Chimera
Chapitre 6
Tu te trouves une place dans l’angle du fond, une bière glacée à la main – chez Dimitri, la bière est toujours froide, tout droit venue de Sibérie –, les putains qui slaloment en se tortillant, la plupart fardées comme des prêtresses vaudoues, s’abstiennent de venir t’importuner, elles savent que tu ne mordras pas à l’hameçon.
Quatre ouvriers agricoles sont assis à la table installée contre le mur le plus long, le teint grisâtre, des zombies aux membres lourds qui viennent de terminer leur journée de quatorze heures, leurs chemises froissées ont été malmenées par les sacs d’engrais. Un peu plus loin sont installés deux habitués avec lesquels il t’est arrivé d’échanger quelques mots, sans que tu aies envie de faire davantage connaissance, ils boivent de la Guinness nigériane, ce sont des barons du pétrole locaux, en grande tenue africaine, qui vivent de la contrebande du diesel nigérian, un produit bon marché qu’ils exportent vers le Bénin où ils en obtiennent le quintuple. Ils discutent toujours avec de grands gestes étudiés qui leur permettent d’exhiber devant tous ceux qui les entourent les montres Rolex qu’ils portent au poignet.
Tu fais signe à l’une des serveuses.
Tu lui commandes une portion d’eba.
Le plat arrive, une boule de manioc cuite à la vapeur, autrement dit de la farine de tapioca, servie avec une sauce qui arrache la bouche et deux morceaux de viande coriaces comme le cartilage d’un genou, mais tu manges avec plaisir. Alors que tu viens de racler le fond de ton assiette, apparaît à la porte celui que tu attends, le Plongeur, il promène les yeux dans le local, te repère et sourit, tu lui fais une place dans le coin où tu es assis.
— Heavy, commente-t-il en regardant autour de lui.
Pendant la première demi-heure, vous parlez à bâtons rompus en buvant de la bière. Petit à petit, tu lui expliques sans enthousiasme le but de ton séjour ici, la collecte de documents, des preuves qui – peut-être – pourront donner un roman décapant, qui puisse lancer l’alerte. Le Plongeur acquiesce tout en chassant de la main les putains à l’approche, il opine mais n’a pas l’air heureux. Tu te tais pour entamer la quatrième bière de la soirée, et Peter O’Bryan se met à raconter qu’il est d’origine irlandaise, que son arrière-grand-père immigré s’était établi sur la côte nord-est des États-Unis, et que la mer est restée le gagne-pain de la famille au fil des ans, jusqu’à ce que lui-même, dès l’adolescence, ait songé que ce qui se trouvait sous la surface de l’océan méritait d’être examiné de plus près, d’où ce métier de plongeur, qu’il a commencé par exercer dans le légendaire corps des Navy Seals, avant de quitter très rapidement l’armée, sa nature pacifique étant incompatible avec la mentalité antiterroriste du commandement de la base de Coronado, en Californie, dont la devise My amount is little, but my
support is sincere1 collait très bien – et même beaucoup mieux – avec les activités qu’il pouvait entreprendre dans le civil, par exemple suivre le devenir de la vie marine, alors que les océans s’acheminent rapidement vers l’épuisement et la mort.
— Rapidement, c’est-à-dire ? lui demandes-tu après avoir pris le temps de réfléchir à cette dernière phrase.
— Assez rapidement. Tu sais ce qu’est réellement l’eau de mer ?
Ses yeux bleus ont pris une expression dure.
— En fait, reprend-il, ce ne sont pas les requins, les grandes pieuvres, les baleines et les phoques qui règnent sur le monde marin, mais une multitude grouillante d’êtres vivants minuscules. Dans un seul litre d’eau de mer, il y a plusieurs milliards de virus, un milliard de bactéries, cinq millions d’organismes animaux unicellulaires et un million d’algues. Rien que dans un litre, man !
— Une sacrée soupe.
— Invisible, mais indispensable à toute vie à plus grande échelle dans le milieu.
— Et tout ça serait en voie de dégradation rapide ?
— Tu supporterais d’en entendre plus ?
