Chimera

Gert Nygardshaug · Chapitre 42 sur 141

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Chimera

Chapitre 38

 

Karl Iver Lyngvin était resté là, les mâchoires crispées, les joues blêmes, immobile, hormis cette main qui caressait prudemment la tête du petit garçon.

— Karli, mais viens, putain !

Zoe s’était enfoncée dans le sous-bois, il réagit à son appel en tournant légèrement la tête, l’aperçut à cinquante mètres de là, qui regardait en arrière à demi cachée par un arbre, la vit s’affoler plus encore en découvrant le gamin agrippé à sa jambe.

— Ah mon Dieu, Karli ! Qu’est-ce que tu fais, tu vas être contaminé…

Il ne répondit pas, incapable de pensées formulables.

— Kalli, friend help.

Le petit Bezzia tremblait, son corps maigre frissonnait, mais il tenait toujours serrée la cuisse de Karl Iver.

— Help Bezzia, Kalli help.

Les larmes roulaient de ces yeux levés vers lui. Ceux d’un enfant de sept ou huit ans qu’il avait déjà rencontré plusieurs fois. Joyeux et confiant, le petit garçon s’était servi des quelques mots d’anglais qu’il connaissait pour lui raconter avec fierté qu’on lui avait donné ce nom en l’honneur d’Abado Bezzia, le meilleur footballeur africain de tous les temps.

— Reste où tu es, Karli, tu entends ? lança Zoe à travers le sous-bois. Je vais donner l’alerte à la station, je cours chercher de l’aide, des combinaisons et de l’AVirabact. Tu m’entends ? Ne bouge pas.

— Je reste ici, répondit-il d’une voix chargée d’émotion qui portait à peine.

Zoe disparut, il l’entendit courir à travers l’épaisse végétation, puis ce fut le silence. Il regarda de nouveau vers le village : aucun mouvement, personne.

— Je ne te laisserai pas tout seul. Tu comprends ?

Il s’essaya à sourire et sortit un paquet de chewing-gums de sa poche de poitrine.

— Tu comprends ce que je dis, Bezzia ? Je vais t’aider, je suis là.

L’enfant prit le chewing-gum et l’avala très vite. Il était affamé, de toute évidence. Karl Iver détacha doucement les petits bras qui lui tenaient la cuisse, le prit par la main et le mena quelques mètres plus loin, dans les bois, trouva un tronc sur lequel s’asseoir.

— Bon, Bezzia, il faut que tu boives. Tu as sûrement très soif.

Il sortit une bouteille d’eau, et Bezzia la vida d’un trait.

— Tu me comprends quand je te parle, Bezzia ? redemanda-t-il en s’efforçant d’articuler lentement.

— Comprends. Kalli t’aider. Bezzia peur.

Il ne tremblait plus, mais se serrait contre Karl Iver, cherchait le contact physique.

Le contact physique avec quelqu’un de vivant.

— Oui, tu as peur, répéta Karl Iver en lui caressant de nouveau les cheveux. Mais Kalli va t’aider, d’accord ?

Oui, fit le petit garçon de la tête.

Et soudain, les mots affluèrent, cent questions lui venaient à la bouche.

— Attends ici ? Miss vient ? Réveille Ma et Pa ? Ltubi et Wlenka ? Miss t’aider, réveille tout ?

Puis il se tut, comme s’il sentait qu’il n’y aurait pas de réponses tout de suite. Son interlocuteur, dérouté par ce baragouin, mit du temps à comprendre : Bezzia pensait que Zoe était partie chercher du renfort pour réveiller tout le village… La pensée à l’arrêt, les membres figés et les yeux fixant le vide, Karl Iver sentit de nouveau l’odeur douceâtre et nauséabonde venue des cases.

— Depuis combien de temps Ma et Pa dorment, Bezzia ? finit-il par demander.

— Ma et Pa dort.

— Oui, Ma et Pa dorment, répéta-t-il en passant le bras autour des épaules de l’enfant. Mais Ma et Pa dorment depuis longtemps ? Ils dorment le jour, la nuit, beaucoup ?

— Dort beaucoup, répondit Bezzia.

— Beaucoup de jours, beaucoup de nuits ? insista-t-il.

Il tendit devant lui les deux mains, égrena : jour, nuit, jour, nuit, jour… en repliant les doigts l’un après l’autre.

Bezzia se saisit avec conviction de ce calendrier improvisé, réfléchit un instant, puis le remodela : cinq doigts d’un côté, deux de l’autre. Le gosse était futé.

— Sept jours et sept nuits ? en conclut Karl Iver, Ma et Pa dorment depuis sept jours ?

Bezzia hocha vivement la tête.

— Tout le monde dort depuis sept jours et sept nuits ? poursuivit-il, mais le gamin, manifestement butait sur “tout le monde”.

Karl Iver montra les cases, puis ses propres doigts, mimant plusieurs dizaines pour figurer les habitants du village.

— Tous les Mbuti dorment depuis sept jours et sept nuits ?

Cette fois, Bezzia acquiesça.

Tous, pensa Karl Iver. Ils seraient tous morts, depuis une semaine.

Tous sauf Bezzia.

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