Chimera

Gert Nygardshaug · Chapitre 104 sur 141

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Chimera

Chapitre 100

 

 

Bezzia semblait avoir presque oublié le monde dans lequel il avait vécu, qui l’avait vu naître et auquel il appartenait encore un mois auparavant. Il circulait désormais dans tous les couloirs, les recoins et les pièces à suspense du CORAC, notamment les cuisines, expérimentant avec une curiosité passionnée tous les appareils et les mécanismes qui s’y trouvaient.

Ainsi s’était-il avisé – pendant que Bruna Coppi était allée chercher des denrées dans la chambre froide – de tourner tous les boutons des feux à gaz, ce qui avait valu aux créatives et d’ordinaire exquises sauces de Michel Condateur un goût de brûlé prononcé. Il avait aussi démantibulé jusqu’à l’irréparable l’antique magnétophone que Linden utilisait à intervalles pour se bercer dans un état de nostalgie contemplative au son du yodel tyrolien – habitude que l’Autrichien était de toute façon appelé à perdre au fil des années, à mesure que son sentiment d’appartenance à la forêt tropicale humide prenait le pas sur ses attaches alpines.

En guise de punition, Linden avait condamné Bezzia à tondre la pelouse de la piste d’atterrissage deux fois par semaine, activité que le petit Mbuti, au lieu d’en éprouver du dépit, appréciait au plus haut point.

Devenu très habile aux dames chinoises et quelques autres jeux de société, il avait déjà défié et battu la quasi-totalité du personnel de la station. Seuls y avaient échappé Aina Leptonen et Wang Chen Hu, qui n’étaient pas portés sur ce genre de distractions.

Bezzia partageait toujours la chambre de Karl Iver, qui constatait avec satisfaction que l’agitation nocturne et les cauchemars de son protégé allaient décroissant. Ces derniers temps, il avait dormi profondément toute la nuit.

Mais Karl avait surtout un autre motif de satisfaction : Zoe, après avoir abordé la question avec un mutisme boudeur, s’était prêtée à une discussion sérieuse et calme. Elle avait fini par admettre qu’il ne soit nullement question d’adoption dans l’esprit de Karl Iver. Tous deux avaient eu ensuite avec Bezzia une longue et belle conversation, apparemment bien menée sur le plan pédagogique. Non, Ma et Pa, ce n’étaient pas Zoe et Karl Iver, lui avaient-ils expliqué, ou plutôt pas eux seuls, mais toutes les personnes qui vivaient à la station.

L’enfant avait mis un certain temps à comprendre, il y avait bien eu quelques larmes avant qu’il ne jubile à l’idée de ces quatorze pères et six mères qu’il possédait désormais – chez les Mbuti, qui pouvait se targuer d’en avoir autant ? Mais il leur avait demandé quelques jours plus tard s’il était envisageable que tout ce monde lui donne un jour des frères et sœurs.

À quoi ils avaient répondu – en s’esclaffant intérieurement – que ce n’était pas à exclure, mais pourrait prendre un certain temps.

Ils avaient gardé l’habitude de faire de courtes promenades à deux, ou de partager une bouteille de vin à la nuit tombante, sur le banc près de la rivière. Leurs liens étaient forts, par-delà l’érotisme. Chacun s’ouvrait volontiers à l’autre de ses pensées, et leurs opinions concordaient souvent, nourrissant l’attachement sentimental.

Un seul sujet les voyait radicalement en désaccord : l’avenir de la planète.

— Un des anciens rois du pétrole, le cheikh Yamani, je crois, ou quelque chose comme ça, a déclaré un jour que l’âge de pierre ne s’était pas terminé parce que les pierres manquaient, dit un soir Karl Iver, mais quand les hommes avaient pris conscience qu’on pouvait en faire bien plus que des armes qui permettaient de s’entre-tuer.

— Curieuse déclaration, répondit-elle, la tête sur ses genoux. Je ne vois pas la logique. Les pierres sont des pierres et le resteront, qu’on s’en serve pour fabriquer des armes ou pour des usages pacifiques comme construire des maisons.

— C’est vrai, admit-il. Mais l’homme a découvert que les pierres n’étaient pas seulement des pierres. Qu’elles pouvaient contenir des minerais, d’autres matériaux bien plus pratiques pour se battre et s’entre-massacrer, par exemple le cuivre, l’étain et l’acier. Et du coup, l’histoire a fait un grand bond en avant.

— Mmm.

