Chimera

Gert Nygardshaug · Chapitre 88 sur 141

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Chimera

Chapitre 84

 

Bruna Coppi dormait.

Lia Huan Duc, se conformant à la suggestion du directeur, avait laissé tomber dans son verre de grappa un puissant somnifère qui avait rapidement produit son effet, après quoi elle avait aidé la pauvre femme à se mettre au lit dans le module double où vivait le couple, un plaisant petit chez-soi. Elle venait d’en informer de Payens.

— Donc, elle dort, dit-il en hochant doucement la tête. C’est une bonne chose.

Une fois la pharmacologue repartie, il resta pensif, tournant et retournant l’objet rutilant que Curdin Freeman venait de lui rapporter, quelques minutes auparavant. En découvrant à quel genre de trouvaille il avait affaire, il avait instantanément vu ses doutes s’envoler concernant ce qui s’était passé là-bas, près de la rivière, la veille au soir, quand Ambrosi Coppi était allé faire son habituelle promenade.

Les sorties nocturnes du biochimiste et médecin italien avaient un but bien précis, c’était désormais une évidence. Mais il ne pouvait deviner pour l’instant la raison qui inspirait à Coppi ce besoin si impératif de communiquer avec le monde extérieur – contraire au règlement du CORAC –, ni qui était l’objet de ces contacts.

Ni d’ailleurs le contenu de ces communications. Vingt-quatre heures à peine s’étaient écoulées depuis que Lev Yankin avait parlé au personnel de la station de l’effroyable virus qui avait anéanti un village entier. Cette nouvelle, de Payens avait décidé qu’elle serait couverte du secret le plus strict pendant un minimum de deux mois.

Il se leva et se dirigea vers l’une des armoires fermées à clef contenant les archives, trouva rapidement l’épais dossier étiqueté au nom d’Ambrosi Giancomo Coppi. Il n’avait pas encore eu le temps d’ouvrir le classeur, que le signal de l’interphone retentissait. Il appuya sur le bouton du panneau correspondant au Labo 1.

— Gauthier, fit la voix de Lev Yankin. C’est du sang humain, sur ce bout de tissu. Groupe A. Ils sont sept de ce groupe-là. Coppi en fait partie. Je ne peux pas t’en dire plus pour le moment.

— Très bien, Lev.

— Si tu veux une analyse ADN, il va falloir plusieurs jours.

— D’accord, vas-y, répondit Payens, inhabituellement laconique.

Assis à son bureau, les yeux rivés devant lui, sur le dossier personnel qu’il n’avait pas encore ouvert, il eut une idée. Il appela Arndt Linden, qui eut tôt fait de frapper à sa porte. Il déposa une pile de photos devant le directeur.

Arndt Linden, le jovial Autrichien aux gros muscles, n’était rien moins qu’un génie technique. Aucun gadget de la station n’échappait à son contrôle. Il comprenait le fonctionnement de n’importe quel dispositif, depuis les cryothermostats des laboratoires, jusqu’aux groupes électrogènes et aux panneaux solaires qui alimentaient le CORAC en énergie.

Peut-être, venait de penser Gauthier de Payens, peut-être serait-il capable d’ouvrir un téléphone mobile de pointe, protégé par un mot de passe ? Si tel était le cas, lui-même pourrait être délesté d’une part de la lourde inquiétude qui, il le savait, allait le tourmenter pendant des jours.

Il jeta un coup d’œil rapide, mais approbateur aux photos des traces de pas que Linden venait de développer sur papier. Puis il désigna le mobile posé sur son bureau.

— Monsieur Linden, dit-il. Je suis naturellement au courant que vous êtes un expert des technologies les plus récentes. Vous savez ce que c’est ?

— Le mobile satellitaire que Freeman a trouvé près de la rivière, superbe moulinette, qui doit coûter les yeux de la tête, avec programme de cryptage intégré.

Linden se saisit du téléphone et l’examina sous toutes les coutures.

— Un programme de cryptage ? répéta de Payens, haussant un brin les sourcils.

— Absolument, reprit le technicien. Vous pouvez parler normalement dans le téléphone, mais la personne qui vous écoutera à l’autre du bout du monde, en un premier temps, n’entendra qu’un blabla incompréhensible.

— Et en un deuxième temps ? interrogea le directeur, tout en se doutant de la suite.

— Eh bien, le correspondant fera passer l’enregistrement dans un programme de décryptage, et le propos redeviendra clair.

— Et tout ça dans quel but ?

— La plupart des satellites de télécommunications sont écoutés par les services de renseignements de différents gouvernements, tout le monde sait ça, n’est-ce pas, patron ? Évidemment, les écoutes concernent surtout les lignes les plus sensibles.

— Et les communications satellitaires en provenance du CORAC pourraient être qualifiées de lignes sensibles ?

— Je n’en sais rien, mais ça ne m’étonnerait pas, répondit Arndt Linden, captivé par l’objet qu’il avait entre les mains. Il sortit l’antenne de l’appareil.

De Payens resta un moment sans rien dire, une main sous le menton, les yeux mi-clos. Lui-même se servait principalement de son mobile satellitaire pour ses contacts avec l’administration du parc des Virunga et les services d’approvisionnement. À quoi Ambrosi Coppi avait-il pu utiliser le sien ?

— Monsieur Linden, sauriez-vous pénétrer les secrets de ce téléphone ? Trouver les destinataires des appels – qu’ils soient cryptés ou non ?

Le débonnaire Autrichien soupesait le bel engin argenté.

— J’en doute un peu, répondit-il finalement. C’est compliqué, ces trucs-là. Mais j’ai un copain, un compatriote, qui travaille à Kigali pour une compagnie minière, dans l’extraction du coltan, justement – capital pour les mobiles. C’est un fou de télécoms. Je dirais bien que personne ne lui arrive à la cheville.

— Dans ce cas, vous monterez dans l’hélico de ravitaillement ce soir, je l’attends vers dix-sept heures. Et vous reviendrez de Kigali quand vous et votre ami aurez trouvé, j’espère, ce que ce machin a dans le ventre.

Il avait prononcé le dernier bout de phrase avec une once de dédain.

— C’est d’accord, patron, répondit Linden avec un large sourire.

— Je suppose que vous avez compris que les infos sur lesquelles vous pourriez tomber sont strictement confidentielles. Pour ma part, je vous fais confiance, Linden. De votre côté, pouvez-vous vous fier à cette personne ?

— Sans l’ombre d’une hésitation, à cent pour cent. Je suis totalement conscient que tout ça est très sensible, répondit Linden sérieusement.

Une fois son visiteur reparti, de Payens s’approcha d’un miroir, rajusta distraitement son bandeau avant de se rasseoir. Puis il prit la pile de photos et les examina attentivement une à une. Les empreintes étaient si nettes que le motif des semelles se distinguait clairement. Les plus grandes – laissées par des pieds d’une taille exceptionnelle – étaient quasiment lisses. De Payens connaissait deux personnes susceptibles de porter cette pointure.

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