Chimera

Gert Nygardshaug · Chapitre 95 sur 141

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VIII. Le Labo 3

VIII

LE LABO 3

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Ce matin-là, Pilatus O’Boa était de bonne humeur et n’avait pas lésiné sur l’après-rasage.

Ses bonnes dispositions s’expliquaient d’abord par la lettre qu’il venait de recevoir de Lubumbashi, où son frère apprenait à Pilatus qu’il avait désormais une nièce en sus de ses trois neveux. Par ailleurs, au cours des derniers jours, il avait entendu rire et siffloter à plusieurs reprises, comme il en avait l’habitude avant les événements, l’autre Africain qui travaillait à la station. Troisièmement, et ce n’était pas le moindre de ses motifs de satisfaction : il avait battu la veille aux échecs, pour la première fois, son éminent professeur.

Il venait à l’instant même de laisser le maître détrôné dans son laboratoire, entre ses propres mains, après s’être assuré que le nouveau médecin, biologiste moléculaire et botaniste Mikael Gemstein avait bien rejoint son poste à la première heure. Lia Huan Duc y était aussi. Depuis quelques jours, elle travaillait avec zèle à analyser les sécrétions d’une nouvelle variété de népenthès, la Nepenthes wangcheniae que le Chinois Wang Chen Hu se flattait d’avoir découverte, et dont il attendait soit qu’elle révolutionne la connaissance mondiale en matière de toxines, soit qu’elle vienne ajouter “son jus d’enfer au gobelet de Satan”.

O’Boa s’arrêta au bas de l’escalier et observa un petit instant à la dérobée les deux chercheurs vieillissants, tout en tendant l’oreille à leurs échanges.

— … un potentiel de virulence extrême, Mika, disait Yankin.

— Et pourtant, ce n’est pas un rétrovirus à ARN. Bizarre.

L’Israélien rapprochait sa chaise du bureau de son collègue.

— Dans ma précédente étude, si je n’ai pas cité la classe des poxvirus, c’était pour deux raisons.

Yankin montra quelque chose sur le bureau.

— C’est évident, approuva Gemstein.

— Ça ne peut pas être apparenté avec un virus variolique, aucune ressemblance, ni avec la variole, ni avec l’alastrim.

— Et la létalité est bien plus élevée.

— Tout l’indique, répondit le virologue. J’ai cru comprendre que la sous-unité B se combinait au ganglioside GM1, donc une glycoprotéine complexe, et que la partie A était transférée à travers la membrane, où elle activait l’adénylcyclase. Processus qui ne se produit que quand la partie A est activée par une enzyme de la cellule cible…

O’Boa se retira. Il n’avait pas compris grand-chose à ce couplet. Curieux, pensa-t-il, ces deux-là avaient l’air de très bien se connaître, et jamais il n’avait vu Yankin aussi pétillant, débrouillard et optimiste que depuis que l’hélicoptère de ravitaillement, la semaine précédente, avait déposé à la station ce chercheur israélien pour remplacer Ambrosi Coppi, à la grande surprise de la plupart.

Comment ce remplacement aurait-il pu se faire aussi rapidement – à peine vingt-quatre heures après la nouvelle de la tragédie qui venait de frapper Coppi – si le directeur de la station, de Payens, n’avait disposé de contacts prêts à assister immédiatement le CORAC au cas où surviendrait une situation de crise ? Fait que Pilatus O’Boa estima très rassurant, alors qu’il approchait du comptoir chauffant de la cantine, et en retirait une part de tourte au jambon encore fumante, parsemée de basilic et de parmesan.

La cantine était vide. Il s’assit dans un angle de la pièce, avec la pile de journaux les plus récents arrivés à la station – dont plusieurs congolais, nota-t-il avec satisfaction. Il les feuilleta, mais n’y trouva rien qui l’intéresse, et repensa plutôt à l’arrivée inattendue du nouveau chercheur, un après-midi de la semaine précédente.

L’hélicoptère s’était posé comme de coutume sur la pelouse, où se tenaient de Payens et le Grec Kanelakis. On avait vu sortir de l’appareil un grand homme d’âge mûr, plutôt maigre, vêtu d’un uniforme de terrain flambant neuf. Il était resté figé sur place, l’air hésitant, en regardant autour de lui, jusqu’à ce que de Payens le rejoigne et lui serre cordialement la main, avant de lui faire passer le portail et de l’introduire dans le patio, où se trouvaient bon nombre des autres chercheurs. Le directeur avait présenté le nouveau venu, en déclinant ses titres et ses domaines de spécialité, ajoutant qu’il était l’un des plus grands experts israéliens de divers processus observés dans la nature, et que le CORAC le sollicitait depuis longtemps. Mikael Gemstein – tel était donc son nom – avait eu quelques heures pour accepter le poste, et venait donc d’atterrir à Kigali.

L’homme semblait très gêné, se souvint O’Boa, regardait alternativement ses pieds et ses mains, dont l’aspect grossier avait de quoi étonner chez un spécialiste de biologie moléculaire. De plus, il était fort pâle, et on notait sur son visage quantité d’égratignures, comme après un rasage négligent. Il avait les cheveux gris, rassemblés dans la nuque par un élastique.

On avait entendu retentir quelques applaudissements sporadiques.

Puis le patron lui avait fait faire connaissance avec chacun individuellement, et il y avait eu des poignées de main et des sourires pleins de réserve, avant qu’ils ne procèdent à la visite de la station. On avait attribué à Mikael Gemstein le module laissé vacant par la botaniste Lisa Carlson.

O’Boa n’avait pas mis longtemps à comprendre que Lev Yankin connaissait déjà cet Israélien. Dès les jours suivants, on les avait vus tous deux en grande conversation au-dessus de l’échiquier.

O’Boa repoussa la pile de journaux et racla les miettes dans son assiette. Il s’étira et bâilla longuement avant d’aller se chercher une deuxième part de tourte, qu’il emporta rapidement dans son bureau où l’attendaient, comme toujours, quelques travaux de traduction. La direction du parc exigeait des comptes rendus hebdomadaires des travaux scientifiques du CORAC, des textes très succincts qui – venait de préciser de Payens avec insistance – ne devaient pas encore faire état de la maladie virale responsable de la mort des Mbuti, ni du tragique accident dont avait été victime le Dr Coppi.

La version anglaise de ces résumés d’activité était déposée dans son bureau par la secrétaire, Poupette Tessier, après avoir été approuvée par de Payens. Le travail d’O’Boa consistait à les traduire dans les trois principales langues parlées au Congo : le français, le kituba et le bantou. Il savait que les rapports plus ambitieux et exhaustifs étaient rédigés en anglais par Poupette, et finiraient par atterrir entre les mains de gens puissants, très loin de la station.

Poupette… pensa O’Boa en chassant un grain de poussière fictif de sa chemise comme toujours fraîchement lavée, et il prit conscience que sa bonne humeur du jour tenait aussi à une quatrième raison – n’avait-elle pas répondu à son clin d’œil en lui apportant la dernière pile de rapports ?

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