Chimera
Chapitre 62
Karl Iver, réveillé de bonne heure, était resté assis sur le lit et regardait le petit Mbuti endormi. Lui-même se sentait bien, physiquement comme côté moral. Mais ce gosse si vif et plein de confiance, sur quel avenir pouvait-il compter ? Comment pourrait-il aborder un monde dont il savait aussi peu de chose ? Et d’ailleurs : quel était-il, ce monde, et vers où irait-il ? Allait-on garder l’enfant ici, à la station de recherche, ou existait-il d’autres villages mbuti, susceptibles de l’adopter ? Tels étaient les premières pensées qui lui venaient à l’esprit ce matin, sur le bord de son lit.
Mais il n’avait nul besoin de réponses sur-le-champ.
Son avenir personnel à lui ne l’avait jamais préoccupé. Il n’avait jamais exploré l’idée d’un futur où entreraient beaucoup plus de composantes que la nature dans laquelle il se trouvait et dont il faisait lui-même partie. À quoi bon ?
À seize ans, il avait rompu de lui-même avec sa famille, rupture qui ne lui avait pas laissé de souvenirs pénibles. Il s’était senti seul très tôt, et y avait pris goût, cultivant la solitude au long de ses randonnées dans les régions montagneuses de Norvège, été comme hiver. Lorsqu’il avait dû choisir un métier, le choix s’était presque fait de lui-même. Seule ombre au tableau : l’obligation de séjourner durant des mois dans les grandes villes pour y suivre ses cours, contrainte qu’il compensait en emportant souvent ses livres dans les bois. Il avait réussi haut la main ses examens théoriques, et l’habileté pratique dont il avait fait preuve dans des missions sur des animaux de proie avait impressionné ses formateurs.
Il s’était acquitté avec plaisir de la plupart des tâches de surveillance de la faune qui lui revenaient dans le parc de Femundsmarka, à l’exception des occasions où on lui demandait d’abattre une bête réputée dangereuse pour l’homme et le bétail. Les loups, les ours et les lynx comptaient pour lui plus que les rennes et les moutons. Mais l’animal qui lui inspirait le plus de respect était le glouton, ce vagabond solitaire qui parcourait des dizaines de kilomètres pour protéger son territoire.
Tenait-il de cet animal-là ? S’entourait-il d’un territoire invisible et indéterminé dont il ne laissait approcher personne ? Peut-être. Ce qui aurait expliqué qu’il soit incapable de rejoindre un quelconque troupeau.
Était-ce le Gulo gulo en lui qui avait fait de lui le roi des tireurs, deux années de rang ? Était-ce la totale et souveraine indifférence à la présence des autres sur le champ de tir qui lui avait permis de mettre dans le mille, coup sur coup ? Une indifférence qui faisait abstraction de l’existence d’autrui, depuis ses quatorze concurrents de l’équipe nationale jusqu’à la foule en délire, effaçait tout hormis sa concentration, glaciale de maîtrise, sur le réticule et la cible ? Même si ses rivaux ne se trouvaient qu’à quelques mètres de lui, malgré le public massé dans les tribunes, il y avait toujours, entre lui et tous les autres humains, des kilomètres par dizaines. Même ici, il veillait sur un territoire presque infini.
Un glouton, voilà ce qu’il était.
Pourtant, il n’avait jamais ressenti de contradiction entre le fait de travailler avec des collègues à un même objectif, et sa propre aspiration au silence et à la solitude. Pas plus ici qu’ailleurs. Shomo Nuggee se fondait tout naturellement dans cette dualité, ils formaient à eux deux une sorte d’unité, un organisme harmonieusement composite, et tel était aussi son sentiment à l’égard de la majorité des employés de la station.
Il aimait cette végétation tropicale, une nature exubérante, source d’étonnement permanent sur la diversité et la richesse de la vie et des plantes. Il se plaisait au CORAC, dans cette communauté de chercheurs. Chacun, se disait-il souvent, vivait dans sa bulle. Mais régulièrement, les bulles fusionnaient, donnant quelque chose de plus grand. Et cette bulle d’une autre dimension, où se trouvaient réunis tous les employés de la station, ne lui inspirait aucun malaise.
Il n’avait pas quitté des yeux le petit dormeur.
Ils sortiraient bientôt de cet isolement, cette chambre qui était devenue pour l’enfant mbuti une nouvelle planète. Comment réagirait-il à l’univers qui la cernait de toutes parts ?
La veille, à plusieurs reprises au cours de la journée, il s’était surpris à prendre grand plaisir aux jeux acrobatiques auxquels il se livrait avec ce gosse, soulevant le petit corps vers le plafond, avant de le lâcher et de le rattraper à la dernière seconde. Bezzia poussait invariablement des cris de joie, et en redemandait sans fin.
Au bout de si peu de temps, ils réussissaient à communiquer beaucoup mieux. Si on avait donné à cet enfant le nom d’une vedette du football africain, c’est que son père avait longtemps vécu à Kisangani, la grande ville, loin au nord, avait compris Karl Iver. Le pourquoi de ce séjour restait peu clair, mais cet homme y avait fait connaissance avec un sport nommé balle au pied, découverte qu’il avait rapportée chez lui, assortie d’un ballon d’entraînement qui avait fini si dégonflé qu’on avait dû renoncer à jouer avec.
Plusieurs personnes au village avaient appris des mots d’anglais et de français. Le père de Bezzia, Anuru, savait beaucoup, beaucoup de français, avait déclaré son fils. L’anglais, en revanche, leur avait été enseigné par une femme missionnaire, une miss, qui avait habité chez eux pendant un certain temps, et qu’à leur grande surprise, ils avaient retrouvée du jour au lendemain dévorée par les fourmis, réduite à un squelette dans la petite hutte où on l’avait logée.
Le gamin était sur le point de se réveiller.
Karl Iver avait observé qu’il avait peur de la porte. La porte qui permettait de sortir de cette chambre, par un sas. Peur des gens derrière la paroi de verre. Et d’avoir à sortir un jour de cet espace clos, protégé, cette planète.
Peur que Kalli s’en aille.
Il faudrait le préparer sans tarder à cette idée.
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