Elle avait le regard profond, sombre et sensuel, et se pelotonnait agréablement contre lui.

— Comment appellerais-tu l’époque où nous vivons, depuis un siècle ? lui demanda-t-il.

— L’âge de l’atome ? Ou l’âge du pétrole, peut-être ?

— L’âge du pétrole, oui, approuva-t-il. L’âge de l’atome, du point de vue purement scientifique, on est dedans depuis Démocrite, si l’on veut, et ensuite Leibniz, Einstein et Oppenheimer. Nous vivons à l’âge du pétrole, Zoe. Mais contrairement à la pierre, notre cher pétrole est en train de s’épuiser. Et qu’est-ce que nous avons pour le remplacer, alors qu’il est encore la principale source d’énergie ? L’âge de pierre n’a pas fini par manque de cailloux, mais notre âge à nous va se terminer faute de pétrole, et on aura droit à des crises financières et des famines comme la terre n’en a jamais connu.

— Là-dessus, je ne te suis pas, Karli. On va trouver autre chose sans tarder. Tu sais très bien qu’en ce moment, on fait des recherches sur plein de sources d’énergies différentes, et qu’on progresse.

Elle se redressa. Il était clair que Karl Iver, à l’instant précis, n’avait pas l’esprit aux préludes amoureux.

— Mais ça va trop lentement, Zoe ! s’exclama-t-il. Depuis toutes ces années, depuis que les Nations unies et l’IGLOO ont mis au boulot le CORAC, l’AMRAC, le GURAC et les stations maritimes, l’Arctique a eu le temps de fondre ou presque, et on n’a pas encore eu vent d’une seule vraie solution de remplacement au pétrole et au charbon, pour stopper le réchauffement climatique. Les biocarburants : une catastrophe, tu te souviens du rapport que le patron nous a mis sous le nez il y a quelques semaines ?

— Je me souviens.

— Tu vois… Hier, Curdin, Pieter et moi, on a discuté avec le nouveau, Mikael Gemstein, continua-t-il avec flamme. C’était intéressant. Tu sais, ces carburants qu’on produit à partir de matières organiques. Il y a des zones immenses en Amérique du Sud, au Brésil, au Pérou et en Bolivie, où la forêt humide recule devant les plantations de canne à sucre – tout ça pour faire marcher les voitures ! Pendant ce temps-là, dans les mêmes pays, des tas de gens ont faim. Et c’est pareil dans le monde entier, Zoe. Là où on aurait pu cultiver des plantes vivrières, on fait de la canne à sucre, du maïs, du colza, du froment et Dieu sait quoi encore pour fabriquer du biodiesel ! Tu vois un peu où ça nous mène ? Sans compter que, ça aussi, ça s’arrêtera un jour !

— Et alors, qu’est-ce qui se passera, à ton avis, pessimiste de mon cœur ?

— C’est ce vieux Stephen Hawking qui avait raison, tu sais, le mathématicien et physicien. Juste avant de mourir, il ne cessait de répéter que l’humanité n’en aurait plus que pour deux cents ans si on ne se dépêchait pas de développer des technologies et des énergies qui permettent d’explorer l’espace et de chercher de nouveaux habitats vivables, puisqu’on est quelques milliards de trop ici, à malmener notre pauvre terre. Je ne demanderais qu’à voir les preuves du contraire, mais cette prédiction va sans doute se vérifier.

— J’ai peur quand je t’entends parler comme ça, Karli.

— Il y a longtemps que tu as peur, Zoe. Tu sais pertinemment ce qui se passe dans ton propre pays. Ce n’est pas pour rien que tu es ici, au Congo, au service de la science. Le but n’est pas seulement de répertorier, mais de trouver des méthodes pour endiguer ce qui est en train d’arriver à notre environnement.

Elle resta longtemps silencieuse.

— Mais nous, on vivra, Karli, dit-elle en se pendant à sa nuque. Toi, moi, Bezzia, et tous les autres du CORAC. Et tout ce qu’on fait ici aura beaucoup d’importance pour l’avenir, ça ne fait aucun doute.

Il ne répondit pas, mais la serra plus fort contre lui.

— Dans deux cents ans, les enfants des petits-enfants de nos petits-enfants à tous les deux courront après des papillons en cueillant des fleurs dans des prairies bien vertes.

— … nos petits-enfants à tous les… ?

— Toi aussi, tu auras envie d’être père pour de vrai, Karli, non ? lui susurra-t-elle au creux du cou, et il sentit la chatouille de ses lèvres et de sa langue.

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