Chimera
Chapitre 48
Assis à son bureau, Gauthier de Payens se massait les tempes de ses longs doigts effilés.
Il sortait d’une conversation prolongée avec Lev Yankin. Le virologue avait tenté de lui expliquer des observations dont les conséquences pourraient s’avérer soit très relatives, soit gravissimes. Dans un cas comme dans l’autre, il se voyait contraint à une démarche qui ne le réjouissait guère, bien qu’il ait déjà dû l’entreprendre par deux fois depuis la fondation du CORAC.
Il ouvrit un tiroir, en sortit un téléphone satellitaire destiné au contact hebdomadaire avec la direction du parc. Plus de trois cent cinquante kilomètres séparaient la station du centre administratif gérant cette immense superficie. C’était là-bas qu’étaient définies et coordonnées la plupart des missions de travail attribuées à des milliers de gardiens.
Il alluma le téléphone, tapa un interminable numéro. Le contact s’établit au bout de quelques minutes.
— Ici le CORAC, commença-t-il avant de se présenter. Je désirerais parler à Albert Nogoma.
Plusieurs autres minutes passèrent avant que le directeur général du parc ne prenne la communication.
— J’ai malheureusement à vous informer que nous sommes en alerte infectieuse rouge, monsieur Nogoma, dit-il. Une petite communauté mbuti a été touchée.
— Bon sang. Ça faisait trois ans depuis la dernière fois, j’espérais que cette saloperie soit éradiquée. Les pauvres diables, en tout cas.
La voix grasse de Nogoma restait calme.
Extrait de la soutenance de thèse d’Istvan Carval Xtolec, Princeton, août 1994 : “… et des résurgences sporadiques d’Ebola dans quatre villages maï-maï et mbuti, entre 1988 et 1993, m’ont fourni des indications sur la virulence, le temps d’incubation et d’apparition du virus dans les sécrétions, ainsi que sur son mode d’action spécifique, dans lequel une protéine en forme de pique perfore la cellule, provoquant des hémorragies internes et externes aux conséquences létales.”
— Malheureusement, commenta de Payens, soulagé de n’avoir pas eu à produire un mensonge. Nous allons brûler le village et désinfecter par pulvérisation la zone alentour.
— Pouvez-vous me donner la position géographique ?
De Payens regarda les chiffres qu’il avait notés sur une feuille après avoir consulté la carte. Ils donnaient à peu de chose près les coordonnées exactes du village. Il les lut à haute voix au directeur du parc, qui les répéta.
— Avez-vous besoin d’une assistance ? demanda Nogoma. Nous avons une patrouille à environ trente kilomètres au nord de votre centre, près d’une communauté maï-maï un peu plus importante.
— Non, pas d’assistance, merci. Mais faites en sorte que tous les sentiers et les chemins gravillonnés qui traversent la zone soient barrés et surveillés. Je ne veux pas la moindre incursion dans un rayon de vingt kilomètres, pendant les premières semaines. Ni population locale, ni touristes, ni gardiens.
— C’est entendu. Beaucoup de morts ?
— Nous n’avons pas encore de décompte définitif, mais il pourrait s’agir d’une cinquantaine de personnes, répondit de Payens.
— Aucun survivant ? s’étonna Nogoma, avec une ombre de doute dans la voix.
— Probablement pas.
— Bizarre. D’habitude…
Il s’interrompit de lui-même.
— Bon, bon, reprit-il, voilà qui est bien triste. Il va de soi que nous n’allons pas publier cette affaire, nous avons déjà assez de problèmes comme ça. Je peux compter sur votre entière discrétion ?
— Absolument, répondit de Payens. Comme vous le savez, nous n’avons aucun contact avec le monde extérieur. Nous vous fournirons un rapport plus étoffé dès que nous connaîtrons tous les détails autour de cette tragédie.
L’échange était clos.
De Payens s’adossa dans son fauteuil. En son for intérieur, il n’espérait qu’une chose : qu’il puisse s’agir effectivement d’une résurgence d’Ebola, comme l’avait immédiatement pensé le directeur du parc.
Quand son regard chercha la toile de Monet accrochée au-dessus du bureau, il ne ressentit cette fois ni plaisir ni apaisement.
OceanofPDF.com