Chimera

Gert Nygardshaug · Chapitre 24 sur 141

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Chimera

Chapitre 20

 

Il resta longtemps à siroter sa bière, encore étonné des propos que venait de tenir devant lui le directeur de la station. Il y avait, dans ce dialogue, un sous-entendu gênant. Qu’avait-il dit au juste ? “… ce qui ne signifie nullement que ce que je vais vous dire ait vocation à être commenté par la suite entre vous.” Pourquoi de Payens s’était-il confié précisément à lui, Karl Iver Lyngvin, alors qu’il n’était pas des plus anciennes recrues du CORAC ? Le patron avait-il tenté de l’initier à quelque chose ? Et si tel était le cas, pour quelle raison ? Parce qu’il venait d’un pays du Nord représenté au sein de l’IGLOO par trois chercheurs très reconnus ? Certains faisaient-ils partie des membres de l’organisme en qui il disait avoir toute confiance ?

Les ordures.

Les toxiques, la pollution.

Les villes qui s’étendaient à une allure vertigineuse.

Le réchauffement de la planète.

Mais aussi : les musulmans, les catholiques, avait dit de Payens.

Les causes primaires.

Quel rapport entre tous ces facteurs ?

La pauvreté, l’appât du gain, les hommes qui piétinaient et détruisaient de plus en plus ce bien commun, la nature et sa beauté originelle. Eh bien, oui, évidemment, ses propres pensées avaient bien des fois suivi exactement le même cours, que ce soit ici, sous les tropiques, ou chez lui, lors de ses longues virées solitaires dans le parc de Femundsmarka qu’il avait mission de surveiller, auprès du feu sur lequel il préparait son café, ou devant un trou d’eau calme où plongeait sa canne à pêche.

La splendeur des terres de Femundsmarka. La douce et ondulante silhouette des montagnes. Les champs d’éboulis, la pureté des ruisseaux sinueux. Et ces pittoresques noms de sommets : Stor-Svuku, Kratvola, Grøtåa, Store Roasten, le grand, Lille Roasten, le petit. Il ferma les yeux quelques instants et revit ces lieux arpentés pendant une bonne part de sa vie d’adulte, un paysage qu’il aimait, et dont jamais il ne s’était lassé.

Mais là-bas aussi, les problèmes avaient fait leur apparition, d’abord sous la forme d’une sécheresse qui avait eu raison de plusieurs cours d’eau, emportant les poissons qui y vivaient. D’importantes frayères avaient disparu, et les bois de bouleaux fanaient dès le début de l’automne, après les assauts d’insectes indésirables qui dévoraient feuilles et bourgeons.

Puis venaient les précipitations, non plus comme autrefois en quantités propres à faire renaître la vie, mais réparties sur de courtes périodes durant lesquelles elles sévissaient avec rage, provoquant des crues qui dévastaient les lits des ruisseaux et les versants des vallées. Les sentiers de randonnée du parc de Femundsmarka accueillaient de moins en moins de visiteurs. Karl Iver Lyngvin aurait pu continuer à y vivre, à évoluer dans cette nature qui lui était si familière, mais il avait reçu cette offre alléchante, une recommandation pour un travail important, dans une région très différente du monde, l’une des plus luxuriantes et les plus riches en faune – les forêts tropicales humides d’Afrique.

Il avait accepté. Contact avait été pris avec le CORAC, où il se trouvait depuis.

Ce que lui-même et la plupart des autres chercheurs y faisaient, chacun dans son domaine, ne pouvait être inutile.

Non, ce n’était pas vain, rien à voir avec ce Sisyphe.

Karl Iver en était venu assez vite à cette conclusion, et il en restait convaincu malgré sa conversation avec Gauthier de Payens, malgré la hauteur des monceaux de déchets et le nombre de bouches affamées qui n’en finissait pas de se multiplier.

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