Chimera

Gert Nygardshaug · Chapitre 60 sur 141

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Chimera

Chapitre 56

 

Outre les trois stations implantées dans des zones de forêt humide, le CORAC au Congo, l’AMRAC en Amazonie et le GURAC en Nouvelle-Guinée, les Nations unies avaient mis en place, par le biais de l’IGLOO, trois structures équivalentes pour l’étude du milieu marin, désignées sous le sigle MAWAC 1, 2 et 3, pour “Maritim Watch Center”. Montées sur des bases flottantes, elles étaient capables de se déplacer sur les océans.

Depuis leur lancement, ces stations avaient enregistré année après année de fortes modifications de la biomasse marine. De nombreuses espèces avaient été affectées par des problèmes de reproduction. Dans des zones traditionnellement poissonneuses, comme la mer du Nord, les populations de morue, d’églefin, de merlan et de lançon avaient quasiment disparu. La présence de la morue dans les zones autour du Svalbard et dans l’océan Arctique avait aussi fortement décru. La raréfaction du poisson avait entraîné en parallèle l’anéantissement de toute une série d’espèces ornithologiques : on ne voyait plus ni guillemots, ni sternes arctiques, ni mouettes tridactyles, ni hirondelles de mer sur les côtes où ils avaient toujours abondé.

De nombreux phénomènes similaires touchaient l’un des écosystèmes arctiques les plus riches au monde : la zone autour du glacier Illecillewaet, en Colombie-Britannique, ce qui s’expliquait par deux causes : la fonte du grand glacier lui-même, et la chute rapide du pH marin à son débouché. Il fallait remonter plusieurs millions d’années en arrière pour retrouver dans l’évolution de la terre une acidification aussi rapide et spectaculaire des océans. Elle avait pour effet d’empêcher la formation des coquillages, des crustacés et des coraux, par manque de calcium dans l’eau de mer. Ce même déficit calcique avait en outre un impact sur l’alimentation de diverses espèces de poissons et d’oiseaux, mais aussi d’animaux domestiques qui pâturaient sur les hauts-fonds côtiers à marée basse.

Les mêmes tendances étaient observées au large des côtes chiliennes, et à plusieurs endroits dans l’océan Indien.

Un large consensus régnait parmi les chercheurs quant à la raison de ces changements : la montée en température de la planète.

Mais les bouleversements les plus importants pointés par les stations du MAWAC frappaient les zones maritimes situées à l’embouchure des grands fleuves. Et cette fois, le climat n’était pas l’élément déclencheur.

Sur de vastes superficies du socle continental, et jusque dans les grandes profondeurs, les fonds marins étaient morts, totalement désertés par le vivant. Depuis des décennies, les fleuves charriaient tant de toxiques et de boues polluées, qu’aucune forme de vie ne pouvait survivre dans ces eaux, excepté certaines espèces de méduses. En l’occurrence, ce n’étaient pas les changements climatiques qu’il y avait lieu d’incriminer, mais l’accumulation de déchets nocifs rejetés par les villes de plus en plus grosses qui bordaient les fleuves, auxquels venaient s’ajouter les intrants utilisés par une agriculture sous pression, qui avait à nourrir des millions de Terriens supplémentaires.

La question de savoir dans quelle mesure le problème climatique était dû ou non à l’activité humaine n’avait plus guère de pertinence. Le réchauffement appartenait aux faits, c’était l’essentiel. Des variations de températures de cet ordre étaient survenues de façon cyclique au cours de l’histoire de la planète, avec des périodes glaciaires qui allaient et venaient à intervalles d’environ cent mille ans, ou suite à des catastrophes naturelles de grande ampleur, éruptions volcaniques, activité des taches solaires, diverses modifications du champ magnétique terrestre.

Mais un autre fait, nouveau celui-là, pouvait inciter à l’optimisme : l’homme, grâce à son savoir-faire technologique de plus en plus performant, était désormais en mesure de lutter contre tout changement du climat, qu’il soit d’origine humaine, naturelle, ou les deux combinés. Même la survenance d’une nouvelle ère glaciaire aurait pu, le cas échéant, être maîtrisée.

On avait donc pris des mesures, sous la houlette des Nations unies et de l’IGLOO. Mais la volonté de sacrifice, le désintéressement nécessaires n’y étaient pas encore, tant s’en fallait. Du côté des pays les plus puissants, la redéfinition des priorités tardait à venir, en termes de valeurs, comme du point de vue de l’exploitation des ressources, de la gestion des capitaux et de leur utilisation. Les querelles, les discussions stériles, les arguties, les demandes d’exceptions et de dispenses prenaient la quasi-totalité du temps dont disposaient les instances internationales chargées d’organiser le futur de la planète. Mais le pire était bien l’absence d’analyse globale, qui sache inclure tous les facteurs entrant en jeu pour qu’une planète habitée puisse rester vivable dans un avenir illimité.

Et pendant ce temps, la température continuait à grimper.

Depuis qu’il dirigeait le CORAC, Gauthier de Payens s’était posé des questions à maintes reprises, et une fois encore, il laissait libre cours à ses pensées sur le sujet.

De Payens avait toutes les raisons d’être fier du travail réalisé dans le centre placé sous son autorité. En collaborant avec des acteurs politiques congolais, ougandais et rwandais, il avait obtenu que d’immenses zones de forêt humide soient entièrement protégées. Après de longues années de guerres, de génocides et de conflits sanglants, des milliers d’habitants enthousiastes, appartenant aux tribus autochtones, avaient enfin conclu la paix pour travailler à un objectif commun : préserver les richesses naturelles qu’ils avaient en partage, et faire en sorte, par une surveillance et des soins appropriés, qu’elles puissent perdurer, assurant des recettes à leurs pays respectifs.

Une forêt tropicale vivante était un trésor.

Une forêt tropicale morte, une tragédie sans nom.

Cette vérité, les politiciens locaux et les membres des organismes actifs dans divers programmes d’assistance l’avaient assimilée.

Sur les étagères qui tapissaient les murs du bureau, s’alignaient les classeurs bourrés de rapports et de copies de documents attestant de toutes les actions réalisées depuis plusieurs années sous l’égide du CORAC et de l’administration du parc. Beaucoup de ces dossiers portaient sur de sombres problématiques. Mais presque autant étaient porteurs d’espoir, d’un espoir réaliste : que la majeure partie du trésor puisse être conservée, et les pertes reconstituées. Les botanistes, les zoologistes, les entomologistes et les ornithologues réunis en ces lieux étaient des plus éminents au monde. Ils savaient discerner les contextes, repérer les causes, retracer les évolutions sur de courtes périodes comme sur les plus longues, et coordonner leurs observations. S’ils travaillaient dans un présent marqué par l’incertitude, leur regard suivait toujours une perspective visant le long terme. Gauthier de Payens partageait une qualité échue à la plupart des autres membres du centre : la capacité d’émerveillement face à la moindre bestiole ou au plus petit germe de plante.

C’était une affaire qui pouvait marcher, se dit-il.

Pouvait. À condition que d’autres que lui se retrouvent sur des pensées qui lui laissaient, pour l’instant, ce sentiment de solitude.

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