Chimera
Chapitre 83
Au même instant, cinq cents mètres plus loin en aval, Julia Cervalo sortait sa machette du fourreau accroché à sa ceinture – un cadeau des Indiens xukuru du Nord de l’Amazonie. D’une main exercée, elle coupa une grande plante longiligne ressemblant à un bambou, et la lança à son coéquipier, debout dans la rivière, de l’eau jusqu’aux cuisses.
Alabdul Andriwatti attrapa la longue tige et la dirigea vers une racine qui émergeait au milieu de la rivière, où venaient s’amasser des rameaux, des feuillages et tout ce que charriait le courant.
Un chiffon était resté suspendu à une radicelle, un bout de tissu dont la couleur était proche de celle des uniformes de terrain que portaient la plupart des employés de la station.
Au bout de quelques manœuvres malhabiles, il finit par décrocher le chiffon du bout de son bâton, le fit aussitôt basculer vers Julia, qui s’en empara prestement. Andriwatti, dégoulinant, remonta sur la berge et se débarrassa des sangsues qui avaient eu le temps de s’attaquer à ses mollets.
Ils tournèrent et retournèrent la pièce d’étoffe.
La forme correspondait au bas d’un pantalon, l’étoffe parfaitement identique à celle de leurs propres vêtements. Mais la couleur différait. Un peu plus foncée, elle était marquée de taches plus sombres.
— Du sang, constata Julia Cervalo, et la forte femme qu’elle était pâlit.
— Il faut… commença son collègue, interrompu par les deux talkies-walkies.
Ils se raccordèrent à la fréquence commune et captèrent le message adressé à tous ceux qui s’étaient lancés à la recherche de Coppi.
“Nous avons trouvé des traces sur la rive, disait la voix flegmatique de Curdin Freeman, à environ deux cents mètres en amont de la clôture anti-crocodiles. Je pense qu’il serait bon qu’on se regroupe tous ici, je répète…”
Une petite demi-heure plus tard, la plupart étaient arrivés sur place. Tous avaient compris que ce qu’ils avaient sous les yeux n’avait rien de spécialement rassurant. Il s’était passé à cet endroit, dans la vase, un épisode peu agréable impliquant deux hommes.
Et lorsqu’Alabdul Andriwatti jeta à terre devant eux un morceau de tissu, la moitié d’une jambe de pantalon faisant partie d’un uniforme de terrain, il n’y eut plus beaucoup de commentaires. On regardait, bouche close.
Deux types d’empreintes, l’un plus petit que l’autre. Et un bout de tissu avec des taches ressemblant à du sang.
Gauthier de Payens fit signe de s’approcher à Arndt Linden, Curdin Freeman, Karl Iver Lyngvin et Pilatus O’Boa. Il leur dispensa quelques ordres brefs auxquels ils acquiescèrent sans contestation. Les autres furent priés de quitter le site.
Les quatre élus procédèrent aux tâches qu’on leur avait imparties.
Linden prit une dizaine de photos des traces imprimées dans la vase, puis on explora avec soin la zone environnante. Au bout de quelques minutes, Curdin tomba sur le téléphone satellitaire. Entre-temps, Pilatus O’Boa avait rapporté la pièce de tissu à Lev Yankin, qui travaillait toujours sur son rapport dans son laboratoire.
— Un téléphone mobile, constata Curdin, et pas du genre le plus courant qui soit, pour autant que je puisse voir.
Arndt Linden opina.
— Un 8G satellitaire, modèle tout récent, qui doit coûter une fortune.
Il sortit l’antenne.
— Est-ce que ce pourrait être de Payens qui l’aurait perdu tout à l’heure, s’interrogea Karl Iver en se grattant le crâne sous le rebord de son chapeau.
— Je ne me souviens pas de l’avoir vu aller de ce côté, répondit le Canadien, l’air inquiet. Mais là-dessus, on aura la réponse sans tarder. De toute façon, il faut le rapporter au patron le plus vite possible.
Tous les quatre – O’Boa étant de retour – se remirent à fouiller les environs, sans rien trouver d’autre qui puisse élucider ce qui s’était passé à cet endroit.
Comme ils revenaient vers la station, ils croisèrent Shomo Nuggee, armé de ses jumelles.
— Où vas-tu ? s’étonna Karl Iver.
— Viens avec moi, Karli, lui répondit son acolyte. Il y a un truc que je voudrais voir de plus près.
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