Chimera
Chapitre 107
Au bout de vingt-quatre heures, Yankin accepta enfin qu’O’Boa l’emmène au Labo 2. Il s’arrêta au passage dans la première pièce, en voyant Lia Huan ôter ses lunettes de pharmacologue, lui sourire et quitter la paillasse où elle continuait à travailler sur les échantillons apportés par Bombadil.
Elle s’approcha de lui.
S’accroupit devant lui et lui prit la main.
Elle ne lui dit rien, mais il y avait, caché dans son regard, quelque chose de sincère qu’il devait passer le reste de la journée à interpréter, et qui ne pouvait se résumer à de la compassion. Ce ne pouvait être que de l’amour. Il avait presque soixante-dix ans, elle pas encore quarante, il était paralysé de l’abdomen jusqu’aux pieds, et elle était jolie.
Un point amer et douloureux au fond de sa personne commença à se résorber quand O’Boa l’eut introduit dans le deuxième sas et qu’il put le congédier.
Il jeta un coup d’œil prudent vers le Labo 3, mais ne vit pas trace de Gemstein. Il fit rouler son fauteuil jusqu’à la cloison et se racla la gorge. Cette fois, il aperçut une paire de pieds immenses émergeant du lit, là-bas, dans la cabine. Les orteils bougeaient en rythme.
— Mika ?
Il toussota de nouveau, plus fort cette fois.
Pas de réaction. Pourtant, l’interphone entre les deux labos était en service, constata-t-il sur le panneau, à côté du sas.
— Mika ! Tu m’entends ? appela-t-il à pleine voix.
Les pieds disparurent, et Gemstein sortit du réduit en se débarrassant d’un casque audio.
— J’ai failli ne pas t’entendre. Verdi fait du bruit. Surtout le chœur des esclaves de Nabucco.
Il s’était avancé au plus près de la paroi.
— Et après le petit-déjeuner que m’a apporté la cuisinière, je suis mort. Vous avez une diététique costaud, dis donc, il faut s’y habituer.
Lev Yankin avait appréhendé ce face-à-face, et la conversation coulait comme de l’eau de source.
— Comment te sens-tu, grand con ?
— Jamais senti aussi bien. Ils ne vont pas très vite en besogne, ces petits machins invisibles. Tu vois le chiffre ?
Yankin leva les yeux vers le compteur fixé à la cloison. Quatre-vingt-dix, nota-t-il. Trente de plus que la veille par centimètre cube. Ils continuaient donc à se multiplier dans ses poumons.
— Que dit le peuple, là-haut ?
— Ils sont sans doute dans une espèce d’état de choc, répondit le virologue, mais Gaut leur a balancé un mensonge bien tassé qui a peut-être aidé à faire passer la chose.
— Je sais. Il est passé hier soir. C’était bien de sa part. Tu sais que, cette fois-là non plus, mon nom n’aura pas été divulgué dans la presse…
Une ombre fugace passa dans son regard.
— Comment va Tom ? reprit-il. Il prend soin comme il faut des orchidées ?
Il tira une chaise vers la cloison et s’assit.
— Il a trouvé le bonheur de sa vie, Mika, répondit Yankin. Le plus beau, c’est qu’il a pris le petit Mbuti sous son aile, comme une sorte d’apprenti.
— Tu verras, Lev, il y a de l’espoir pour le monde.
— J’en doute, répondit Yankin.
Il toussota une fois encore.
— Si on passait à des considérations plus scientifiques ? suggéra-t-il. Tant qu’à faire, puisque tu t’es enfermé dans le cockpit du kamikaze ?
Gemstein hocha la tête gravement.
— Ça augmente de dix environ toutes les six heures, dit-il en désignant le compteur.
— Et tu n’as pas de picotements, de gêne thoracique, de céphalée, de réactions dermatologiques passagères ?
— Négatif.
— Tu crois qu’il serait possible d’obtenir une souche avirulente pour un vaccin ?
Yankin avait changé de ton et commençait à griffonner dans un cahier.
L’échange dura plusieurs heures ce matin-là, et devait se poursuivre, jour après jour, jusque tard le soir.
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