Chimera

Gert Nygardshaug · Chapitre 73 sur 141

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Chimera

Chapitre 69

 

 

Karl Iver avait suivi tout le déroulement de la réunion, en réduisant au minimum le volume des haut-parleurs pour ne pas inquiéter Bezzia. Quelques parties de dames chinoises avaient occupé l’enfant, qui s’était tenu sage, se contentant de regards triomphants chaque fois qu’il trouvait un coup qui propulsait ses pions sur le tablier.

Ils allaient sortir d’ici.

Ils n’étaient pas contagieux.

Le groupe sanguin de Bezzia le rendait résistant à cet horrible virus. Et puisque le gamin n’était pas porteur, lui non plus ne risquait pas de contaminer les autres.

Le défi des prochaines heures consisterait à expliquer au petit garçon qu’ils devaient quitter cette pièce. Et ensuite ? De Payens allait-il tenter de caser Bezzia dans une autre communauté mbuti ? Il en existait plusieurs autres, effectivement, mais elles étaient très éloignées et n’avaient que peu de contacts entre elles. La plus proche se trouvait à plus de cent kilomètres de la station, plus au sud, à proximité de la petite ville d’Itula.

Que pouvait souhaiter Bezzia lui-même ? Avait-il seulement un souhait ?

Le malaise montait. Il s’était passé quelque chose, qui échappait aux mots. Depuis la minute où Bezzia était sorti de cette case puante, avait accouru à lui et s’était agrippé à sa cuisse, jusqu’au moment présent, qui voyait le même garçonnet déplacer des pions sur un jeu, en cherchant toujours, de ses yeux immenses et confiants, la sécurité et la reconnaissance de sa petite personne sur le visage de son protecteur, Karl Iver avait senti s’ouvrir un recoin inconnu de lui-même. Et cet inconnu l’inquiétait.

Les enfants, se disait-il, qu’ont-ils donc qui justifie qu’on en parle tant ? Un enfant ne risquait-il pas de menacer l’intégrité de son territoire ?

Adulte, il n’avait quasiment fréquenté que d’autres adultes. Les enfants étaient absents, ou presque, de l’existence solitaire qu’il menait, qui confinait par périodes à celle d’un ermite. Un enfant n’aurait pas été à sa place dans les endroits où il allait et venait. Il n’aurait pas été à sa place dans un vague refuge de rondins en plein hiver, par un froid glacial, avec un feu de camp pour toute source de chaleur, ni au milieu des troupeaux de rennes qui traversaient lentement les plaines au pied du Stor-Svuku, ni tapi à l’abri d’un buisson de saules marsaults, lorsqu’il contemplait la parade amoureuse des grues dans les marais. Lui, Karl Iver Lyngvin, était libre de toute obligation.

Les enfants, les obligations, deux mots synonymes.

Ces pensées lui infligèrent quelques élancements de mauvaise conscience, alors qu’il regardait à la dérobée le petit Mbuti en train de replacer avec soin les pions sur le tablier, pour une nouvelle partie. Ils jouèrent, mais Karl Iver avait l’esprit ailleurs.

Il ne s’était jamais lié à aucune femme.

La plupart de celles qu’il avait connues – pour certaines, pendant des périodes assez longues – n’avaient pas leur place, elles non plus, sur les marais où paradaient des échassiers, ni dans les refuges de montagne, mais que valait ce critère ? Sa vie était maintenant au Congo, au beau milieu d’une forêt tropicale, et pour autant qu’il sache, les marécages peuplés de grues cendrées et les refuges de rondins ne seraient plus jamais son lot. Il avait accepté de mettre ses connaissances à la disposition de ce centre de recherche basé en Afrique, régi par les Nations unies, et parmi ses collègues, il en était qu’il appréciait.

Pas une minute il n’avait regretté cette décision. Lorsqu’avec son collègue Shomo Nuggee, venu de l’autre bout du monde, il suivait les traces d’un léopard ou se camouflait sur le bord d’une rivière pour observer les mœurs des crocodiles, il se sentait traversé d’un flot de vraie joie, la joie de vivre – celle qu’inspire la vie en soi.

Et voilà qu’un enfant avait surgi.

Et une femme.

Il déplaçait mécaniquement les pions sur le jeu et ne put empêcher Bezzia de remporter quatre parties d’affilée.

Zoe Wildt.

Une jolie femme. Aussi jolie que les papillons dont elle s’entourait constamment, se dit-il soudain. Et peut-être aussi vulnérable et fragile qu’eux. Un geste maladroit, et ses couleurs se faneraient, disparaîtraient. Surtout, faire attention. Les femmes qu’il avait croisées avant elle avaient toujours respecté son besoin de garder les distances, accepté qu’il y ait derrière chaque colline, chaque vallonnement boisé, chaque montagne, de nouveaux horizons que Karl Iver Lyngvin devait explorer seul, sans personne qui l’encombre.

En allait-il différemment de Zoe ?

Il n’avait pas encore la réponse, mais une chose était sûre : chaque fois qu’elle apparaissait derrière la cloison vitrée, son propre sourire s’élargissait démesurément, et l’impossibilité où ils étaient de se toucher avait tout d’un pénible manque.

L’agitation devenait peu à peu irrépressible.

Il se leva brusquement, et à la grande stupéfaction du petit Mbuti, envoya valser des pions à droite et à gauche, les rouges, les bleus, les jaunes et les verts, projetés contre les murs et au plafond, roulèrent sur le plancher, tandis qu’une envie de rire lui gonflait la poitrine, et que Bezzia, ouvert à ce nouveau jeu, se mettait à l’imiter en riant avec lui.

Peu après, ils ramassaient les projectiles, accroupis côte à côte.

Karl Iver passa les heures suivantes, entre deux allers-retours au réfrigérateur et quelques séances de pitreries accueillies par un Bezzia de plus en plus hilare, à lui expliquer que le monde, hors de cette pièce, était fait de gens sympathiques et nullement dangereux, et qu’ils le rejoindraient bientôt tous deux.

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