Chimera

Gert Nygardshaug · Chapitre 12 sur 141

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Chimera

II. Nelson

II

 

NELSON

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Karl Iver Lyngvin leva le lourd fusil jusqu’à son épaule, le mit calmement en joue et visa le tronc d’arbre, à titre d’essai, puis posa l’arme, s’essuya le front et s’assit sur la pierre à côté de Shomo.

— On l’aura bientôt, dit-il. Je suis presque sûr qu’il doit se trouver là-haut, juste en dessous de la crête, manifestement, c’est un de ses endroits favoris. Il ne doit pas être assez malin pour bien se cacher.

Shomo Nuggee acquiesça et rajusta le bandeau coloré qui retenait sa chevelure noir de jais.

— Grimper là, ça sera infernal, dit-il, doigt pointé. Mais si on passe à droite des rochers, on évitera peut-être le sous-bois le plus épais.

Tous deux portaient la tenue de terrain, pantalon beige foncé et chemise assortie, en tissu kaki spécial tropiques, conçu pour laisser passer la sueur avant que le vêtement ne colle à la peau, avec force poches pouvant contenir une bonne partie de l’équipement obligatoire pour pouvoir marcher une journée entière dans une forêt dense et hostile, tenue complétée de robustes bottillons de cuir, lacés serré jusqu’à mi-hauteur de la jambe, sans oublier le petit sac à dos et les jumelles de campagne, et pour Karl Iver, un panama déchiré, jauni par la sueur, et cette arme qu’il ne laissait porter par d’autres qu’à contrecœur.

— Nelson est fini, on va l’avoir aujourd’hui, lança le Norvégien avec un mouvement de tête déterminé. Je parie qu’on sera de retour à la station bien avant la nuit. À temps pour dîner.

— Tu penses trop à manger, Karli, observa Shomo, goguenard. Depuis que le patron a embauché ce cuisinier français, les conversations entre nous tournent beaucoup autour de la bouffe, je trouve.

— Tu ne peux pas nier que ça ait rehaussé considérablement le facteur plaisir, répondit Karl Iver en se levant.

Shomo Nuggee eut un geste évasif avec le bâton si joliment sculpté dont il ne se défaisait jamais, et sur son visage s’esquissa une grimace qui pouvait donner lieu à diverses interprétations.

En quittant la station, ils avaient suivi un vague sentier, et traversé le chemin gravillonné rarement fréquenté qui – depuis qu’avaient enfin cessé, des années auparavant, les affrontements entre les groupes rebelles du MLC, le Mouvement pour la libération du Congo, et les FD, Forces démocratiques – ne servait plus qu’à ravitailler les petites tribus isolées dispersées sur le flanc ouest de la majestueuse chaîne des monts Mitumba. À peine trois kilomètres les séparaient à vol d’oiseau de leur point de départ. Mais aucune piste ne s’ouvrait plus devant eux.

— Je me serais bien passé de ce boulot-là, remarqua Shomo, et il remit son bandeau en place, une fois encore.

— C’est sûr.

Ils réfléchirent à l’itinéraire le plus praticable vers la crête, et se remirent en marche, Shomo en tête, Karl Iver sur ses talons. Un petit kilomètre, telle devait être la distance à parcourir jusqu’à l’endroit où ils pensaient pouvoir approcher Nelson, mais la nature du terrain, couverte d’une végétation drue, leur vaudrait au minimum quelques heures d’efforts.

Onze heures du matin : ils avaient tout leur temps.

Empêtré de son mètre quatre-vingt-cinq et alourdi par son fusil, Karl Iver Lyngvin soufflait comme un bœuf, peinait bien plus à écarter les feuillages, les fougères et les épineux que son coéquipier, plus petit d’une tête, beaucoup plus mince, et qui avait grandi dans les campagnes marécageuses autour des Everglades. Shomo Nuggee lui avait même confié qu’il descendait en ligne droite du légendaire chef séminole Thoclo Tustennuggee, auteur des lourdes pertes infligées aux envahisseurs blancs lorsqu’ils tentaient de coloniser la Floride. Shomo précédait à présent Karl Iver, en frappant constamment de son bâton les troncs et les buissons tout autour de lui, pour effrayer les araignées, les mambas sournois et les agressives vipères heurtantes que pouvait dissimuler la verdure.

— Putain, lâcha Karl Iver.

Il s’était arrêté, passait le dos de la main sur son front, chassait la sueur qui dégoulinait en continu sous le bord de son chapeau, lui irritant les yeux.

— On va être obligés de trouver un endroit dégagé d’où on puisse voir ce qui se passe là-haut, dit-il.

— Il faut d’abord atteindre les rochers, Karli.

— Regarde à ta droite.

Shomo tourna la tête, jeta un regard perçant à travers les broussailles.

— On dirait qu’il y a une clairière, là-bas, oui.

Ils se glissaient en direction de la petite trouée sans arbres quand Shomo s’arrêta brusquement, se retourna vers son camarade, un doigt sur la bouche. Karl Iver avança prudemment de quelques pas. Droit devant eux, au milieu des arbustes regorgeant de fruits jaunes, trois buffles nains se sustentaient goulûment.

— Une famille, chuchota Shomo. Un mâle, une femelle et un petit de deux ans. Magnifique.

— Tu peux le dire. Tu prends note ? Mais fais gaffe de ne pas les effaroucher.

Shomo sortit un carnet et un crayon d’une des poches avant de son pantalon, écrivit longuement en regardant de temps à autre vers les animaux, soucieux d’observer tout signe caractéristique, une cicatrice, la forme des cornes, leur longueur et autres détails qui pourraient permettre de reconnaître les animaux, dans le cas où on les observerait de nouveau. Un petit appareil photo était apparu entre les mains de Karl Iver. Il prit une douzaine de clichés, puis tous deux retournèrent sur leurs pas et restèrent à l’affût derrière un arbre ressemblant à un baobab.

— Qu’est-ce qu’on fait, maintenant ? Ça m’aurait quand même arrangé d’aller dans cette clairière.

— On ne peut pas attendre, affirma Shomo. Les buffles pourraient rester là toute la journée, ces fruits aigres-doux de jeffi, c’est leur aliment préféré.

— Et s’ils prennent peur, on n’aura plus qu’à rebrousser chemin, dit Karl Iver en hochant la tête. Ils vont faire un vacarme de tous les diables et alerter Nelson qui doit déjà être sur ses gardes et sait interpréter le comportement des buffles.

Ils restèrent un moment sans bouger ni rien dire, avant de continuer leur marche, en s’écartant de la clairière. Au bout d’une demi-heure d’éreintant crapahutage, de lutte contre le sous-bois fané et pourrissant, les fourmis belliqueuses et les toiles d’araignée, la pente s’amorça, la forêt se fit moins dense, de gros blocs de pierre apparurent, et ils se trouvèrent bientôt au pied d’une formation rocheuse qu’il semblait possible d’escalader.

— Tu pourrais aller jeter un œil de là-haut ? suggéra Karl Iver, qui, débarrassé de son paquetage, s’était assis à l’ombre de la paroi et s’essuyait les yeux avec un chiffon.

— Sans problème, répondit Shomo le Séminole, tout sourire, et il se mit à grimper.

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