Chimera
Chapitre 10
Shomo redescendit avec un large sourire.
— On le tient, Karli. Je l’ai entraperçu au bord d’une corniche, il guettait vers le sud, il allait et venait, l’air inquiet, comme s’il s’attendait à quelque chose.
— Il a peut-être pressenti qu’on allait lui faire la peau.
Karl Iver se leva après avoir vidé une bouteille d’eau tiède.
— À quelle distance ?
— Il y a un autre caillou à cinquante ou soixante mètres, je crois que ça serait l’endroit parfait pour installer ton canon. S’il reste où il est, il sera à ta portée, à trois quatre cents mètres maximum.
Shomo avait extrait de sa poche un paquet de biscuits collants dont il engouffra le contenu.
— Très bien.
Ils ne dirent plus un mot, avancèrent aussi silencieusement que possible vers le promontoire choisi par Shomo, ne délogeant au passage qu’une troupe de gobe-mouches paradis qui émergea d’un buisson de mamburs et alla sans bruit se réfugier dans la cime des arbres.
— Là-bas, chuchota Shomo, l’index tendu.
Karl Iver comprit tout de suite ce qu’il lui montrait, un petit épaulement d’où il dominerait l’endroit où se trouvait Nelson, avec un appui parfait pour son fusil. Shomo s’avança jusqu’à la paroi et, manipulant son bâton avec élégance, envoya balader trois mambas jaune citron assoupis sur des reliefs saillants, après quoi il adressa une courbette théâtrale à Karl Iver, qui serra âprement les mâchoires au lieu de s’en amuser.
Il connaissait suffisamment bien son acolyte pour savoir que derrière ses gesticulations comiques et ses sourires répétés se cachait une nervosité au moins égale à la sienne. Shomo, qui se vantait régulièrement d’avoir pratiqué dans son jeune âge la capture à main nue de mocassins d’eau dans les Everglades, savait que l’enjeu était tout autre.
Karl Iver enleva son sac à dos et l’appuya contre le rocher. Puis il se pencha sur son arme, l’inspecta méticuleusement, sortit du sac une boîte doublée de polystyrène contenant la lunette enveloppée dans un carré de velours. Une Redfield télescopique à réticule, 340 grammes, le meilleur du genre, avec un réglage de visée si précis que le recul éventuel arrêterait l’oculaire à un millimètre du sourcil du tireur, sans toucher un seul poil.
Shomo s’était assis et observait gravement les préparatifs, sans plus rien dire.
Son coéquipier fixa la lunette au fusil, un Garand 40, de 3,9 kilos. Neuf cents mètres de portée efficace mesurée d’après la marque, mais lui-même avait réussi par le passé à abattre un renne blessé à 1,100 kilomètre. Plus du double de la distance qui le séparait de la corniche où se trouvait Nelson.
Il s’immobilisa quelques instants le fusil en mains, inspira l’odeur d’huile du chargeur, le parfum de cuir de la bandoulière, douce et souple. Puis il inséra cinq cartouches, tout en sachant qu’une seule suffirait. Dans le parc de Femundsmarka, c’était devenu une habitude, en avoir toujours cinq d’avance. Des munitions type M118, de fabrication Cox Leefield, balles de 173 grains à base conique, atteignant à 800 mètres-seconde une cible éloignée de 500 mètres.
Le silence.
On eût dit que la forêt retenait son souffle. Karl Iver se hissa sur la saillie, en chassa les fourmis, se coucha en position et leva les yeux vers le point où Nelson finirait probablement par apparaître, à l’affût des envahisseurs. Il sortit son télémètre. Quatre cent dix, idéal pour le toucher mortellement.
Il enroula deux fois la bandoulière autour de son biceps gauche, planta le coude en position bien stable sur la surface aplatie du rocher, plaça l’avant-bras dans l’angle requis, 90° précisément, appuya la joue contre la crosse et posa l’index sur la détente. Il avait réglé un peu plus bas la pression nécessaire, d’ordinaire comprise entre 1,4 kilo et 2,1 kilos, pour éviter le mouvement infime que peut imprimer aux muscles une détente trop dure.
Le silence. Concentré à l’extrême, le regard rivé sur l’endroit où surgirait vraisemblablement sa cible, il n’entendait plus la respiration de Shomo, deux mètres plus bas, ne sentait pas cogner son propre cœur, ni son sang lui susurrer aux oreilles.
Cinq minutes passèrent.
Son coude s’ankylosait, il le déplaça imperceptiblement.
Cinq autres minutes.
Puis, brusquement, une silhouette se profila sur le plateau, et Nelson apparut, comme sorti de nulle part, les bras le long du corps, l’œil aux aguets au-dessus du toit de la forêt. Ce qui suivit se produisit de manière automatique, assimilée à force d’exercice, sans l’ombre d’une réflexion ni d’un doute : Karl vit un visage, une paire d’yeux foncés où luisait une flammèche jaune, il vit le front de Nelson, le centre du réticule, stable comme le roc, visait deux centimètres au-dessus de la racine du nez, et l’index de Karl Iver se tendit progressivement jusqu’à atteindre le point de pression.
La détonation cingla, le silence éclata, le projectile demi-blindé siffla sur les cent premiers mètres parcourus à vitesse supersonique, pénétra violemment la cible et le choc hydrostatique traversa le corps dressé de Nelson, provoquant l’envol de nuées d’oiseaux dans la canopée. L’écho gronda un temps entre les roches, puis le silence retomba.
Karl Iver Lyngvin se retourna vers Shomo Nuggee et lui adressa un signe de tête, tout en jetant un œil à sa montre. Nelson était mort à 13 h 03.
Ni l’un ni l’autre des deux hommes ne manifesta de joie.
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