Chimera

Gert Nygardshaug · Chapitre 112 sur 141

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Chimera

Chapitre 108

 

 

Curdin Freeman et Karl Iver Lyngvin avançaient prudemment. S’ils avaient de la chance, l’appât qu’ils avaient posé quelques jours auparavant, une charogne d’okapi découverte par hasard, aurait attiré des fauves.

Ils approchaient de la zone. Pas un bruit. Mais l’odeur devenait nauséabonde. Ils arrivèrent bientôt à l’endroit qu’ils cherchaient, provoquant l’envol d’une petite troupe de vautours. Le cadavre était boursouflé, à moitié décomposé, mais rien ne donnait à penser qu’un gros prédateur ait pu tenter d’y goûter.

— Il n’y a plus de léopards, Curdin, en conclut Karl Iver en soulevant son chapeau pour s’essuyer le front. Je n’en ai pas observé un seul ces dernières semaines, mais cette fois-ci, vraiment, j’avais un espoir.

— Il se peut qu’ils se soient retirés plus haut dans les montagnes, estima Freeman. Il y fait plus humide et la faune y est plus dense.

— Possible, répondit Karl Iver. Alors il faudrait prévoir une expédition plus longue, un de ces jours, de préférence avec toi et Shomo, et peut-être en passant une nuit en forêt.

— Je n’ai rien contre. Shomo pourrait avoir besoin de se remonter le moral, après le coup de la vipère heurtante. Il n’est pas très motivé, ces temps-ci.

Ils abandonnèrent l’okapi à son sort, s’en éloignèrent jusqu’à être débarrassés de la puanteur. Curdin repéra un surplomb sans végétation. Ils l’escaladèrent, sortirent leurs gourdes et leurs provisions et s’installèrent.

Ils restèrent un moment silencieux, observèrent une bande de cercopithèques qui passait en criant dans les frondaisons, à leurs pieds. Lyngvin prit en note leur nombre approximatif.

— Tu sais que le léopard – ou le jaguar comme l’appellent les Mayas en Amérique centrale –, tu sais que, dans le temps, c’était un animal sacré ? dit Curdin en déballant son sandwich. On pensait que ces bêtes-là communiquaient avec les dieux.

— Les Mayas étaient forts en astronomie, il paraît, répondit Karl Iver, sa connaissance de la civilisation maya étant des plus réduites.

— Chez nous, reprit Curdin, dans les tribus indiennes du Canada et de l’Alaska, c’est au corbeau qu’on attribuait à peu près les mêmes facultés, au grand corbeau de l’Arctique. Il était censé pouvoir interpréter les pensées des humains et prédire leur destinée. Même Jésus s’est servi du corbeau comme symbole, quand il parlait de la fin des temps : là où se trouve la charogne, les corbeaux se rassemblent.

— Je ne savais pas qu’il t’arrivait de citer la Bible, toi aussi, observa le Norvégien avec un sourire. En tout cas, pour l’instant, on n’a vu qu’un petit groupe de vautours et quelques cercopithèques braillards.

Ils mangèrent un moment sans un mot.

— Je dois dire que j’ai été très impressionné quand tu as abattu ce jeune gorille, là, Hannu, d’une balle en plein front à plus d’un kilomètre de distance, se rappela Freeman en mastiquant un sandwich au poulet un rien coriace.

Karl Iver haussa les épaules.

— Comment as-tu fait pour comprendre qu’il allait s’éloigner seul de quelques centaines de mètres du reste du clan, que tu ne risquais pas d’effrayer les autres et de les rendre agressifs ? Tu es en contact télépathique avec les animaux ?

Karl Iver éclata de rire.

— Je ne suis qu’un minable petit véto – et un chasseur, Curdin. Ce n’est pas plus compliqué que ça.

Il but la moitié de son eau.

— C’est toi le scientifique de l’équipe, reprit-il. J’ai lu deux fois ton Ursus arctos horribilis. Behavior, Biotops and Social Adaptations. Super. J’y ai appris des tas de choses, et pas seulement sur l’ours brun. Tu n’as pas la nostalgie du Canada et de l’Alaska, des fois ?

