Chimera

Gert Nygardshaug · Chapitre 45 sur 141

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Chimera

Chapitre 41

 

Deux humains attendaient, assis sur un tronc d’arbre pourri au plus profond de la forêt humide africaine, un grand Nordique blond, au meilleur de sa forme physique, et un enfant de l’ethnie mbuti, noir comme l’encre, chétif, maigre et terrorisé. Le plus grand tenait le plus petit par les épaules, le petit se blottissait contre le grand, et depuis un moment ni l’un ni l’autre n’avait ouvert la bouche.

À travers leurs larmes, ils voyaient le village, où gisaient très probablement des morts en grand nombre. À moins que certains des membres de la communauté ne se soient enfuis dans les bois, pensait Karl Iver, mais pour avoir vu le décompte auquel Bezzia s’était prêté sur ses doigts, il en doutait fort.

Il regarda sa montre. Zoe était partie chercher de l’aide depuis plus d’une demi-heure.

De l’aide. Pour quoi faire au juste ?

Ils allaient arriver, oui, bien sûr, avec toutes sortes d’équipements de protection, ils s’approcheraient très prudemment des cases de palmes, et qu’y découvriraient-ils ? La réponse à quelle question ? Karl Iver Lyngvin n’eut pas envie de pousser plus loin la réflexion.

Il ne se sentait pas même le courage de sortir son talkie-walkie pour avertir Shomo et les autres de ce qui venait d’arriver. Ils l’apprendraient bien assez tôt.

À la minute présente, un seul désir l’occupait tout entier : rester ici, au calme, à côté de cet enfant en détresse, le serrer contre lui, le consoler. Allaient-ils en mourir tous les deux ?

Bezzia avait-il contracté le même mal que tous ceux dont les corps – à en juger par l’odeur – étaient en train de se décomposer à l’intérieur des maisons ? Lui-même, Karl Iver, était-il désormais contaminé ? Pourquoi n’avait-il pas fui en même temps que Zoe ? Il n’en savait rien…

Le plus étrange : qu’il ne ressente aucune peur.

Juste une tristesse muette.

Il prit dans la sienne la main tremblante de l’enfant et lui demanda :

— Bezzia a dormi ?

Le gamin secoua la tête.

— Bezzia n’a pas dormi, sept jours et sept nuits ? insista-t-il en mimant le sommeil, mains jointes contre une joue, les yeux fermés, après quoi il lui montra sept doigts et imita des ronflements.

— Bezzia pas dort. Ma et Pa dort. Ltubi, Wlenka, Gona dort.

L’enfant n’aurait donc pas dormi depuis plusieurs jours ? On pouvait en douter. À force de gesticulations ponctuées de mots simples, Karl Iver finit par comprendre. Bezzia avait dormi près de ses parents quelques nuits, mais ensuite, effrayé qu’ils ne se réveillent plus et sentent aussi mauvais, il n’avait plus trouvé le sommeil.

— Bezzia malade ?

Il fallait tenter de savoir si le petit Mbuti ressentait des douleurs quelque part, à la tête, au ventre, dans la poitrine – rien de tout cela, manifestement, puisqu’il montrait finalement une minuscule écorchure sur un orteil nu et crasseux.

— Bezzia tousse ? s’enquit-il encore en doublant la question d’une illustration sonore.

L’enfant secoua de nouveau la tête.

— Ma et Pa toussent ? risqua Karl Iver.

— Oui. Ma tousse petit, Pa tousse pas. Ltubi, Wlenka tousse.

Ce charabia était-il fiable ? Impossible de le savoir, ni même s’il voulait dire quelque chose.

— Bezzia faim. Viens t’aider ? Viens miss réveille Pa et Ma ?

Le garçon s’était remis à trembler de tous ses membres.

— Bezzia vient avec Kalli. Kalli a beaucoup de bonnes choses à manger. Bezzia va se reposer.

La communication devenait plus facile. De toute évidence, ce gosse était non seulement intelligent, mais il comprenait plus d’anglais que Karl Iver ne le pensait.

— Bezzia va Ma et Pa, Bezzia va Ltubi et Wlenka ! protesta-t-il, et s’arrachant aux bras de Karl Iver, il repartit vers le village.

— Bezzia, stop ! lança Karl Iver en se levant pour l’arrêter, et il le ramena jusqu’au tronc d’arbre. Reste assis là, on attend miss, ordonna-t-il.

Il lui mit ses jumelles entre les mains et, pendant les minutes qui suivirent, réussit à capter son intérêt et lui faire oublier sa peur et l’absence de sa famille, en lui montrant ce fascinant phénomène : les choses qui se rapprochaient, ou au contraire s’éloignaient si on retournait l’instrument.

Nouveau coup d’œil à sa montre.

Trois quarts d’heure. Inutile d’attendre l’arrivée de Zoe et des autres avant au moins une heure encore.

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