— Je pense que oui, réponds-tu avec un certain malaise.
— OK, mais ils n’auraient pas un drink un peu plus costaud ? Cette bière me fait juste enfler comme une vache dans un pré fleuri.
— Attends, lui dis-tu. Tu te fraies un chemin vers le comptoir, et après le tête-à-tête avec Dimitri, tu retournes vers le Plongeur avec deux verres pleins à ras bord d’une épaisse vodka rouge foncé, fumante tant elle est glacée au sortir de la réserve bien approvisionnée du Russe.
À la première gorgée, O’Bryan sursaute et s’adosse au mur.
— My God !
— Soixante degrés, précises-tu. Cerise et pili-pili.
Quelques minutes de silence, le temps que la sensation de froid cède la place à une chaleur de braise qui diffuse jusqu’aux semelles. Tu en profites pour examiner le visage du Plongeur, des taches de rousseur, des traits purs, un menton fort, des yeux bleus aux paupières un peu lourdes, une ombre de mélancolie ? ou de chagrin ? Le tout sous une mèche rousse et raide.
— J’adore la mer.
Peter O’Bryan s’éclaircit la voix.
— J’adore l’univers coloré qui fourmille sous la surface, cette incroyable diversité de créatures vivantes de toutes tailles et de toutes formes. J’adorais. Mais je ne vois plus que pourriture et désolation.
Il vide en une seule fois le reste de son verre, cette fois sans broncher.
— Tu adorais ?
— Oui, nom de Dieu, c’est du passé. Maintenant, je plonge dans un cloaque de mort, je cherche l’espoir, la vie, et je ne trouve rien.
— On en est donc là.
Tu revois le gros dossier, dans ta chambre d’hôtel, avec sa bonne centaine de photos. Rien que des déchets, des poisons.
— En un an, la zone morte au débouché du delta du Niger a avancé de presque cinq kilomètres.
O’Bryan a les yeux rivés sur la table.
— Elle est tout près d’atteindre le bord du plateau continental et de gagner les profondeurs. Sais-tu combien d’embouchures de fleuves du même genre on compte dans le monde ?
Il se redresse brusquement et écarte les bras avant de s’affaisser de nouveau sur sa chaise.
— Beaucoup, réponds-tu.
— L’Amazone, le Mississippi, le Gange, le Nil, le Yang-tseu-kiang, l’Indus, le Mékong, l’Euphrate, le Zambèze, le Congo, le Rio Grande, l’Orénoque, pour n’en citer que quelques-uns, la même merde partout, et ça va bientôt basculer.
— Basculer ?
Tu te lèves de nouveau pour aller chercher d’autres boissons fortes. L’Américain n’a plus du tout le même visage que l’homme croisé dans la rue il y a quelques jours, il ne supporte peut-être pas les vodkas de Dimitri ? te dis-tu en posant sur la table deux nouveaux verres au contenu épaissi par le froid, cette fois de couleur verte.
Peter O’Bryan tient l’alcool. Durant les minutes qui suivent, il parle calmement, et tu l’écoutes.
— Oui, c’est tout près de basculer. Le milieu marin, sur toute la planète, est en train de changer de façon dramatique. Sa chimie et tous les micro-organismes marins nécessaires à la vie seront bientôt foutus.
— On doit pouvoir réparer ça, non ? suggères-tu, tentant d’orienter la conversation vers une voie de sortie positive.
— Réparer ? Eh bien figure-toi que ce qu’on observe dans les zones encore vivantes, c’est une invasion de monstres, je veux parler, par exemple, du pullulement de méduses, une masse visqueuse de décapodes qui apparaît partout, tout autour du monde, en quantités énormes. Il y en a en Australie, dans le golfe du Mexique, près d’Hawaï, dans la mer Noire, la mer du Japon et la mer de Chine, au large des côtes de Namibie, d’Afrique du Sud et du Nigeria. En Méditerranée, plusieurs espèces de poissons ont été quasiment éliminées par les méduses qui mangent leurs alevins. Et il y a trois raisons à ça, mister : le réchauffement mondial, la teneur en CO , et 2 surtout la pollution massive dont tu es toi-même témoin dans ce coin maudit. Et qu’on ne s’avise pas d’accuser les Africains, bordel, ils n’y sont pour rien.