— Plus maintenant, répondit Freeman. Pendant la première année, peut-être. Mais l’idée d’être ici, sous la houlette de de Payens, ça me convient. Ce type a des connaissances et une largeur de vues supérieures à celles de la plupart des hiérarchies auxquelles j’ai eu affaire. Et j’en ai subi un certain nombre.

— Je suis d’accord, répondit Lyngvin. La manière dont il a géré les trois situations de crise qu’on vient de traverser, c’est remarquable.

— Tu es au courant de son parcours, je suppose ? dit Freeman en refermant sa boîte à sandwiches, avant de s’étirer et de s’allonger, mains croisées sous la nuque.

— Non, pas vraiment, à part son travail à l’ONU.

— Sa grand-mère a eu le prix Nobel de médecine avec deux autres. Son père aussi a eu le Nobel, en physique. Je crois que ça avait quelque chose à voir avec les nanotechnologies et l’énergie du vide. Sa femme travaillait au CERN, elle est morte à quarante-trois ans, dans un accident, une expérience risquée sur le LHC.

— Je l’avais entendu dire. Tragique. Le sigle LHC, c’est quoi, déjà ?

— Large Hadron Collider. Le collisionneur de hadrons qui a permis de confirmer la découverte du boson de Higgs. Lequel explique pourquoi on est là, toi et moi. En fait, pourquoi la forêt, la terre, les planètes et l’univers existent. Comment la matière est née.

— Je ne comprends pas la portée de cette affaire-là, reconnut Lyngvin. Mais pour ce qui est du patron, c’est un type qui en sait plus que le commun des mortels, je l’ai bien compris. Avec des perspectives qui volent plus haut. Dont certaines m’effraient.

— T’effraient ? répéta Curdin en se redressant sur les coudes.

— Il m’a convoqué quelques fois dans son bureau pour parler, on a discuté de certaines choses, mais je ne peux pas entrer dans les détails, dit Karl Iver, l’air un peu gêné.

— Toi aussi ? lança le Canadien, et il se releva d’un coup. Dans ce cas, je crois qu’on est dans le même bateau, Karli, conclut-il.

Ils se regardèrent, muets l’un et l’autre. Puis le visage de Freeman s’ouvrit sur un large et sympathique sourire, et ils redescendirent tous deux de leur belvédère pour reprendre pied sur les sentiers presque invisibles qui sillonnaient la forêt.

Ils approchaient de l’endroit où Zoe Wildt opérait d’ordinaire.

— Tu as remarqué Pilatus et Poupette, ces derniers temps ? lança Curdin, qui marchait quelques mètres derrière Karl Iver. On dirait qu’il y a quelque anguille sous roche, de ce côté-là.

Lyngvin se retourna avec un petit rire.

— Ça ne m’a pas échappé, non. En ce moment, O’Boa ne se contente plus d’y aller fort sur l’after-shave tous les matins, il s’en asperge régulièrement à longueur de journée.

— Tu en es où, avec Zoe ? Ça a l’air de bien marcher aussi, entre vous deux. Tu n’es pas obligé de répondre. Je ne voudrais pas m’immiscer dans la vie privée d’un excellent collègue.

Il cracha bruyamment en repoussant une liane visqueuse qui venait de lui frapper le visage, juste au-dessous du nez.

Karl Iver ne répondit pas, et pressa légèrement le pas.

— Pour ma part, les femmes ne me manquent pas, continua Curdin. J’en ai eu à la pelle, plus que ma ration, c’est le moins qu’on puisse dire. Mais ce qu’il y a de bien, c’est qu’aucune relation n’a tourné au vinaigre pour finir dans la jalousie ou je ne sais quelle détestation, au contraire. Je peux repenser la nuit à tout ce que j’ai vécu, et me le rappeler avec plaisir. À part un souvenir de la première fois où je suis parti observer les ours…

Il ne s’appesantit pas sur cette parenthèse.

Karl Iver s’arrêta, se retourna.

Et il tendit soudain la main à son collègue.

— Tu fais partie des gens les plus sympas et les plus généreux que j’aie rencontrés, Curdin, lui dit-il.

Cette fois, ce fut au tour de Freeman de se sentir gêné.

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