Chimera
Chapitre 32
La réunion hebdomadaire du personnel avait lieu dans la salle commune jouxtant la cantine. Tous étaient tenus d’y assister, et la plupart ne demandaient qu’à venir y prendre les nouvelles du monde extérieur.
Bien sûr, la station était équipée de téléviseurs, et presque tout le monde était en possession d’un téléphone mobile, mais dans le parc national et les zones proches des montagnes des Virunga et des monts Mitumba, les communications et la couverture satellitaire elle-même s’avéraient pour le moins aléatoires. Il en allait de même d’internet. Dans le meilleur des cas, on captait au CORAC des chaînes de télévision au rayonnement local, émises par les pays voisins, et qui diffusaient très rarement les informations d’envergure internationale susceptibles d’intéresser les chercheurs.
En revanche, une fois par semaine, le directeur montait à bord de l’hélicoptère de ravitaillement pour se rendre dans l’une des grandes villes les plus proches, souvent Kigali, au nord, ou Lubumbashi, au sud, où il prenait connaissance auprès de ses contacts personnels de ce qui se passait dans le monde. De retour pour l’assemblée du lendemain, il était en mesure de lui transmettre, le cas échéant, les nouvelles présentant un intérêt.
De Payens était revenu le soir précédent d’une courte visite à Kigali.
La réunion était programmée directement après le petit-déjeuner, soit vers neuf heures, mais Karl Iver Lyngvin avait quitté sa table depuis longtemps et ne tenait pas en place, hésitant même à sécher la réunion obligatoire. Certes, il savait maintenant d’où lui était venue la pénible impression qui l’avait poursuivi tout au long de son excursion de la veille, mais y avait-il lieu de s’en inquiéter réellement, ou s’expliquait-elle par une cause naturelle ?
Cette odeur.
Ce n’était pas le soupçon de diesel qui lui était parvenu aux narines lorsqu’il avait ouvert la fenêtre de sa chambre, non.
C’était l’absence d’une autre odeur.
Planté devant la glacière à l’entrée de la cantine, il s’affairait à bourrer de demi-litres d’eau quelques-unes de ses poches, quand il vit Zoe arriver en compagnie d’un autre entomologiste. Il lui fit signe de la main et elle le rejoignit, souriante.
— Reposée ?
— Ah, quelle horreur, Karli, dit-elle en lui prenant prudemment le bras. Je déteste la paperasse, surtout quand il faut passer la nuit avec des obsédés de botanique qui veulent savoir tous les détails sur les plantes nourricières d’espèces spécifiques d’abeilles, si les larves du Papilio nephradi mangent les feuilles avant ou après la pollinisation, et j’en passe…
— Ça ne t’empêche pas d’être aussi vive et jolie que d’habitude, la complimenta-t-il sans l’avoir prémédité.
— Merci.
Elle hésita un peu, baissa les yeux sur le bout de ses chaussures.
— Tu n’as pas encore répondu à ma question.
— Ta question ?
— Celle que je t’ai posée hier, évidemment.
— Ah oui.
Il se racla la gorge et sentit son regard trembloter.
— Je suis en train d’y réfléchir, lâcha-t-il. Je crois que la réponse devrait venir dans la journée.
— Je me doutais qu’avec les Norvégiens, il ne fallait pas être pressée, dit-elle avec un mouvement de tête agacé. Mais à ce point…
Il ne répliqua pas. Ses pensées, de nouveau, s’envolaient ailleurs.
— Zoe, dit-il enfin. J’ai besoin de toi, aujourd’hui. Après la réunion.
— Besoin de moi ? réagit-elle en le fixant avec méfiance. Voilà une façon peu romantique d’exprimer ses pulsions.
— Tu ne m’as pas compris, s’empressa-t-il de rectifier, en sentant la chaleur lui monter aux oreilles. Les autres de l’équipe zoologie seront pris toute la journée par leurs propres travaux, et moi aussi, j’ai de quoi faire. Mais ça pourra attendre. Il y a un truc qui me préoccupe et que je dois tirer au clair le plus vite possible, et j’aurais bien voulu que tu m’accompagnes. Ne me demande pas pourquoi toi en particulier, mais ça pourrait être en lien avec ce que tu m’as chuchoté à l’oreille.
Elle battit des paupières, puis soutint son regard.
— De quoi il s’agit, Karli ? Tu m’as l’air agité et plutôt dans la lune…
— Tu dois connaître le petit village mbuti qui se trouve à deux ou trois kilomètres au sud de la zone des gorilles de montagne ?
— J’y suis allée plusieurs fois, répondit-elle. Ils sont gentils, ces gens, j’ai même un certain nombre de petits admirateurs chez eux.
— Oui, les gosses sont pleins de confiance. Moi aussi, je me suis fait quelques copains, les fois où je suis passé par là. Grâce à mes paquets de chewing-gum, je pense.
— Alors ? interrogea Zoe, avec un coup d’œil impatient à sa montre, tandis que les autres commençaient à affluer dans la salle où la réunion allait commencer d’un instant à l’autre.
Un gros doute s’empara de Karl Iver – qu’est-ce que je suis en train d’échafauder, au juste ? Est-ce que la chasse au gorille et le cri de Nelson m’auraient traumatisé ? J’en suis sorti secoué, je remarque des choses que je n’aurais jamais vues ni entendues avant, ou je me les figure ?
— On voit ça après la réunion, Zoe, dit-il, et il l’entraîna vers les places libres les plus proches de l’entrée.
Il jeta un rapide coup d’œil dans la salle. Ni Lev Yankin ni Pilatus O’Boa, son infirmier, n’y étaient.
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