au besoin avec d’autres personnes, sans recourir à des petits mots collés à la cloison.

Maintenant, foutez le camp d’ici, allez rejoindre la bande de minables qui s’énervent là-haut, expliquez-leur ce qui se passe et qu’il n’y a pas de quoi en faire une montagne. Pour ce qui est de dévoiler mon identité, en partie ou totalement, c’est à toi d’en décider, Gauthier. Le CORAC doit continuer à travailler comme avant. Il peut encore y avoir de l’espoir pour le monde, même en dehors du sujet de recherche urgent qui est le nôtre. Finissons-en avec ce virus diabolique, laissons-le aller jusqu’au bout, de manière à pouvoir le détruire et nous en débarrasser définitivement. Et espérons qu’une nouvelle pensée au service de l’humanité puisse germer ici même, dans ces laboratoires.

Lev Yankin avait écouté cette lecture tête basse, le menton sur la poitrine, en croisant et décroisant fébrilement les doigts dans son giron, comme des pattes d’oiseau impatientes. Quand il leva enfin les yeux, Mikael Gemstein leva les deux pouces à son intention, comme s’il venait de remporter une victoire.

— Je ne peux pas supporter ça, Gauthier, murmura-t-il. Sortons d’ici.

De Payens fit pivoter le fauteuil vers le sas, mais se retourna vers Gemstein et lui mima une question qui pouvait vouloir dire : veux-tu un petit-déjeuner ? À quoi le captif répondit en opinant avec enthousiasme.

 

5 En français dans le texte original.

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