Chimera

Gert Nygardshaug · Chapitre 86 sur 141

Pages du PDF

Chimera

Chapitre 82

 

Appuyé sur son bâton de marche, Shomo Nuggee s’arrêta, essuya la sueur qui imbibait son bandeau, le regard happé par de curieuses traces dans la frange de vase, à une centaine de mètres en amont de l’endroit où commençait la clôture anti-crocodiles. Qu’est-ce que c’est que ça, Bon Dieu ? se demanda-t-il. Rien à voir avec un croco ou un autre animal qui se serait risqué jusqu’au bord de l’eau. Il ne se souvenait pas non plus d’avoir remarqué quoi que ce soit en passant ici la veille.

Se pouvait-il que ce soient des empreintes… de chaussures ? Ambrosi Coppi aurait-il… Il n’attendit pas d’être allé jusqu’au bout de sa pensée, appela à pleine voix :

— Curdin ! Viens voir ici un instant !

Le Canadien se trouvait un peu plus loin sur la rive. Il se hâta aussitôt de rejoindre Shomo.

— Qu’est-ce qu’il y a, tu as… ?

Suivant des yeux le bâton de Shomo, il se tut.

Les traces de pas, nettement visibles à deux mètres d’eux en contrebas, partaient du bord de l’eau et remontaient un peu vers la berge.

— Quelqu’un a piétiné par là, constata Shomo.

Curdin se pencha en s’accrochant à une racine pour ne pas glisser.

— Ce sont bien des empreintes, confirma-t-il. Mais ils étaient deux. Il y a des traces claires de deux pointures, un 47, voire plus, et un 42-43. Deux paires de bottes sont passées par là, Shomo.

— Et ça doit être récent, après la dernière pluie qui a fait monter le niveau d’eau de quelques centimètres.

Ils restèrent tous deux en arrêt devant les empreintes.

Tom Bombadil, qui s’était laissé presque passivement attribuer un rôle dans l’équipe de recherches, était resté en arrière, luttant avec ses pensées, ou avec leur absence. Depuis son retour à la station, il se sentait le cerveau pris dans une centrifugeuse où tout tournoyait en un indescriptible chaos. Que faisait-il ici, à chercher Ambrosi Coppi ? Pourquoi ne pas être allé trouver de Payens pour lui raconter ?

Il avait faim, il était fatigué, il avait peur.

Le traître avait disparu.

L’ermite – était-ce un rêve, un produit de son imagination ?

Non. Dans la poche à soufflet de son pantalon, côté droit, il sentait peser le petit appareil métallique, dont il avait rentré l’antenne.

À l’instant où il entendit Shomo appeler Curdin, il comprit. Ils avaient trouvé quelque chose. Il s’arrêta, fit rapidement demi-tour et redescendit lentement.

Il les vit tous les deux, qui biglaient le lit de la rivière. Et s’aperçut soudain que l’arbre qui le dissimulait encore à moitié était aussi celui…

Sans avoir réfléchi jusqu’au bout à la portée de son geste, il se pencha rapidement, ouvrit sa poche, en sortit le téléphone satellitaire donné par l’ermite et s’apprêta à le glisser dans le creux, sous la racine, où Ambrosi Coppi cachait le sien. Puis il hésita.

À cet endroit, personne ne le découvrirait.

Or il fallait absolument qu’on le découvre, il fallait que d’autres tombent dessus. Des pensées claires se formaient enfin dans sa tête. Il recula de quelques mètres, laissa tomber l’appareil dans le terreau et, d’un coup de pied, le recouvrit vaguement de feuilles sèches, de manière à ce qu’il reste bien visible.

— Qu’est-ce qui se passe, les gars ? lança-t-il en s’approchant de ses deux collègues.

— Tu vois la même chose que nous, Tom ? lui répondit Shomo, le doigt pointé.

Il regarda en bas et vit les traces dans la vase.

— Des empreintes, ma parole, s’exclama Tom Bombadil, et il nota avec étonnement que son cœur battait à un rythme normal et que sa voix portait.

OceanofPDF.com