Il porte son regard vers la toile d’araignée qui pend aux poutres du plafond, lève son verre et le vide.
Si c’est vraiment si grave, pourquoi les journaux n’en parlent-ils pas davantage ? te demandes-tu. Où sont les rédactions des médias ? La lumière clignote dans la pénombre du bar, tu fermes un œil et t’aperçois que c’est juste une ampoule prête à imploser. Le vacarme ambiant, qui, les autres soirs, avait un effet calmant, te pèse soudain, t’étouffe, tu supportes pourtant sans mal les drinks de Dimitri, mais cette fois, tu es obligé de sortir ton chiffon de ta poche pour le passer furtivement sur ton visage.
— Il est trop tard, vraiment ?
— J’en ai bien peur. Tu as lu Rachel Carson ?
— Silent Spring ? Ce n’est pas tout neuf.
Tu remues nerveusement sur ta chaise.
— Les oiseaux chantent encore, pour l’instant. Mais sous l’eau, ça commence à devenir silencieux, très, très silencieux. C’est la mort, mister, une mort qui ne fait pas de bruit, sournoise, et qui va arriver beaucoup plus vite qu’on ne le croit.
Peter O’Bryan fronce un sourcil, un seul.
— Et puis, il y a le plastique. Le plastique, c’est diabolique. Ça se décompose à un rythme extrêmement lent, et finalement, ça ne disparaît jamais. Ça se transforme en morceaux de plus en plus petits, en granulés. On en produit plus d’un milliard de tonnes par an, dont la moitié finit dans la mer. Et c’est là que ça devient effrayant : les restes microscopiques sont ingérés par les organismes marins, qui en meurent. Regarde ton tube de dentifrice, ton Colgate avec des super fancy sensational icy granules. Les icy granules, en réalité, ce sont de tout petits fragments de polymères, du plastique, quoi, qui va te décaper les dents. Et qui finira dans l’océan.
Tu t’en rends compte, maintenant : ce rendez-vous et cette conversation n’ont pas pris la tournure que tu imaginais, mais tu t’attendais à quoi ? À une joyeuse soirée, deux Blancs dans un pays noir, qui s’enverraient autant d’alcool qu’il leur plairait en se tapant mutuellement sur l’épaule et en bavassant entre deux hoquets sur leurs espoirs et leur vision d’un monde meilleur ? Des tapes sur l’épaule, il n’y en aura pas ce soir, c’est une évidence.
Encore une autre vodka, et le Plongeur continue :
— Tu sais sans doute que le pH des océans est en train de chuter, le monde n’a pas connu une acidification aussi rapide et spectaculaire depuis vingt millions d’années. Et les plus touchés, mister, ce sont les coquillages, les crustacés et les coraux, qui sont décimés. Quand le pH est trop bas, le milieu marin ne produit plus assez de calcaire, et le déficit en carbonate de calcium impacte entre autres les ptéropodes, les papillons des mers, si tu préfères, qui nourrissent d’autres espèces marines de plus grande taille, par exemple la morue arctique dans la mer de Barents, et tu es sans doute au courant du drame que ça entraîne pour la gastronomie française ?
O’Bryan étouffe un rire sec.
Tu ne réponds pas.
— La disparition des huîtres, continue-t-il. Ça a commencé en Méditerranée, de la Corse au Languedoc, puis le long de la côte atlantique, de Biarritz jusqu’à Arcachon. On a beau sonner l’alarme, ça ne sert pas à grand-chose, la mort est en train de remonter vers le nord, elle va atteindre les zones d’ostréiculture les plus riches, en Bretagne et en Normandie. À l’IUMI et au SERC, on avait prévu ça depuis longtemps, mais qu’est-ce qu’on peut y faire ?
Le sourcil du Plongeur est encore un peu plus de traviole.
