Chimera

Gert Nygardshaug · Chapitre 114 sur 141

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Chimera

Chapitre 110

 

 

Gauthier de Payens se tritura longuement et délicatement les tempes, puis remit son bandeau en place.

Cinq jours s’étaient écoulés depuis que Gemstein s’était enfermé dans le Labo 3. Il semblait en parfaite santé, totalement insensible à cet agent extérieur qui, selon toute vraisemblance, allait bientôt le faire mourir. Les deux vieux amis avaient des conversations agréables et nourries, jour après jour.

De Payens avait en outre aidé Lia Huan Duc avec certains travaux qu’elle devait assurer seule depuis la disparition d’Ambrosi Coppi. Julia Cervalo, à qui Yankin avait demandé de collecter autant d’espèces de moustiques qu’elle pourrait, en avait rapporté quelques milliers au laboratoire, lesquels il s’agissait à présent d’identifier. Dans le cas où seraient découverts dans le lot des exemplaires d’Aedes aegypti, il faudrait les soumettre à des analyses précises, pour savoir s’ils étaient porteurs du nouveau virus.

De Payens avait beau passer quotidiennement des heures au microscope, les rares spécimens d’Aedes aegypti qu’il avait pu observer ne laissaient rien présager de la présence d’un virus dangereux.

Au cours de ses échanges réguliers avec la direction du parc, il avait exposé ses nouveaux projets au directeur Albert Nogoma, qui en avait pris acte avec enthousiasme. Le parc national des Virunga était devenu le joyau de la république démocratique du Congo, et son activité avait des retombées dans plusieurs pays voisins. La surveillance, les soins prodigués à la faune sauvage et les opérations de reforestation occupaient plus de quinze mille personnes regroupées sur différents sites de cette immense zone. Un certain nombre de ces employés avaient été recrutés parmi les anciens braconniers, les incendiaires et les chefs de tribus corrompus. Ils bénéficiaient désormais d’un salaire fixe, subventionné par le PNUE et le PNUD, deux organes des Nations unies.

Par ailleurs, le gouvernement congolais avait mis en place de nouveaux contrôles de l’activité minière dans les zones montagneuses de l’Est et du Nord du parc national, si bien que l’extraction des métaux précieux comme le coltan et l’étain avait pu faire table rase du travail des enfants, de la mainmise des groupes mafieux et des pratiques illégales. Le problème le plus grave auquel étaient confrontées les régions proches des Virunga, au Congo comme dans les États limitrophes, était celui de la production alimentaire, face à une démographie galopante.

Mais cette question-là ne relevait ni de la responsabilité du parc national, ni de celle de Gauthier de Payens.

Il avait expliqué à Albert Nogoma que le CORAC, d’ici quelques mois, serait réformé de fond en comble. À l’instant présent, de Payens avait devant lui, sur son bureau, la liste de ceux qui souhaitaient être déliés de leur contrat une fois terminée la quarantaine consécutive à la tragédie du village mbuti. Elle contenait quelques noms qu’il aurait préféré conserver.

Mais grosso modo, elle était conforme à ses prévisions.

Une fois le changement effectué et les gens concernés partis, il ne resterait plus que huit chercheurs et opérateurs de terrain. Six des salariés actuels avaient demandé à quitter la station, venant s’ajouter aux défections de la botaniste Lisa Carlson, de l’ornithologue Ilmera Ketoubo et à la disparition brutale du traître Ambrosi Coppi. Neuf au total.

Le personnel serait réduit de moitié.

Et parmi ceux qui seraient encore en poste, quatre figuraient dans le carnet du directeur.

Quatre noms très importants.

Dont un marqué d’un astérisque.

De Payens se félicitait que la quasi-totalité des autres employés, ceux qui n’étaient pas chercheurs – autrement dit les deux cuisiniers, la secrétaire Poupette Tessier et le fidèle Bantou polyglotte Pilatus O’Boa –, n’ait pas manifesté l’intention de déserter. Spyro Kanelakis faisait exception. Il serait remplacé par deux nouveaux techniciens, dont un maîtrisait le fonctionnement et l’entretien du futur laboratoire de physique.

Le directeur sentit passer sur son visage un fugace et prudent sourire : ceux qui voulaient s’en aller ne représenteraient nullement une perte pour le CORAC. Même si, en leur temps, ils avaient apporté leur lot de connaissances très utiles dans leurs différents domaines.

La seconde liste qu’il avait sous les yeux énumérait les vingt-quatre nouveaux qui viendraient renforcer les rangs. Il y ajouta trois noms, entre autres celui de l’un des responsables de la WSBS, la World Seed Bank and Storage, cet établissement installé dans les profondeurs d’une île de l’Arctique.

Il entretenait depuis des années des contacts personnels réguliers avec une bonne majorité de ces arrivants, qu’il avait sélectionnés en concertation avec Lev Yankin. Les autres étaient des scientifiques recommandés par les premiers. Contrairement aux pratiques antérieures, certains s’installeraient sur place avec conjoint et enfants. Ils logeraient dans des modules particuliers.

— Quand même, avait insisté Lev Yankin alors qu’ils discutaient de cette sélection, je ne comprends pas ce que les nanotechnologies et ton laboratoire de physique ont à faire ici, en pleine jungle.

— Tu verras, tu seras surpris, avait rétorqué de Payens avec un sourire, mais il s’était gardé d’approfondir le sujet, se contentant de vagues allusions aux échantillons de terreau prélevés par Bombadil dans la plantation d’orchidées de Mikael Gemstein.

L’IGLOO n’aurait aucune objection contre les demandes nouvelles, très coûteuses qu’il venait de formuler. Et il savait que les délais qu’il avait lui-même fixés seraient scrupuleusement respectés. Si cet organisme pouvait se flatter d’une force, c’était bien de disposer de moyens illimités pour répondre aux besoins de la recherche susceptible d’arrêter la lente et inexorable montée en température du globe terrestre. Dommage, pensa-t-il une fois encore, que la même instance n’investisse pas autant d’efforts et de ressources sur une autre question, bien plus grave encore pour l’avenir de la planète, avec des conséquences que les acteurs politiques en place n’osaient pas même inscrire au débat, bien qu’elle soit à l’origine directe des problèmes actuels.

La démographie.

Sur ce point-là, le chef du CORAC n’était pas le seul à se sentir démuni. Mais ni lui ni aucun de ceux qui partageaient ses vues ne disposaient du pouvoir politique nécessaire. Il faudrait, un jour ou l’autre, mettre le thème à l’ordre du jour.

Le tout était de savoir comment s’y prendre.

Il se laissa gagner un long moment par l’inaction.

Mettre Lev Yankin au courant du projet devenait assez urgent. Il serait impossible, à terme, de le maintenir à l’écart, mais comment ce vieil ami réagirait-il ?

La sensation de froid qui l’avait longtemps poursuivi jusque dans son sommeil s’était peu à peu estompée.

Mais il restait, au plus profond de son cerveau, un noyau de glace sombre et dur comme l’acier, trempé au fil du temps et qui ne disparaîtrait jamais, il le savait.

Il lui faudrait le supporter à vie.

Il y avait longtemps qu’il n’avait pas contemplé la toile de Monet. Il s’en approcha, suivit du bout des doigts le relief des coups de pinceau. Caressa les nymphéas, les vergers en fleurs et les prairies verdoyantes.

Le but est là, se dit-il.

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