— C’est pas vrai…
Tes cargaisons de toxiques qui remontent le Niger te semblent soudain bien peu de chose.
— On en est au point où les producteurs de Normandie distribuent leurs huîtres au coin des rues en criant : “Prenez-les, c’est peut-être les dernières que vous mangerez.” Triste, non ? Tu aimes les huîtres, mister ?
— J’aime ça, oui.
Il se tait, les verres se remplissent de nouveau et le brouhaha enfle dans le bar à succès de Dimitri. On dirait que la vodka produit son effet : le Plongeur commence à faire de l’œil aux filles qui papillonnent autour des tables.
— Je te suis reconnaissant de me dire tout ça, lances-tu à pleine voix à travers le bruit. Ça va donner une autre dimension à mon roman.
Sitôt prononcée, cette dernière phrase brille par son absurdité. Faute d’applaudissements, elle retombe à terre sous les piétinements. L’envie te prend de partir d’ici, de sortir dans la nuit tropicale, de regarder vers les étoiles en respirant à pleins poumons, mais tu restes où tu es.
La vodka, dans ton verre, est d’un bleu de glace.
Le Plongeur plisse les yeux et se penche vers toi avec un regard d’une intensité démoniaque, sa bouche est soudain d’une taille invraisemblable, mais les mots et les dystopies qui en sortent sont toujours parfaitement clairs :
— Les zones mortes, c’est un phénomène qu’on voit se produire partout, pas seulement au débouché de cet immonde égout qu’on appelle le Niger. Tous les ans, on voit s’en former de nouvelles, énormes, où la teneur en oxygène est devenue trop faible, à cause du lessivage des engrais agricoles, plus les substances toxiques produites par l’industrie. Partout, je te dis. Depuis la baie de Chesapeake, sur la côte est des États-Unis, jusqu’à la mer Baltique. Tiens, un exemple qu’on a repéré l’année dernière : une grande zone qui s’étend très vite, à l’embouchure du Mississippi, notre fleuve chéri, dans le golfe du Mexique. C’est là qu’arrivent les engrais des régions agricoles de l’intérieur des terres, ils viennent nourrir la prolifération des algues, et quand les algues meurent, elles s’accumulent dans les fonds, et leur décomposition consomme tellement d’oxygène que tout crève sur des surfaces immenses. Les pêcheurs de crevettes de La Nouvelle-Orléans vont
bientôt pouvoir ranger leurs chaluts. Bottoms up, mate2 !
Il vide d’un coup son verre, tu lèves le tien et en fais autant, le Plongeur se remet debout sur des jambes instables, se faufile entre les gens vers le comptoir, et soudain, tu te rends compte combien ce type est malheureux.
Il ne revient pas.
Il est minuit passé quand tu quittes la table, tu entends la voix forte de Peter O’Bryan un peu plus loin dans le local, il est assis sur une chaise, une racoleuse grassouillette sur les genoux. En te voyant arriver, il se débarrasse de la fille, vient se coller à toi, te pose les deux mains sur les épaules, l’un de ses sourcils flirte avec la racine de ses cheveux, l’autre lui cache l’œil.
— Friend, bredouille-t-il. Je te souhaite bonne chance, on lutte pour la même cause. Mais écoute-moi.
Sa bouche démesurée articule tout près de ton visage.
— Je crois que la Terre Mère n’en a plus pour longtemps. Mais quand il faudra dire adieu à ce désastre, putain, c’est pas à terre que j’irai tirer ma révérence. Je plongerai pour me chercher une belle épave, un grand voilier de la glorieuse époque où le monde était encore clean and blue, je rentrerai dans la cabine du capitaine, j’enlèverai ma tenue de plongée, le masque et les bouteilles, et là tout nu, comme dans le ventre de ma mère, goodbye, Peter O’Bryan, sleep tight !
Que lui répondre ? J’opine du bonnet.
Devant le Trotski, la nuit est chaude, calme et noire.
1 “J’apporte peu, mais mon aide est sincère.” (Toutes les notes sont de la traductrice.)
2 “Cul sec, mon vieux !”
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